Esther

Electrocution

Je vis dans les yeux d’Anthony une lueur étrange qui me fit frissonner d’effroi. Ils avaient quelque chose de haineux, ce terrible mélange de dégoût et de colère.

Assis, effondré, calé dans le siège en rotin, Anthony, le visage blême, regardait fixement l’étendue de son désarroi.  Le temps avait suspendu son envol,  tombait des nues, du plomb dans l’aile, dans un silence qui battait la mesure froide de ces jours aussi funestes que détestables.

Anthony avait reçu le coup en plein visage, un uppercut foudroyant. L’hématome était apparu sur son cœur, contrairement à ce qu’il était attendu, il avait la couleur d’une marque au fer rouge. 

Anthony était passé par toutes les phases de l’électrocution. Le contact. Le choc. L’ébranlement. Puis le calme. Cadavérique. Une odeur de chair brûlée flottait dans la pièce, son cœur, remplissait le vide, suffocant. Anthony, invariable, monocorde, était planté là. Le regard vif, semblable à celui qui tue.  

Comme un miracle qui surgit de nulle part, Anthony revint du néant. Il se leva et me frappa. Avec toute cette rage meurtrière que seule la colère la plus folle en est capable.

Il cogna. Cogna. Encore. Et encore. Je ne fis rien pour me défendre. Je ne me souviens plus de rien. A un moment, je n’ai plus rien ressenti. J’étais mort.

 

fQ7k1b8

 

 

Anthony

Anthony était mon meilleur ami. Il était un frère. Rencontré comme ça, par hasard. Il était riche, moi miséreux. Au départ, nous n’étions pas censés nous croiser. La personne en charge des fils du destin avait eu un moment de relâchement, la conséquence fût immédiate, Anthony et moi nous nous sommes entremêlés au point qu’il fût impossible au gestionnaire du destin de délier sans tout rompre définitivement, sans tout casser de façon irrémédiable.

Nous formions un. Ou plutôt une. Une complémentarité. Une solidarité. Rarissime dans une société aux mondes à part. Une anomalie dans un système de compartimentage social. Une dissonance dans la pyramidalisation culturelle. Pour beaucoup, c’était déstabilisant, violent, comme un ensemble fracturé dysharmonique. Contre-nature. Pour d’autres, une curiosité, sans plus ni moins, et un assemblage qui n’irait pas loin.

La rencontre entre le caïd du collège et le souffre-douleur de service n’avait pas manqué de surprendre. La bizarrerie alimentait les conversations au collège Saint-Aymé. Les paris étaient ouverts.

Sous l’attention du Père Andrew, les deux nouveaux amis étaient devenus en peu de temps inséparables. Anthony et moi formions un drôle de tandem, le petit bourgeois des beaux quartiers qui s’alliait au p’tit rien des bas-fonds. L’union improbable des antagonismes. Personne n’osait plus s’attaquer au petit binoclard de peur d’avoir à faire au « boss » Anthony, qui par cette fascination inexplicable pour The Godfather de Coppola se faisait surnommer  « Antonio ».

Anthony était l’unique rejeton d’un couple qui s’aimait en s’ignorant. Souffrant cruellement du déchirement permanent de ses parents qui parvenaient comme il se le devait dans leur milieu à sauver les apparences. Ou du moins, les gens savaient regarder ailleurs, s’aveugler sur ce qu’il fallait, faire semblant, comme un savoir-vivre.

 Au-delà des sourires convenus et de la tendresse de façade, ses parents faisaient chambre à part et ne loupaient pas une occasion de se dire à quel point ils se haïssaient.  Ils se refusaient de divorcer afin de préserver les intérêts financiers que leurs deux noms réunissaient. Anthony était le fruit de cette union.

Couvert d’affections achetées dans les plus grandes boutiques, enfant gâté et véritablement peu aimé, il avait su cultiver en lui l’art d’être un salaud magnifique, prétentieux comme une culture élitiste, sardonique comme un aristocrate qui se respecte, Anthony pétait dans la soie et n’en avait cure que cela sentisse mauvais.

A la mort de sa mère, malade et lasse de détestations, Anthony dressa un mur entre l’amour et son cœur. Il exila ses sentiments et se fit le conquérant insatiable des plaisirs aussi charnels qu’éphémères. Son père parfait étranger, le demeura. Lorsqu’il se remariera quelques semaines après que sa défunte conjointe fusse enterrée, Anthony presque insignifiant détail dans le tableau, sorti du cadre. L’industriel milliardaire fit de la place à sa nouvelle épouse de dix-huit ans.

