Inferni

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J’aligne les mots dans un ordre chaotique dont les sonorités blasphématoires résonnent écho cathédrale jusqu’aux tréfonds de l’empire des morts.. Je suis le Chroniqueur, cyclope parce qu’un œil a voulu trop voir la lumière, des lamentations des âmes damnées qui errent, ici bas, sans passé et sans oubli.. J’immortalise d’un trait barbare, hérétique, ces misères se vautrant dans la boue noire que la civilisation des hommes a éjaculée, semence acide des longues nuits orgiaques où le désir de destruction, insatiable et bestial, a brûlé incendiaire chaque temple de la raison.. Et j’ai fait de leurs cendres un masque vaudou que je porte comme un miroir promené au milieu de la peuplade gémissante..

Un petit malin a déshabillé le Messie, après avoir marqué son front de son nom, l’a livré aux cerbères.. « Hadès ».. Personne n’ose plus désormais être prophète.. L’effroi a figé telles des statues de sel, les derniers héros de l’humanité.. Même les colombes, jadis annonciatrices de quelque chose qui ressemblait à de l’espoir, ont déserté les cieux.. Nul ne sait si elles ont succombé aux balles des chasseurs, à la voracité des faucons prédateurs, ou si elles se sont choisies un sort plus honorable.. Hara-kiri céleste, qui ressemble à s’y méprendre à la chute des étoiles, filant brûlant d’une part et l’autre de l’univers.. Et ici bas, en dessous de la poussière, les vœux ont appris à se taire avec le silence..

Je fouille dans les cimetières de l’Histoire, ce qu’il reste des traces de l’héritage des anciens, pour que ce qui n’est plus ressuscite le présent.. Les mains dans la boue comme la plume plongée dans l’encrier remplie des larmes de ceux qui sont partis, les veinards.. Je remue cette puanteur infecte le cœur retourné, les tripes dégueulées comme on s’ouvre les veines, sans passion, sans enthousiasme, et même pas la satisfaction d’une libération.. Juste le goût de vomi, entre des dents qui mordent la langue morte, je restitue à la réalité ce qu’elle m’offre, et je ne connais personne qui ait la recette miracle d’une bonne digestion des lamentations.. Je fais du mieux que je peux, avec ce que j’ai, et souvent cela veut dire rien..

Je témoigne plus que je ne me fais témoin des destinées en esclavage, puisque l’on n’aura jamais vu des damnés libres, sur terre, ou ailleurs.. Dans un élan redondant la routine rejoue les mêmes drames, les mêmes tragédies, cela frise l’indifférence, ce souffle froid du vivant qui veut faire son mort, et passé au travers de tout ce qui inconfort comme on s’accoutumerait au noir.. Je m’arme d’insouciance parfaite, c’est peut-être la première fois qu’elle sauve la vie.. Un ange biscornu tient la garde, il a une tête de cauchemar, mais au fond il est sympathique, grâce à lui je n’ai jamais rêvé, j’ai maintenu l’œil ouvert pour me faire conteur des chroniques d’un empire que l’on a pensé sous nos pieds alors qu’il était là, bien présent, autour de nous..

Chaque portion de cette misère qui rampe sur ses deux pieds, fouettée par le temps exigeant se définissant essentiellement par ce qu’il peut acheter, je la saisis dans sa course folle pour l’enfermer dans des lettres trop étroites pour tout ce qu’elles valent, comme on vole par une photographie un moment à la fugacité du temps pour le rendre immortel.. Ces lettres font des calligraphies d’outre-tombe.. Des portraits du réel.. Illustrations primitives, dadaïstes, surréalistes, cubistes.. Déchiquetés, renversés, tordus, torturés, brisés.. J’ai un devoir envers la mémoire pour que le néant n’avale pas tout.. Et il y a des jours où je me sens comme un albatros aux ailes trop grandes pour prendre son envol vers cet horizon lointain avec son allure chimérique.. C’et toujours mieux ailleurs, dit-on.. Le problème, les enfers ne connaissent pas de frontières.. L’universalité même..

 

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