« Entre franche camaraderie et amours socratiques : l’espace trouble et ténu des amitiés masculines dans les collèges classiques (1870-1960) » de Christine Hudon et Louise Bienvenue


Il faut donc combattre ces relations antinaturelles, contagieuses par un examen médical devant poser le diagnostic du désaxement ou du déséquilibre.

Et par la suite administrer un traitement physique, psychique pour soigner cette immonde complicité.

Ce qui implique entre autres choses l’exclusion et l’interdit.

Désormais, seuls les enfants normaux auront accès au collège classique.

Publicités

img-immigrant

 

Christine Hudon et Louise Bienvenue analysent ici les rapports entre garçons dans les collèges classiques québécois à la fin du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle.

La finalité de cet exercice étant de montrer comment l’univers collégial a façonné l’identité sexuée des garçons et forgé leurs conceptions de la sexualité.

Les auteures s’introduisent dans cet espace trouble où l’obsession pour la maîtrise des pulsions et la peur de l’homosexualité  brident la camaraderie, mais aussi – surtout – la sensibilité et son féminin repoussoir.  

 

141130_694wc_dessine_college_garcons_sn635

 

Ainsi au début du siècle dernier, l’influence des pairs impose une pression en faveur de la performance virile qui infériorise le genre féminin. 

 

7055367

 

Dans un premier temps, Hudon et Bienvenue afin de mieux clarifier leur propos commencent par expliquer le modèle éducatif des collèges classiques dont la fonction principale est la formation de l’homme honnête: un être cultivé, poli, éloquent, actif et dévot.

Comme une préparation à la vie active, éveillé au service de l’Église et de la nation.

Cette formation de l’homme en tant qu’homme (« caractère viril », « contrôle de la volonté et des pulsions ») instille des représentations de soi et d’autrui qui contribueront à la construction de genre, renforçant la différenciation entre les sexes.

 

301_170_bellevue_classe_garcon

 

Le collège classique ou la manifestation d’un système éducatif québécois fondé sur la ségrégation sexuelle.

 

Toilets_unisex-400x369-300x276

 

Ce monde clos et froid régit par les valeurs traditionnelles, supporté par un régime de surveillance étroite et de châtiments corporels, rythmé par un apprentissage soutenu et rigoureux, ne laissant aucun répit aux élèves.

 

fessee_1_-041f4

 

A cet effet, en 1886, il n’y avait qu’un seul jour de congé laissé aux élèves qui étaient alors coupés du giron familial, dans lequel l’ennui et la morosité sont de mise.

Les maisons d’enseignement que sont les collèges classiques encouragent la fréquentation exclusive des pairs, lesquels forgent l’identité masculine dans une espèce d’entre soi de genre.

La figure féminine demeurant à la fois virginale, puisqu’intangible de pureté et de tendresse maternelle, et frivole parce que jeunes filles du monde.

 

Edouard_Manet-_Femme_a_la_Jarretiere_-1878-1879-

 

À partir des années 1930, il s’amorce un assouplissement des règles via l’introduction progressive de la modernité.

A l’instar de l’écoute de la radio et l’apparition du cinéma.

 

theatresaintdenisamontreal_1930cha2_radio_002z

 

Seulement ces nouveaux rapports accrus avec le monde moderne provoquent résistances et critiques intra-muros ainsi qu’à l’extérieur, de telle sorte que l’école, ville ouverte sera finalement et fortement encadrée.

 

IMG_0011

 

Finalement, pour les auteures parvenir à rendre compte des rapports entre garçons dans cet espace collégial fermé, il faut s’attarder sur la relation épistolaire qu’entretiennent les élèves.

Celle-ci décrit des amitiés profondes et intenses, fondées sur la loyauté et la solidarité, une camaraderie contrebalançant ou adoucissant la rigueur du pensionnat, mettant un baume sur les blessures de l’humiliation et atténuant le vide affectif créé par l’éloignement familial.

 

p9

 

Pour certains élèves, l’épreuve du collège classique est presque un rite initiatique qui fait d’un enfant un homme.

 

Le rite d’initiation [ou initiatique] marque l’incorporation d’un individu [sélectionné] dans un groupe social ou religieux.

Michèle Cros et Daniel Dory (dirs.), Terrains de passage : Rites de jeunesse, éd. L’Harmattan, 1996

 

D’un autre côté, ces liens forts de la camaraderie qui se tissent à l’internat n’échappent guère à la hiérarchisation sociale.

Les barrières sociales sont à la fois institutionnelles, physiques et psychiques.

Ce qui produit inévitablement des inégalités manifestées par une camaraderie sous affinités, des communautés distinctes presque de l’ordre d’un apartheid.