Anthony n’ignorait pas que derrière les civilités de son milieu se dissimulaient le mépris. Il évoluait dans un univers impitoyable où le moindre faux pas pouvait causer sa  propre chute, et qu’il était indispensable de déceler sous les amabilités la rancœur et la convoitise. Sa nouvelle belle-mère avait malgré sa jeunesse un superbe palmarès  des plus beaux trophées masculins du milieu. Et son père était ravi d’être son dernier pigeon fraîchement empaillé. Anthony n’assista pas au mariage de son père qu’il qualifia de lamentable parodie. La semaine qui suivit, il déménagea dans un confortable appartement situé en plein cœur de la ville.

Nombreux sont ceux qui lui enviaient cette situation sociale avantageuse sans se douter que le luxe de cette existence bourgeoise cachait le chagrin et la détresse, l’appétit des grandeurs masquait à peine l’ennui d’une vie fade. Anthony aurait volontiers échangé tout son or contre quelques instants de pure affection. Ou troquer sa place contre une famille ordinaire, mais cela n’était pas possible.

J’admirais Anthony. Solitaire, et incompris. Froid parce que sculpté dans la glace. Encore vivant quand tout était en place pour qu’il se fasse sauter la cervelle. Comme Gideon, le camarade qui passa l’arme à gauche dans les toilettes du collège. Lui aussi, fils de… Fils de personne.

 

3d55e715b7cea6987dd9340bf4fc09eb5729643b_hq

 

Ante mortem

Il était des secrets qu’il valait mieux garder secret. Car leur révélation entrainait forcement des changements difficiles, des incompréhensions déchirantes, des jugements guillotines, des acceptations compliquées et souvent mal assumées.

Mais je ne supportais plus de vivre dans le faux semblant, adolescent modèle et sans problèmes. Je voulais être moi et laisser tomber le masque. Montrer ma différence, celle qui n’était pas agréable à voir, la dire même si elle n’était pas facile à entendre, la vivre malgré le fait que cela me coûterait sans doute beaucoup. Une vie. La vie.

Anthony prit la fuite. Et celle-ci témoignait de l’une des complexités de la nature humaine : personne n’était assez fort pour faire face à la vérité, ni suffisamment prêt à l’entendre, et absolument exigeant à ce que l’on la dise.

Il fallait dire la vérité nous disait-on tout le temps, et le vérité n’était pas bonne pour tout le monde. J’ai appris à mes dépends que dire ou être vrai pouvait être un crime. Le péché mortel. La damnation. Etre soi, être honnête ne devait pas trop bousculer les convenances, les normes, la doxa, ou ce qu’il était possible d’encaisser. L’authenticité ne devait pas traumatiser. Faire vomir, faire perdre le sommeil, à la société. J’étais une insomnie, un truc que l’on ne digérait pas.

Je sais maintenant.

L’enfer n’est pas le regard chosifiant d’autrui. Ce n’est pas les crachats du destin sur nos misérables existences. L’enfer c’est tous les jours dans la peau de quelqu’un qui n’est pas soi. C’est le masque, le vernis en surface. Le tour de prestidigitateur bluffant le spectateur impressionné, disposé à l’être car rassuré par l’apparent. L’enfer c’est cette fable que l’on raconte, qui se raconte. L’enfer c’est le respect né de cette réalité corrompue, la reconnaissance tributaire de cette mascarade. Et quand je me dis libre, au fond uniforme, pareil que les autres, je mens et je me mens. Mais pour tout le monde, c’est vrai. J’ai cessé d’être vrai.

La pluie frappait les tôles vieillies provoquant un vacarme assourdissant. Le vent hurlait et soulevait la poussière pour mieux la transformer en boue. Il pleuvait sur la ville, le tonnerre grondait, j’étais responsable de la furie du ciel.

 

giphy (1)

 

La colère du ciel

Gay ! Le mot résonnait encore dans la tête d’Anthony. C’est impossible ! Pas lui, pas lui ! Il serra les poings. Comment cela se faisait-il ?  Pourquoi ?  Anthony, sous la pluie, fulminait. Il pressa le pas.

Avez-vous jamais été témoin d’une irruption volcanique sous un déluge? Non? C’est donc votre première fois. C’est magnifique, n’est-ce pas? Le rugissement de la terre, le feu qui jaillit des entrailles, la nuée qui la recouvre comme une barrière à la fois fragile et terrifiante, ses couleurs apocalyptiques et invraisemblables qui dévorent tout, férocement. C’est attirant, hypnotique. Un monstre beau.

