La censuration


La censuration dont il est question dans mon propos liminaire n’est pas qu’une déclinaison sémantique du concept originel. Je dirais même plus: c’est une nouvelle définition. Une néo-censuration.

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Aujourd’hui, j’ai visionné en compagnie de quelques confrères une série de micro-trottoirs sur un certain nombre de sujets tels que:

-la liberté d’expression sur facebook (et la pertinence des filtres à cette liberté),

-l’impact de la violence à la télévision sur les jeunes (les tueries de Dawson et de Polytechnique de Montréal en ligne de mire),

-la question essentielle de ce qu’est un bon selfie (oui, oui),

-la foodporn (je ne connaissais pas et je me suis senti très vieux),

-le niqab (et l’influence médiatique sur la construction, le renforcement de préjugés à propos des minorités religieuses), et pour finir

-la  censuration (néologisme inventé par mes confrères-auteurs pour décrire le système de censure dans les dessins animés).

Ce dernier vox populi m’a particulièrement interpellé.

D’après ses auteurs, la censuration est une forme de censure appliquée dans des œuvres télévisuelles à destination des enfants. A l’instar des dessins animés.

 

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Souventes fois,  cette notion est associée à un système de blocage automatique de certains types de mots ou d’expressions écrits dans les communications interactives, principalement, sur les médias et réseaux sociaux.

Des commentaires considérés comme des haddockismes (néologisme dérivé de l’expressivité verbale du célèbre capitaine Haddock dans les Aventures du Tintin) à cause de leur vulgarité ou de leur caractère inapproprié (jurons, insultes ou gros mots). Ils sont ainsi frappés d’un interdit de publication sous leur forme initiale. Publiés et transcrits en symboles (alphanumériques, en l’occurrence).

Par exemple, si dans un commentaire l’internaute – pas toujours d’une grande courtoisie – insère une expression aussi poétique que fuck you ou un mot aussi doucereux que salope,  la censuration consistera à remplacer le compliment par un @%*#!

Ce dernier en fin de compte exprimera – clairement – l’intention et la force du propos, sans toutefois violenter le lecteur.

 

« le goût immodéré [de certains internautes] pour l’anathème s’inscrive dans une tradition littéraire, celle des polémistes les plus virulents, qui, de Juvénal à Céline, de Rabelais à Bloy, de la Satire Ménippée à Dada et au Surréalisme, en passant par Ernest Coeurderoy, Jules Vallès, Georges Darien, Guy Debord, Carlo Emilio Gadda, Octave Mirbeau (l’auteur n’écoutant ici que ses préférences), se libèrent d’une colère ou d’un désespoir en se battant avec des mots… ».

Et nous ne trouverons pas de meilleur guide en la matière que le capitaine Haddock qui, dans sa furie encyclopédique, sut faire flèche de tout bois.

Suivant l’exemple du capitaine Haddock, l’internaute en colère verra son répertoire d’injures enrichis de:

– toute la liste des figures de style, anacoluthe et catachrèse bien sûr, mais pourquoi ne pas qualifier un insupportable bavard de pléonasme, voire même laisser courir son imagination et composer un bel haddockisme tout neuf du genre de « [un] espèce de pléonasme à roulettes »

(notez au passage qu’il faut dire « une espèce de… », et non « un espèce de… », l’atroce et désormais médiatique : « un espèce de… » , [un] barbarisme de plus en plus employé par des espèces d’analphabètes diplômés).

Fée Carabine, De l’insulte considérée comme un des beaux arts, une critique de Le Haddock illustré – L’intégral des jurons du capitaine Haddock, Albert Algoud, Casterman, 1991

 

 

 

La censuration dont il est question dans mon propos liminaire n’est pas qu’une déclinaison sémantique du concept originel. Je dirais même plus: c’est une nouvelle définition. Une néo-censuration.

Car il ne s’agit nullement d’un simple blocage et d’une transcription acceptable. Nous sommes dans le gommage total et une interprétation toute aussi particulière que radicale de la violence dans les dessins animés. Et par extension, dans l’enfance. 

La grande question se pose:  de quelle violence parle t-on?

 

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De la violence, brute, physique ? Dans le discours? Langagière?  Psychologique ?

Systémique? Culturelle et sociale ?

Raciale ?

S’il faut impérativement protéger l’enfant contre la violence depuis qu’il n’est plus un adulte en miniature et qu’il explique l’homme (la personne), il faudrait reconnaître que l’enfant martyrisé d’hier est désormais de nos jours ce roi vénéré par des parents-paillassons. Dépourvus, lentement effacés, réduits à un rôle de serf quand ce n’est pas à un statut de vassal lige, ils s’en remettent donc à d’autres pour qu’ils régulent l’environnement auquel l’enfant est exposé. Et cette régulation exogène s’effectue selon des choix, des critères, qui peuvent laisser aphone. Des archétypalisations flirtant avec l’outrance. Et c’est un euphémisme.

