« La république des hommes : les Patriotes de 1837 face aux femmes » de Allan Greer.


La femme du républicain canadien français soumise à un « code de conduite » – lequel voit la participation de celle-ci dans la vie publique comme une activité immorale (contre-nature)

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C’est à travers l’examen de la « dimension sexuelle de la rébellion de 1837 dans le Bas-Canada » qu’Allan Greer aborde la question du rôle de la femme tel que conçut par le Patriote canadien français au XIXe siècle.

Partant du constat de la faible implication des femmes dans la « lutte antigouvernementale » lors des troubles de 1837-1838, il en arrive à expliquer les raisons par la masculinisation d’inspiration rousseauiste de la « sphère publique ».

 

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Notamment soutenue par le mouvement républicain qui, malgré ses revendications de droits démocratiques et ses idéaux égalitaires, a justifié tout autant que renforcé une « hiérarchie des sexes » plus radicale que sous l’Ancien Régime.

Ainsi, la femme « méprisable et puissante » (madame de Pompadour ou de Péan) est devenue chez le Patriote révolutionnaire « respectée et exclue » ; dont la fonction « naturelle » est de procréer, s’occuper des « paisibles soins de la famille et du ménage », de « seconder son époux ».

Position vertueuse, position émanant de la « voix unanime du genre humain », la femme du républicain canadien français soumise à un « code de conduite » – lequel voit la participation de celle-ci dans la vie publique comme une activité immorale (contre-nature), une atteinte à la « vie sacrée du couple », un danger pour la société civilisée (le fils mal élevé du fait de l’éloignement du foyer par la mère est incapable de devenir un « bon citoyen », ainsi l’homme dénaturé corrompu et « efféminé » devient vulnérable à la tyrannie) – s’abstient de se déshonorer en se montrant.

L’audace étant le « signe de la déchéance » ou d’une « inconduite sexuelle déplorable », autrement dit de « prostituée ».

 

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Cela explique les vives réactions antiroyalistes de certains Patriotes à l’annonce du couronnement (août 1837) de la jeune reine Victoria la « sacrée putain qui a les jambes en l’aire ».

 

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Néanmoins, au-delà du « rousseauisme vulgaire », Greer explique que le Patriote ne considère pas la femme inférieure mais « complémentaire » car non seulement dotée d’un « pouvoir légitime énorme » exercé dans l’intimité par l’ « influence sexuelle ».

De plus, elle contribue « puissamment au bonheur du pays » par ses « efforts pour encourager les manufactures domestiques ».

L’auteur tente également de relativiser le caractère foncièrement misogyne du nationalisme dans le Bas-Canada en 1837 en l’associant au contexte international (révolutions française et américaine) de domination bourgeoise pouvant se résumer à :

Les hommes gouvernent et les femmes se consacrent à la « valorisante » vie domestique.

De ce fait, pour les rebelles le pouvoir est mâle (le « monopole des affaires publiques ») et le citoyen républicain essentiellement masculin (« qualifié pour la guerre », apte à « faire taire les sentiments et les motivations personnels pour le bien commun »).

La femme est retirée conformément aux principes issus de l’interprétation particulière « de la Grèce et de la Rome antiques » dont Jean-Jacques Rousseau se fait le chantre dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

 

 

Cette Cité républicaine d’influence jacobine réalisée par les Patriotes exclurait donc la femme de la participation directe à la vie politique non pas parce qu’elle serait moins intelligente ou incapable d’assumer des charges publiques (absence ou peu d’arguments sur son incapacité de jugement ou de compréhension) mais parce que cela causerait du « désordre sexuel dans la sphère domestique » et l’exposerait au « scandale ».

Dès lors le retrait du droit de vote aux femmes en 1834 (droit tacite accordé aux propriétaires de biens fonciers indifféremment du sexe sous l’Ancien Régime)  répond à cette volonté de résoudre une « anormalité ».

Lorsque Adélaïde, une lectrice du journal Le Minerve, essaie d’interpeller les révolutionnaires sur la nécessité de soustraire la femme canadienne française de la « dépendance des maris », de conservation de son « nom de jeune fille » comme impératif de protection de ses biens et de son identité en tant que personne différente de son époux, de « plaider l’égalité » sans remettre en cause son rôle domestique dans le but de consolider « harmonie et la collaboration mutuelle » de la vie conjugale, Papineau lui rappelle les Écritures : «Femmes, soyez soumises à vos maris ».

 

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Dans La Minerve du 3 février 1834, Louis-Joseph Papineau exprime clairement la mentalité de l’époque : « Il est odieux de voir traîner aux hustings des femmes par leurs maris, des filles par leurs pères souvent contre leur volonté. L’intérêt public, la décence, la modestie du sexe exigent que ces scandales ne se répètent plus. »

Tant et si bien qu’en 1849, sous le ministère La Fontaine-Baldwin, on corrige cette « irrégularité historique » en interdisant formellement aux femmes de voter.

 

Alors, il n’est pas étonnant que la rébellion n’ait pas inspirée une large majorité des femmes canadiennes françaises dans le Bas-Canada, qu’il y ait eu comme une passivité ou une indifférence.

Même si certaines telles que Hortense Globensky ou Rosalie Cherrier ont supposément joué un rôle plus actif (« cachant des fugitifs », « aidant les insurgés »).

 

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Rosalie Cherrier

 

A cet effet, Greer note le silence des sources privilégiées par les historiographes qui tendent à ignorer ces femmes participatives des luttes menées par le mouvement des Patriotes, plus sensibles que les autres au « salut national » et aux appels lancés pour le boycott des produits britanniques.

Cet engagement féminin, souligne l’auteur, étant difficilement mesurable.

Allan Greer livre la marchandise. Il parvient remarquablement à dégager l’évolution du rôle de la femme en montrant en quoi le patriarcat dans le Bas-Canada s’est renforcé sous l’impulsion du mouvement républicain par la justification de ‘l’unisexualisation’ de la vie publique.

L’auteur intente un procès contre cette masculinisation de la citoyenneté et contre le « régime victorien des sphères séparées » qui a profondément, durablement, impacté les rapports entre les deux sexes.

S’il ne va pas jusqu’à qualifier le XIXe siècle canadien français d’ « horrible » pour la femme, il n’en reste pas moins que sous plusieurs aspects celui-ci a l’éclat froid – crépusculaire – de la « Grande noirceur ».

D’un autre côté, l’occultation de la femme patriote, importante ou pas, questionne l’objectivité des historiographesprincipalement des hommes – dans leur recherche de même que leur interprétation des données existantes. Greer ne s’y attarde pas beaucoup.

 

 

2 commentaires sur « « La république des hommes : les Patriotes de 1837 face aux femmes » de Allan Greer. »

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