Anthony avait la haine. Il se sentait trahi. Au milieu de la route boueuse qui traversait le bidonville, il s’arrêta, inspira bruyamment, et vomit.

Gay ! Son meilleur ami n’était en fin de compte qu’un putain de pédé, une tapette, un enculé. Satanique ! Nom de Dieu !

L’homosexualité était une tare du monde occidental. C’était une dépravation inacceptable. Anthony se souvint de ce jour où, au collège, il avait par des mots crus, durs, épinglé tous ces petits blancs pédés qui exhibaient fièrement leur maladie mentale lors de cette abomination qu’ils osaient qualifier de fierté. Gay pride. Il avait été brillant lors de cet exposé sur l’état des mœurs en ce siècle présenté à une assemblée largement acquise à sa cause. Sa conclusion lapidaire avait déclenché les vivats de la classe. Le Continent ne saurait accepté une telle débauche ! Ce n’est pas de chez nous ! L’homosexualité est luciférienne ! Ce jour-là,  il le savait maintenant, une personne dans la salle par ces mots fût crucifiée.

Les vomissures avaient taché son pardessus, et il n’en avait cure. Il secoua doucement la tête en murmurant des paroles inaudibles, leva les yeux vers le ciel orageux. Exigea du Dieu Créateur un châtiment exemplaire. La voûte céleste tonna. Il acquiesça. C’était clair. Il savait ce qu’il lui restait à faire.

1410795698Zapatista_Eyes

 

 

Le divin châtiment

Tout avait été minutieusement préparé orchestré. Il leur fallait un acte de provocation de ma part pour déclencher les hostilités.  

-Alors p’tit branleur, on te cause !
-Tu crois que l’on joue ? Hein ?! Tapette !!

 

giphy (2)

 

Tapette

Lui, le dur à cuire, macho, avait été durant toutes ces années le meilleur ami d’une saleté de pédale. Il s’imagina les railleries dont il ferait l’objet au collège, aux sous-entendus sur cette prétendue amitié inébranlable qui cachait sans doute une relation plus intime. Ses ennemis allaient se livrer à cœur joie, il était fini.

Au collège, avoir une mauvaise réputation est comme avoir une odeur forte qui vous colle à la peau, vous avez beau vous parfumer, vous laver à toutes les eaux du monde, bénites ou de Cologne, vous sentiez toujours mauvais. Anthony ne pouvait puer. Le Parrain sent toujours la rose.

La route qu’avait empruntée Anthony depuis un moment, était l’artère principale qui réunissait les petits sentiers silloneux du bidonville. Il allait à grandes enjambées sous une pluie battante. L’idée ne lui était pas venue de prendre un taxi à la sortie du quartier malfamé où habitait son meilleur ami. Il avait l’esprit ailleurs.

Le bidonville était un lieu de misère où l’on tutoyait la pauvreté, une sorte de porcherie géante dans laquelle vivait la face cachée de la société.

Cependant, dans ce royaume de l’immondice, il régnait une atmosphère conviviale et chaleureuse qui contrastait avec la froideur citadine du béton mêlé à l’acier. C’était sans conteste cet aspect qui séduisait Anthony. Les gens ne se souciaient guère des surprises du lendemain, car le quotidien réservait déjà son lot d’imprévus, ils essayaient simplement de jouir tous les jours d’une vie qui ne leur faisait pas de cadeaux.

C’est ainsi qu’ils, jeunes diplômés au chômage, ouvriers, vendeurs à la sauvette, et intermittents du banditisme, se retrouvaient après de longues journées de labeur et d’espérances autour d’une bière dans la buvette du coin jusque tard dans la nuit. Ils discutaient, s’engueulaient, et oubliaient.  Au petit matin, l’on retrouvait certains d’entre eux couchés dans le caniveau sous le regard amusé des femmes qui avaient appris à ne plus les attendre.

Anthony  appréciait cet endroit. C’était chez moi. Là où je suis né. Là où j’ai grandi. Moi, le petit binoclard, fils aîné d’une fratrie, meilleur ami d’un prince, et homosexuel. Je vivais dans un taudis, ma mère se tuait à la tâche pour essayer d’élever convenablement une progéniture de bâtards qui ne cessait de lui rappeler chaque jour les visages des hommes qui avaient traversé sa vie sans vraiment s’arrêter. Nous étions au nombre de quatre. Le nombre exact de ces hommes mariés et infidèles qui étaient nos pères. Importants dans leur vie parfaite, puissants dans la société aux yeux de laquelle nous étions la faute. La puanteur.