 

gravure-le-mauvais-eleve2

 

Les auteures interprètent l’instauration du code viril (la rudesse des manières) comme une tentative de catégorisation des faibles souvent considérés comme des efféminés.

Et cette stigmatisation du caractère féminin chez l’Autre s’étend jusqu’au langage. De telle sorte que ceux qui usent du « bon parler français – châtié – sont définitivement des tapettes.

 

Jeunecouple

 

Dans un second temps, Hudon et Bienvenue s’intéressent aux  éloges de l’amitié entre garçons dans les collèges classiques passant par l’art épistolaire.

Ceux-ci témoignant d’une affection sous le double influence du romantisme et de l’ultramontanisme auxquels ils empruntent le phrasé et le rituel des rapports amoureux.

Et qui prennent quelques fois des allures de véritables idylles nageant en zone trouble. Une situation limitrophe, presque un jeu homosexuel grec.

Ces relations particulières se pratiquant à travers les chatteries ou le chattage pouvaient prendre des tournures plus affirmées, au point qu’elles favorisaient l’exploration d’une homosexualité naissante.

Les auteures n’excluant pas qu’elles aient pu être seulement un moyen de satisfaction d’un besoin affectif.

 

HyakinthosKyp

 

Si jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces amitiés particulières ne sont pas une grande peur de l’Occident comme l’est la masturbation; dans les années 1920, avec le contexte de répression morale qui va sévir sur la moitié du XXe siècle (Michel Foucault parlera quant à lui de croisade antimasturbatoirefaisant rimer hétérosexualité avec normalité, ces amitiés-là deviennent des vices honteux et des manifestations d’impureté.

 

La masturbation, au XIXe siècle, est regardée comme un vice affreux qui, comme l’écrit Proudhon,  » décime la jeunesse « .

On lui prête des effets sur la santé à ce point néfaste qu’elle apparaît comme une forme d’autodestruction.  » Cette pratique abominable, dit, en 1860, un médecin français, a mis à mort plus d’individus que ne l’ont fait les plus grandes guerres jointes aux épidémies les plus dépopulatrices « .

Cette horreur et cette peur pénètrent la société occidentale. Elles ont traversé l’Atlantique.

 » Les mots, lit-on dans un ouvrage américain de 1870, sont impuissants à décrire les misères que la masturbation vous inflige durant votre vie entière et jusqu’à votre mort. Ces misères vous suivent et vous rongent sans cesse. Mieux vaut encore mourir sur le champ que de vous polluer. »

Pour prévenir ou pour guérir le mal, des médecins ou des éducateurs n’hésitent pas à déclarer qu’il faut inspirer aux jeunes gens un véritable sentiment de terreur.

 

Jean Stengers, Anne Van Neck, Histoire d’une grande peur: la masturbation, Pocket, Agora2000 (Résumé) 

 

Dans ce troisième temps, les auteures montrent comment progressivement l’homophobie s’institutionnalise appuyée par l’ouvrage La sentimentalité des garçons, essai de psychologie pédagogique de Raymond de Thomas de Saint-Laurent dans lequel les relations dites particulières  sont anormales et pathologiques car étant une déviation de l’instinct sexuel ou Pschopathia Sexualiscomme l’écrirait Richard von Krafft-Ebing.

 

 

 

Il faut donc combattre ces relations antinaturelles, contagieuses par un examen médical devant poser le diagnostic du désaxement ou du déséquilibre. 

Et par la suite administrer un traitement physique, psychique pour soigner  cette  immonde complicité.

Ce qui implique entre autres choses l’exclusion et l’interdit.

Désormais, seuls les enfants normaux auront accès au collège classique.

 

MP-1999.18.2.292

 

Hudon et Bienvenue dans leur article analyse brillamment comment le collège classique a façonné l’identité sexuée des garçons québécois.

Si au début celui-ci a encouragé les relations amicales exaltées par les modèles antiques, il est resté très vigilant quant à leur érotisation; pour ensuite les condamner.

Ce collège classique pour garçons, et c’est peut-être là l’essentiel, qui – de par sa capacité à définir l’enfant, prisonnier de cet univers hermétique et imperméable aux influences externes, coupé du lien affectif familial – a modelé le devenir de l’homme, donc inévitablement la nature (virile et patriarcale) du citoyen et de la société phallocrate.

Il faudra attendre la Révolution tranquille de l’après Grande noirceur duplessiste pour que cette conception de l’éducation des garçons soit remise en cause et progressivement remplacée par celui dont ont hérité les collèges québécois actuels. 

 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Alors?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s