«Darwinisme et catholicisme au Québec au début du xxe siècle : autour du Dr Albert Laurendeau » de Jacques-Guy Petit


L’épiscopat québécois à considérer le modernisme scientifique et intellectuel selon la formulation groulxienne comme un « dévergondage de la pensée ».

De plus, la science ne saurait prétendre à rien d’autre qu’à rester « la servante soumise à la foi »

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Jacques-Guy Petit s’intéresse au parcours, à la pensée, du Dr Albert Laurendeau, médecin non conformiste du Québec de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle afin d’évaluer, de mesurer, la relation conflictuelle entre l’évolutionnisme et le créationnisme à cette époque dans les milieux intellectuels et cléricaux.

 

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L’auteur restitue en adoptant une présentation d’affrontement bien plus que de confrontation la vivacité du désaccord profond séparant l’Eglise ultramontaine des  modernistes  dont Laurendeau est au Québec l’une des grandes voix.

Echanges passionnés au point d’en arriver quelques fois « jusqu’aux poings », les débats qui secouent le Québec sur l’origine « animale » de l’homme supposément issue du darwinisme et du rejet catégorique par l’orthodoxie catholique de cette position hérétique presque athéiste, sont personnifiés dans de l’évêque de Joliette Mgr Joseph-Alfred Archambault et d’Albert Laurendeau.

 

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Mgr Joseph-Alfred Archambault

 

C’est ce combat, entre deux conceptions diamétralement opposées et foncièrement irréconciliables (entre les absolues « certitudes de la foi » et la rationalité scientifique), imprégnée d’une certaine animosité personnelle que Petit analyse l’influence du darwinisme dans la communauté scientifique canadienne française.

L’objectif étant de montrer comment au travers de Laurendeau, cette influence a contribué à favoriser une « entrée dans la modernisation professionnelle » de la médecine au Québec.

 

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Mais aussi à exiger une « reforme radicale des études dans les collèges classiques » à l’époque plus littéraires que pratiques tout en étant  sous l’emprise de « préjugés et de croyances dépassées » entretenus par le clergé.

Dans cette optique, Petit commence par présenter les « protagonistes » : Laurendeau et Mgr Archambault. Le premier publie en 1911 un livre intitulé  La Vie. Considérations biologiques, ayant l’ambition d’être une synthèse de Lamarck, de Darwin et d’Haeckel, qui est en fait un « hymne à la liberté scientifique ».

Le livre sera frappé d’interdit par le second et son auteur excommunié ipso facto.

 

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Laurendeau est le produit d’un environnement de luttes religieuses entre catholiques francophones et irlandais, des batailles entre les « bleus » et les « rouges » ; d’une formation académique faite en dehors du collège classique, chez les méthodistes, dans un milieu universitaire marqué par des « orientations libérales ».

Formation dynamique et ouverte, solide (à la fois théorique et pratique), le jeune futur médecin s’abreuve de la « liberté intellectuelle ».

Brillant médecin, rural, éprouvant des difficultés financières, il s’implique dans la communauté médicale où il tient des propos « audacieux » et devient rapidement « l’orateur le plus prolixe ».

Il dénonce l’insuffisante formation scientifique et intellectuelle des médecins, leur manque de curiosité pour la science moderne dont l’enseignement scolastique en est la principale cause.

Petit peint un Laurendeau aux « opinions très tranchées », fougueuses à la limite de « l’agressivité », provocateur exprimant un « volontarisme réformateur » aux « airs de destructeur ». Il est loin de faire l’unanimité.

 

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De l’autre côté, le second, Mgr Archambault est un évêque canoniste ultramontain intransigeant.

Egalement brillant théologien et juriste, il se sent investi de la fonction de gardien de la doxa contre la « fausse science » que serait les progrès scientifiques du XIXe siècle.

Défenseur acharné des « droits sacrés de l’Eglise en matière d’éducation », doté d’un tempérament trop vif mais d’une « obéissance absolue envers Rome », il relègue le modernisme au rang de « l’immoralité ».

 

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Après cette présentation des protagonistes, Petit contextualise les rapports entre Laurendau et Archambault dans leur époque.