Maman s’efforçait d’essuyer les crachats de la communauté sans en paraître affectée, elle disait toujours que la noblesse de l’homme résidait dans sa capacité à tout endurer en gardant le sourire. Le soir quand elle rentrait après une journée de dur labeur, elle trouvait l’énergie pour nous confectionner de petits plats et nous raconter des histoires qui adoucissaient la rigueur de notre condition.

Nous nous contentions de ce minimum venu du cœur et qui égayait chaleureusement l’obscurité de notre misère. Souvent, il arrivait que je la surprenne entrain de pleurer, de quoi souffrait-elle ? De la déception des promesses non tenues ? Des regards méprisants et rarement réconfortants ? Des propos plein de sous-entendus ou des injures proférées à son endroit, les crachats sur sa condition de mère célibataire, forcement pute, trimant comme rien pour une ribambelle de gamins sans avenir?  Je n’osais lui demander. Parce que je connaissais la réponse.

Il fallait de tout temps se battre pour survivre, plonger les mains dans l’immondice, ne pas craindre la salissure, encaisser la force des coups, renverser le fort, ne pas éviter le conflit qui veut avilir, et marcher nager courir dans la boue. Etre sale ou être sali, comme une norme qui rend insensible à ces actes qui croient atteindre la dignité.

Je n’ai pas toujours marché dans le respect de la morale, dans les bas quartiers, le respect comme le pouvoir ne se donne pas, il s’arrache, se conquiert. Tu n’as pas un nom, un titre, de l’argent. Tu as toi, tes tripes, ta tête, ton énergie, et une bonne paire de couilles. De culot. Le respect vient avec ta capacité à savoir les utiliser. Le bien, le mal, c’est un concept bourgeois. Ici, dans les bas-fonds, t’es qui, c’est la seule chose qui importe.

 

Tomasz Alen Kopera_09_reverse

 

Aux origines du mal

Je n’ai pas toujours su que j’étais homosexuel. Je ne me suis jamais vraiment poser la question. Je savais que je n’étais pas attiré par les filles comme j’aurais dû l’être. J’en ai embrassées et ce que j’ai toujours ressenti c’était une langue qui se baladait dans ma bouche. Rien d’excitant. Aucun frisson. Quelques fois, je me demandais ce qu’elle y faisait, pourquoi dansait-elle avec la mienne, c’était étrange. Je ne comprenais pas tout le discours juvénile sur le baiser. Le « C’est bon » me paraissait dénué de sens. Qu’est-ce qui était beau? Des lèvres affamées qui se gavaient? Le souffle chaud suffocant? Les caresses qui semblaient parcourir les corps sans autre finalité qu’une espèce d’errance pathétique? Qu’est-ce qu’il y avait de « bon » dans le fait que ces mains palpaient mon pénis, que ces bouches le dévoraient goulûment? Et ces fesses nues qui s’en emparaient en remuant de toutes les façons possibles?

Alors t’as aimé? Oui… Parce que dire non n’était pas acceptable. Ou demander à l’autre, belle et manifestement sensuelle : Que y-a-t-il à aimer? Impossible. Dans ma tête, le sexe était absurde. Un vagin qui reçoit un pénis. Il rentre et sort, inlassablement, rien d’extraordinaire. De transcendantale. Un bout de chair dans une cavité  lubrifiée. Bougeant comme un beau diable pour moins d’une seconde d’éjaculation. Quand cela arrive. Je ne comprenais pas. C’était insane. 

Dans les conversations, chacun narrait ses exploits. Je l’ai bien baisée! Elle criait comme une folle ! Glissait de savoureux détails. Celle-là c’est comme coucher avec un crucifix ! Qui ruinaient des réputations. Ah, sa copine a été partouzée par des gars de la terminale ! Et on n’était pas encore à l’époque des sextapes. Kim Kardashian et Paris Hilton n’étaient pas encore le référentiel. Il y avait juste des bruits de couloir, et des mecs aussi salauds qu’ils étaient bavards sans cesser d’être ceux pour qui elles mourraient toutes.