 

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Quand le panel interrogé dans le vox populi juge intolérable de voir un personnage animé de l’allure d’un chasseur tirer sur des canards tout n’étant indifférent à la représentation des races, l’on se dit que dans la psyché il y a définitivement quelque chose qui cloche. 

 

 

Ces noirs aussi nuit que le charbon est ténébreux, à la tribalité nue exhibée, aux grosses lèvres écarlates, avec leurs agissements d’abrutis, leur parler et leur manière d’être sauvageons.

Ces chinois – parce que tout ce qui est asiatique est naturellement chinois – aux yeux bridés et à l’articulation délibérément malhonnête.

Ces arabes fourbes, méchants et vils – que l’on devine musulmans car un arabe ne saurait être autre chose c’est bien connu. Et tous les autres, juifs, indiens, emprisonnés dans le caricatural le plus offensant.

Lorsque ce panel-là s’émeut de bon cœur pour les pauvres petits canards en ignorant superbement le reste, comme les auteurs du vox je m’interroge sur notre définition commune de  violence et de  censure.

 

 

Cela me fait penser à cette polémique récente qu’a su nous concocter le divertissement  Un souper presque parfait.

Une jeune femme digresse, sans froisser ses extensions de cils et sans abîmer son fard sur l’utilité des handicapés dans la société québécoise.

Bien entendu, elle n’en voit aucune. Ils ne sont que de pauvres misérables accrochés à ses mamelles (trop) généreuses.

 

 

Bronca. Tout le monde s’est scandalisé de cette opinion émise à haute et intelligible voix.

Tout le monde a oublié de se scandaliser de la fin du propos. De ce Québec idéal blanc, francophone, habillé chez Simons

L’opinion publique a la consternation sélective, à géométrie variable.

Comme le groupe de répondants du vox populi. Et c’est là où réside le nœud du problème. Cette capacité que les gens ont à censurer en eux l’innommable qui ne leur parle pas, qui ne les touche pas, auquel ils ne s’identifient pas, ou qu’il leur semble (très) normal.

 

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Combien de fois ai-je été étonné par certaines scènes dans les dessins animés Disney. Des expressions grossières du genre, des catégories sociales, des cultures, perpétrant les préjugés et la stigmatisation. Certes, on ne tue plus les canards, on canarde le bon sens.

Et le temps passant, ces expressions ont pris la tournure d’un discours captieux. Les enfants, nous, le consommons sans évaluation, sans aucune forme de critique. Par ignorance. Par lassitude. Ou simplement par je-m’en-foutisme

 

 

Combien de fois ai-je été consterné par les mêmes têtes blondes en princesse, les mêmes stéréotypes de la beauté. 

Et quand bien même on s’efforce de présenter une princesse colored, elle doit nécessairement tomber en amour avec une grenouille. 

 

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La Princesse et la Grenouille

 

Vous me direz que dans la Belle et la Bête la petite princesse aussi s’amourache d’un prince qui sort des canons. Que c’est un peu pareil.

Seulement, dans ce cas, la bête est humanoïdée à la perfection: richissime, les manières d’aristocrate, un savoir-vivre impeccable.

A tel point que l’héroïne fait aisément abstraction de sa condition de… bête, et embrasse  l’immonde apparence.

 

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Dans La Princesse et la Grenouille, la grenouille n’est pas un gentleman. Goujat. Hideux. Dégoûtant. Le baiser devient une épreuve quasi herculéenne pour son altesse sérénissime du bayou, sortant – comment en serait-il autrement – d’un ghetto noir.  

La princesse fait sa difficile.  C’est bien connu les filles black ne sont pas légères, elles n’embrassent pas le premier soir, et il faut payer de sa poche le restaurant qui se doit d’être convenable.

De plus, elles sont un peu magiciennes. Un peu vaudou. Un peu jungle. Un peu tigresse. Un peu reine des fourneaux.

 L’ultra cliché.

C’est Disney.

Un jour Disney concevra un  beau prince charmant black, qui dansera comme un diable, le pantalon au milieu des fesses façon Tupac Shakur, la démarche gangsta, le phrasé ponctué de ces incontournables yo ! ou bro ! qui font si street, si gangs de rue dans le Montréal-Nord Ce jour-là, on parlera du début de la fin du whitewashing. Et cela fera rigoler. 