Epoque qui est celle du darwinisme (l’évolution par la sélection naturelle à partir de la variabilité, aléatoire, des espèces ; les plus aptes à « mieux s’adapter » survivant aux autres) qui tente de remplacer même s’il s’en défend l’explication religieuse des origines et de l’évolution de l’humanité.

La popularité du darwinisme s’expliquant en partie selon l’auteur par le triomphe du capitalisme et répond au « besoin de légitimation des libéraux » sur l’aristocratie. Au Québec, l’indifférence cède peu à peu la place au rejet du darwinisme sauf dans les milieux libéraux radicaux, parce que l’homme ne pourrait être le produit « d’une évolution animale », son âme étant « insufflée par Dieu ».

 

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L’auteur note que le climat d’ouverture de Léon XIII permet une relative évolution de cette position. Le transformisme n’étant pas « en soi » incompatible avec la foi (abbé Hamel).

Dès lors les tentatives se multiplient de mettre d’accord la bible et la science par une interprétation lamarckienne des caractères acquis qui « intègrent une évolution de l’homme conduite par Dieu » via l’intermédiaire des lois secondaires.

La création des instituts catholiques correspondant à cette volonté de conciliation.

 

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Mais cet élan est rapidement tempéré par Pie X et l’infaillibilité pontificale qui s’oppose frontalement à ce siècle positiviste (de « révélation rationnelle »).

Ce durcissement pousse l’épiscopat québécois à considérer le modernisme scientifique et intellectuel selon la formulation groulxienne comme un « dévergondage de la pensée ». De plus, la science ne saurait prétendre à rien d’autre qu’à rester « la servante soumise à la foi » (Mgr Archambault).

Dans la province francophone, la résistance s’organise en partie dans les cercles maçonniques qui subissent en retour une violente campagne de dénigrement, une « chasse aux sorcières ».

 

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Une certaine modération s’appuyant sur des éléments scientifiques épars habiles et riches d’amalgames souligne Petit vient de l’abbé Perrin. Même si la remise en cause de la sélection naturelle est le fondement de son argumentaire, il ne condamne pas véritablement le darwinisme.

Ses articles parus dans la Revue canadienne concluent à la fausseté des doctrines modernistes et de leur caractère essentiellement païen que « tout chrétien doit reprouver ».

C’est dans ce climat que la parution de l’ouvrage de Laurendeau intervient.

 

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Laurendeau s’essaie à une critique objective de l’œuvre ( une démarche « de vulgarisation scientifique ») qu’il juge « cohérente, au constat sévère ». Il se désole d’un Québec resté à une « conception préscientifique des origines de la vie », tout en dénonçant le système éducatif défectueux. C’est donc un « plaidoyer en faveur de l’évolutionnisme » basé sur « des faits et des hypothèses ».

Le livre est condamné par Mgr Archambault qui menace Laurendeau d’excommunication avec privation de sacrements et de sépulture chrétienne.

Rétractions publiques, condamnation cléricale et isolement social, la « double peine » dont est victime Laurendeau ne l’empêche pourtant pas de continuer à penser et à dire que « la raison ne pouvait prouver l’existence de Dieu ».

 

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La mort de Pie X marque l’essoufflement de la vigueur – de la rigueur – antimoderniste, ainsi que de la réhabilitation progressive de ses défenseurs.

Lorsque Laurendeau meurt en 1920, c’est toute la communauté scientifique canadienne qui salue de façon unanime « l’homme qui savait oser » et regrette une « perte énorme pour la médecine canadienne française ».

Son influence a contribué à favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de scientifiques, certains d’entre eux à l’instar du frère Marie-Victorin rationaliste évolutionniste tout en restant prélat. En d’autres mots, moderne.

 

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Jacques-Guy Petit en analysant le  caractère sanguin des deux protagonistes parvient remarquablement à restituer la tension qui nourrissait les débats autour de la modernisation de la pensée rationnelle et de sa vulgarisation au Québec.

Il démontre que le darwinisme a été le prétexte qui a permis les forces libérales déjà auréolées du triomphe du capitalisme d’attaquer de front l’un des derniers bastions du conservatisme (social, clérical) et de parfaire le projet d’une société moderne entamée depuis les Lumières.

Laurendeau est un avant-gardiste qui prélude de la « Révolution tranquille », période fantasmée ou réelle  d’une émancipation de l’obscurantisme.

 

 

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