Et lorsque le Et toi? finissait par m’inviter gentiment, mais fermement, à faire le salaud, je répondais Elle était vraiment bonne. Ok… Et?! Vas-y raconte !  Je racontais en enjolivant. Comme tout le monde. Surtout sur ses propres performances. Beurrer épais est inhérent aux histoires de cul. C’est presque une impolitesse, une grossièreté d’agir différemment. C’est rare de trouver des gens qui disent Je baise mal ! Ou Je ne sais pas baiser ! Je ne ressens pas grand chose ! Si on est moyen, si ce n’est pas top, c’est certainement la faute de l’autre. Une règle non-écrite, tacite dans le grand spectacle des conversations. Alors oui, je beurrais épais.

Et j’imagine que parler de nos histoires sexuelles contribuait à une forme d’apprentissage. Les cours d’éducation sexuelle viendront une éternité après nous. Remplaceront les cours de morale.  Feront tomber Jésus de sa croix. Que cela permettait aux uns et aux autres d’en savoir un peu plus sur la chose. Dans mon cas, c’était de l’information, intégrée, et sans intérêt.

Jusqu’au jour où Donald m’embrassa. Mon premier véritable baiser. Celui qui fît sens. Le plaisir découvert. C’est bon. Je comprenais maintenant.

 

21508231

 

Donald

Rondouillard, Donald était de taille moyenne, fier de ses bourrelets et archétype du fils pourri gâté. Ami d’Anthony, il le dépassait en prétention et en détestabilité. Paradoxalement, je l’aimais bien Donald, sans doute à cause de ce prénom qui lui allait comme un gant. Un prénom de parfait guignol. Si stupide. Si simplet.

Tout paraissait facile avec lui. Les enchevêtrements de la pensée devenaient d’une limpidité étonnante, et les raisonnements qui se prenaient trop au sérieux finissaient par une farce. Une fois durant le cours de philosophie donnée par le père Emmanuel, au cogito ergo sum cartésien il  substitua sa propre méthode. Le Je ne pense pas, mieux je suis se propagea comme la peste noire, dans la classe et en dehors de ses murs. Aujourd’hui c’est à lui que nous devons la mort de la chose qui pense et le triomphe de l’absence de conscience que nous avons tous sur nous-mêmes. Le bonheur à partir de rien, sur rien, et de rien. Donald fît un malheur.

Avant le collège, il fût le pensionnaire du lycée le plus prisé du pays, celui de l’ancien colonisateur, fondé pour former les enfants des anciens maîtres. Institution prestigieuse dont les effectifs étaient composés ironiquement de locaux. Les dirigeants politiques, l’élite, les nouveaux riches, tous envoyaient leur marmaille recevoir l’enseignement idéal dans cet établissement scolaire haut de gamme. Que leur importait donc si le système éducatif national, celui qui était pour les restes, fusse dans un état de putréfaction avancé. Ils n’en avaient cure. Des échecs records aux examens officiels d’une jeunesse perdue, de la pauvreté des enseignants, de la vétusté des infrastructures, de l’indigence de l’enseignement, tant que leurs enfants suivaient une formation modèle dans un centre privé décernant des diplômes étrangers valant dix fois ceux de leur pays.

Donald était conscient de la chance qu’il avait de faire partie de ce caste formée à l’école étrangère et qui était appelée dans un proche futur à prendre les rênes du pouvoir. D’ailleurs, m’avait-il un jour avoué : Je ne me sens pas du Continent. A part ma couleur de peau, qu’est-ce que je partage avec lui? R.I.E.N. Et il avait raison. Le Continent était un dépotoir à ciel ouvert. Un cimetière. Un néant. Donald en avait une image bien précise, celle conçue par l’école étrangère. Elle était immuable et increvable. Son pays était ailleurs, sa nation était celle qui fusilla, pendit, vendit, ses ancêtres. Et ici, dans ce lieu qu’il méprisait tant, il se sentait à l’étranger, le sentiment d’être en séjour safari dans un immense parc exotique. Et il n’était pas le seul. C’est toute une génération et bien plus qui parlait, pensait, vivait étranger sur la terre de leurs origines.

Apres l’obtention de son baccalauréat, Donald irait poursuivre ses études dans une université prestigieuse de la métropole. Il reviendrait quelques années plus tard bardé de diplômes et assumerait les fonctions déjà importantes de son paternel. L’administration publique étant avant tout une affaire familiale, une propriété clanique et tribale. Il le savait Donald que personne, même Dieu le Père, ne pourrait compromettre ce dessein. Que son admission au collège était une étape obligatoire pour sa réalisation. Le collège qui forma le président de la République, le Chef du gouvernement, le Chef d’état major des armées, la caste. Le collège de Jésuites, tenu par des missionnaires étrangers, dirigé par une figure de paille, une question d’image. Le collège pour anticiper sur la critique d’illégitimité de cette opposition interdite et clandestine qui n’était que des fouteurs de bordel. Tu vois, on ne dira pas après que je n’ai pas été à l’école locale, hein. J’avais acquiescé. Une autre réponse était impensable.