 

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Combien de fois ai-je pensé que le dessin animé Barbie était monotype. Une blonde hurluberlue, longiligne, fortunée comme Crésus, dont on ne sait pas toujours comment elle fait pour gagner sa vie, encore moins ce qu’elle fait concrètement de sa vie mis à part l’obsession fashion. Toutes les jeunes filles devraient être Barbie, si ce n’est pas déjà le cas. 

 

 

Son copain, Ken, une Lumière éteinte, tête de linotte, croisement génétique – même pas accidentel – de Shawn Mendès et des One Direction. Il est blanc, of course

 

 

C’est un couple en tout point bien assorti.

 

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J’imagine, je devine, les longs soupirs que ce propos puisse provoquer.

Toujours the same old story! Pu capabl’! Tanné(e) du politiquement correct! Barbie est blanche, les princesses Disney sont blanches, et pi quoi! A la limite c’est du racisme anti-blanc!

Je suis d’accord.

Je veux dire sur le politiquement correct.

 

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D’autant plus que le politiquement correct est une manière de contourner, de mettre sous le tapis le réel. Un déni. Il peut être sincère, factice, ou n’être que de la mauvaise foi.

Je suis d’accord.

Le réel est parfois brutal, violent.

Il faut l’attaquer de front.

Lorsque cette jeune femme traite d’inutile les handicapés dans la société et que cela cause un grand émoi dans l’opinion publique, le politiquement correct est correct.

Personne ne fait d’odes à la libre expression.

Pourquoi ?

Peut-être parce que le handicap n’a pas de race ni d’ethnie ni de communautés culturelles, et que le stigmatiser insulte et méprise presque tous. C’est correct.

Par contre, vive la liberté d’expression et à mort le fondamentalisme du politiquement correct lorsque le Dr Mailloux trouve que les noirs [et les Autochtones] ont un quotient intellectuel moyen inférieur à la moyenne, c’est-à-dire aux blancs. Sans dire de ces Arabes et Maghrébins tous des tarés et des cannibales. 

 

 

Le handicap est veinard. On ne peut pas le brocarder impunément, que ce soit par des contorsions pseudo intellectuelles, ou par la petite bêtise ordinaire.

Les autres n’ont pas tellement ce privilège. Ce ne sont pas toutes les familles québécoises qui ont un noir qui traîne dans le coin. Et même qu’il y a une matante ou un mononcle qui connait quelqu’un ayant fréquenté une personne qui elle a entendu qu’effectivement les noirs ne sont pas des vite-vite, enclins plus à l’émotif qu’à la raison, bien évidemment hellénique

 

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Le Doc Mailloux n’est pas le premier à dire des billevesées. Voltaire, Gobineau et tant d’autres sont passés avant lui. Nous sommes au XXIe siècle, le I a été décalé à la fin des X mais le discours n’a pas bougé d’un iota.

 

[les] hommes [blancs] […] me paraissent supérieurs à ces nègres, comme ces nègres le sont aux singes

Voltaire, Traité de métaphysique

Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses.

Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire. 

Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations

le nègre est la créature humaine la plus énergiquement saisie par l’émotion artistique 

Le comte de GobineauEssai sur l’inégalité des races humaines 

 

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La diabolisation (la fascisation) du politiquement correct est une composante d’un argumentaire plus vaste. Et veut sur les sujets à la haine facile, à l’aryennisation évidente, d’un nationalisme fangeux et d’un patriotisme aux relents d’enfermement identitaire nauséeux, se fonder sur le droit – le pouvoir, la légitimité – d’exprimer toute la part d’abject que l’esprit humain peut concevoir.

Ce rejet est la nouvelle bien-pensance.

Exquis retournement. Les pourfendeurs d’hier désormais les gardiens du temple, les chiens de garde, la pensée unique et totalitaire.

Les pourfendés d’aujourd’hui, les ex  bien-pensants les nouveaux marginaux, acculés et pointés du doigt.

Avec la montée des blocs extrémistes de droite, les horreurs ont pris en otage la tribune populaire et hurlent dans le mégaphone médiatique l’inadmissible.

 

 

 

La projection de ce soir fait froid dans le dos: la censuration est un ethnocentrisme.

Manifesté tant dans ce qui est censurationné que dans ce qui ne l’est pas, mais aussi dans le décodage qu’en fait le récepteur (l’enfant, le parent).

Sous couvert de protection de l’enfant contre la violence, elle gomme tout ce qui n’est pas ou plus compatible culturellement à la société, tout en maintenant la production des archétypes sociaux, ethniques, identitaires.

Perpétration permanente d’une violence insidieuse. 

 

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