 

tumblr_nsoo3zrSFi1r2geqjo1_540

 

Le baiser

Nous nous étions retrouvés chez Donald. Il nous reçut dans un peignoir superbe en soie l’air visiblement détendu.

Dis l’intello, qu’est-ce que tu fous là ? T’es pas en cours ? balança-t-il. La question était rhétorique. Le but était de laisser entendre, qu’intello ou pas, les garçons étaient tous les mêmes quand il s’agissait de faire un virée avec des filles. Pour dire, une partie de sexe.

Il aboya un nom, et un pingouin maigrichon surgit de nulle part. Donald lui intima l’ordre de nous servir dans sa chambre et de n’être dérangé sous aucun prétexte. Le majordome s’exécuta. Ce spectacle m’amusa beaucoup, je n’arrivais pas à comprendre la soif qu’ont certains hommes de se sentir puissants, considérés, et les pitreries que d’autres étaient prêts à faire pour les satisfaire et recevoir des miettes de leur bienveillance. Donald se sentait roi, au fond il était un bouffon.

Nous entrâmes dans sa chambre qui était un monumental chef d’œuvre de décoration. Le torse bombé, il se mit à nous raconter l’histoire singulière de chacun de ses meubles, de ses voyages dans ces capitales occidentales qui relevaient du rêve pour certains d’entre nous. De l’écran gigantesque au jacuzzi fait de marbre, sa chambre était à elle seule le produit national brut du pays. Du balcon, nous avions une vue imprenable sur la colossale fortune de son père. La fonction publique rendait milliardaire.

L’on pouvait admirer, ou se scandaliser, de la piscine olympique, du terrain de golf et du parc royalement aménagé. On se serait cru dans l’une des demeures antiques d’un haut dignitaire romain mégalomane. Les jeunes filles qui nous suivirent dans notre escapade, étaient toutes ébahies. Donald avait réussi son show. Il me fit un clin d’œil satisfait que je m’empressai de toiser.

Carmel, Francesca, Shelley et Venesia étaient éblouies. Anthony fut le premier à se glisser dans le jacuzzi avec un verre de champagne à la main. Donald quant à lui, s’était offert un imposant cigare cubain. Francesca rejoignit Anthony, pendant que Donald mit la musique à fond. Les autres filles se déhanchaient langoureusement sur le rythme démentiel du rap made in US, la chaleur des corps venait de faire voler en éclats le thermomètre. Ca va baiser dur, Anthony avait-il susurré à mon oreille. Les filles rentraient dans le jacuzzi. Offrandes sacrificielles.

Rapprochements. Caresses. Le jacuzzi était une bouilloire. Francesca et Venesia au service d’Anthony. Carmel et Shelley astiquant Donald. Etre des ados, c’était essentiellement ça. De la libido comme une monture sauvage lâchée dans une nature sans barrières. Saturé, je pris un besoin pressant pour prétexte afin de me soustraire à cette orgie. Où sont les toilettes s’il-te-plaît? Première porte à droite. Alléluia.

Mon reflet dans le miroir de la salle de bain était moche. Grosse tête supportée par un cou long et mince. Yeux énormes, grande bouche. Je ressemblais à un têtard avec des yeux de mouche et une gueule de grenouille. Et le reste, aussi apollinien qu’un spermatozoïde. C’était désespérant. J’étais moche à ressusciter un mort. Un cognement m’arracha à cette lucidité, j’ouvris. Donald. Un moment, j’ai terminé. La chasse tirée pour faire semblant. Donald entra. Il referma à double tour. Je sors. Il resta figé devant la porte. Heu, je dois sortir. Je sais. Ok, écarte-toi. Non. Quoi?! Non. Qu’est-ce que tu fous?! Il garda le silence, le regard agrippé au mien.

Quand vous allez vivre une chose bouleversante, intuitivement vous le ressentez. Vous savez au fond de vous de quoi il en sera question. Donald avança. Posa sa main sur ma joue, la caressa. Et m’embrassa. Pour la première fois, ce ne fût pas seulement une langue intrusive dans ma bouche. Mais une décharge électrique. Intense. Un foudroiement. J’eus la première grande érection de ma vie.

Je ne suis pas un pédé. Donald en était convaincu. Je hochai la tête, il s’écarta, j’ouvris la porte et ce baiser n’avait jamais eu lieu. Je trouvai Anthony en pleine partie de jambes en l’air. Francesca se faisait culbuter par un membre disproportionnel à son p’tit cul. Et en se fiant à ses meuglements, elle adorait ça. Les autres regardaient, en attendant leur tour. Mon apparition fît l’effet d’une vision christique. Alléluia. Une queue à l’horizon. Voici mon corps, prenez et mangez.

 

giphy

 

La guillotine

Anthony dans sa baignoire, écoutait le dernier Braille qu’il s’était offert lors de son dernier voyage dans la capitale métropolitaine. L’album était incontestablement mauvais. Textes pourris. Mélodies pouraves. Voix sans émotion. Et numéro un du hit parade.

Le téléphone sonna, Anthony décrocha.  

Anthony ? questionna la voix craintive.

-Non, Dieu…

-Ah, désolé..

-Vous êtes tout pardonné.

Il raccrocha.

La sonnerie se fit à nouveau entendre. Anthony laissa sonner. Dieu ne prend pas tous les appels. C’est un truc marketing.

Troisième sonnerie. Dieu répondit.

-Oui

-C’est James

-Et alors?

-Je vois, je tombe mal peut-être…

-Pour ne rien changer. Qu’est-ce que tu veux?

-J’ai vu Cécile comme tu me l’a demandé. Elle ne veut rien savoir, d’après elle tu es allé trop loin, vraiment trop loin. Ce que tu as fait est inexcusable.

-James… James… Tu es une déception.

-Je suis désolé Antonio.

-Mouais. T’as intérêt.

-…Je vais me rattraper, je dois la voir ce soir et je…

-James, ferme-la. Tu n’en feras rien. Elle n’a pas le cul en or. Qu’elle aille se faire foutre.

-Je pense comme toi… J’en parlais à Jeff…

-James, je n’en ai rien à branler.

-Ok, désolé…

-Ecoute, il y a plus important. Le binoclard.

-Ton meilleur ami?

-Non ma chèvre. Franchement James allume!

-Ok… Navré…

-Le binoclard est une tapette.

-Quoi?!

-Mouais.

-Comment le sais-tu?

-Suis Dieu.

-C’est vrai… Je m’excuse…

-Il est un sale pédé de merde l’enfoiré!

-Nom de Dieu!

-James!

-Pardon, ‘scuse-moi. Nom d’une pipe.

-Ca fait gay…

-Ah, c’est vrai… Nom d’une vierge.

-C’est mieux.

-Merci Antonio

-Mouais… On doit faire quelque chose.

-D’accord.

-Je veux que tu en parles au Père Andrew.

-Ok… Mais tu es conscient qu’il sera renvoyé…

Et?

-Rien, désolé.

-C’est contagieux ce truc. Faut extirper le mal. Les risques ne sont pas négligeables. Tu imagines ça : le collège le plus renommé du pays est le nouveau Sodome et Gomorrhe. On nous traitera tous de tapettes. Es-tu une tapette James?

-Moi.. Heu.. Non.

-Alors tu t’en occupes.

-Ok.

Dieu raccrocha. Braille s’époumonait en fond sonore. La guillotine était prête. Faites entrer l’accusé.

 

 IMG_0968

 

Le dernier jour du condamné

Donald m’a tuer. Le mot sur un bout de papier avec cette faute grossière me ressemblait. Cela pointait un coupable. Moi. Davantage que lui. Il n’était pas un pédé. Il avait ses raisons. Pour moi, c’était clair. J’étais une tapette. Ni fier de l’être ni soulagé de le savoir, encore moins courageux de l’écrire. Une tapette. Il n’y a pas grand chose d’extraordinaire dans le fait de s’accepter, ce qui est difficile c’est de vivre avec. Je commençais une longue et périlleuse aventure. Il n’y avait qu’une certitude, cela finirait mal.

Avouer à Anthony que j’étais gay fût le premier pas en dehors du placard. Il faut que je te dise quelque chose. T’es amoureux? Non. T’as couché avec Cécile? Non. Je suis gay. Anthony perdit le sourire. Resta un long moment sans rien dire. Puis se leva, cogna, encore, et encore, jusqu’à l’évanouissement. Dehors, c’était le déluge.

L’homosexualité était une malédiction et une perversion qui niait la nature de l’homme. Cet homme conquérant du vagin. Impérieux et triomphant.

Un haut responsable politique de mon pays l’avait crié sur les ondes radiophoniques, l’homosexualité était le nouveau grand complot fomenté par les « Rose-Cochon » pour plonger le Continent dans la dépravation après l’avoir humilié, après sa mise à sac.

Tout partait en vrille dans ce pays. Personne ne semblait plus concerné. L’homosexualité dans cette léthargie réussissait le tour de force de galvaniser les énergies qu’on croyait mortes. Les aveugles y voyaient un danger imminent, les muets joignaient leur voix au concerto sur l’intolérance et les paraplégiques se sentaient des jambes pour botter le derrière de ces dégénérés.

Comment guérir un pédé? Le capturer, lui filer une bonne correction. Le présentateur ne sourcilla pas. Son invité trouva le solution un peu molle. Je crois qu’il faut aller plus loin, envoyer un message plus clair. Je veux dire attraper un homo, le fesser comme il faut, et y mettre le feu. Là c’est un message direct. Le standard fût saturé par les messages d’approbation. Tuez-les tous.

 

tumblr_nr9p0kwstt1uaoa8qo1_250

 

Saint-Aymé

Et être admis à Saint-Aymé était le signe absolu de réussite et de reconnaissance sociale. Je ne devais ma place à Saint-Aymé qu’à mon intelligence que le Père Andrew qualifia de « remarquable ». Il est vrai que j’avais pulvérisé le record de points au concours national des jeunes talents, un tel exploit ne passa pas inaperçu. Le Père Intendant du collège Saint-Aymé manifesta son intérêt de me voir poursuivre mon cursus au sein de son institution malgré mes origines sociales très modestes.

-Ma fille, comprenez que c’est pour vous, surtout pour votre fils une chance exceptionnelle de s’entourer des meilleurs encadreurs et pédagogues, dit-il d’un air dédaigneux. Le Père Andrew s’était présenté à ma mère au lendemain de la proclamation du concours, comme étant le miracle tant attendu dans sa petite vie du rien du tout.

Cette admission sera pour votre enfant l’occasion de s’ouvrir socialement à un univers différemment, continua t-il en parcourant le dénuement de notre habitat.

Ma mère signa.

 

Pouce baissé

J’entrai dans la salle de classe et tout le monde s’écarta, sur le tableau noir était inscrit en gros caractères le tendre mot de « tapette ».

James tenait dans sa main droite une bible et sur la gauche un énorme crucifix,  A mort le Diable ! A mort le Démon ! Et tout le monde se mit à hurler.

Trois d’entre eux s’approchèrent. Visiblement, ils voulaient la bagarre.

-Espèce de pédé ! T’as rien à foutre ici ! Tu mérites de crever comme tous les malades de ta race ! aboya le plus costaud.

-Ouais les tapettes de ton genre n’ont pas droit de cité, on va te castrer et te couper l’envie de mecs, enfoiré ! renchérit le second.

-Et quand je pense que l’on t’a ouvert notre monde, humilier ainsi tes proches et ton collège… Tu seras châtié fils de pute ! assomma le troisième.

Un uppercut fit éclater mes lunettes. Un autre atteignit mon estomac. La meute entière fondit sur moi, mon sort était scellé.  A mort le pédé !

Le Père Andrew ordonna l’arrêt du massacre. Il ne souhaitait pas un meurtre. Le Père Andrew s’approcha, fit un signe de croix et toute l’assistance baissa la tête.

-Mon fils, tu as déshonoré ton collège, renié ta nature et les préceptes de notre Seigneur. Tu as choisis la dépravation à la libération de ton âme de pécheur. Le démon a pris place en toi, tu es maudit. Dès aujourd’hui tu ne fais plus parti de cette communauté. Tu n’es plus élève au collège Saint-Aymé. Que Dieu te vienne en aide.

Là devant le portail du collège, banni, tenant à peine sur mes jambes, sans aucune aide, je pris toute la mesure de ma folle prétention, avoir cru pouvoir vivre ce que je suis. Je pensais à ma mère, des espoirs placés en moi et de la déception qu’elle allait ressentir. Mes frères et sœurs qui subiraient la marginalisation parce qu’ils avaient la malchance d’être le frère d’un pédé. Ils ne me le pardonneraient pas.

Un camion citerne sur ma gauche, il roule assez vite. Parfait.

C’est comme une électrocution. A la différence près, que le corps est un pâté pour chien.

J’étais né trop tôt et au mauvais endroit.

 

tumblr_nteotweatk1u54z8po1_500