La télévision sans couleurs : les minorités invisibles dans le monochrome whitemanien


A peu près comme si Whiteman – le bien nommé – était devenu directeur artistique du monde de la publicité québécoise. Et que chacune de ses créativités n’était au final qu’une reproduction ad nauseam d’un monochrome hiémal.

Décliné sous toutes les nuances imaginables de l’éburnéen. En évitant autant que possible de la tacher. Cercle blanc sur fond blanc.

Publicités

Au Québec, les minorités visibles[1] sont – à peu de chose près – invisibles[2] à la télévision québécoise francophone en termes de représentativité à l’écran[3].

 

Rien ne sert de se mettre la tête dans le sable, les médias québécois ne reflètent pas suffisamment la diversité québécoise.

En 2005, une enquête réalisée par le Conseil de l’industrie des communications du Québec révélait la faible présence des minorités ethnoculturelles parmi les professionnels des communications. 8 % seulement des répondants n’étaient pas de nationalité canadienne, 6 % s’identifiaient à une communauté culturelle et 3 % à une minorité visible.

En ce qui concerne le Canada, les données les plus récentes dataient de l’an 2000 et nous apprenaient que 97,7 % des journalistes canadiens, tous médias confondus, étaient blancs.

En 2014, la sous-représentation, autant dans la couverture que la présence en ondes est toujours évidente dans les médias grand public […]

Anne-Marie YvonCélébrer la diversité dans l’espace médiatique, Radio Canada International, 12 mars 2014

 

Rareté de vedettes médiatiques (journalistes, chroniqueurs, artistes) issues de la diversité culturelle.

Contenu médiatique majoritairement – ethniquement – monochrome[4].

Traitement médiatique des communautés culturelles perçu négativement par celles-ci[5].

La médiasphère cathodique québécoise francophone est essentiellement pure laine[6] et comme média de masse incarne peu l’idéal tant clamé d’une société inclusive.

 

Le monochrome de Whiteman, couleur officielle du Québec médiatique

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Sur le bord des autoroutes, sur les espaces muraux. Dans les lieux anodins, désertés, vidés, abandonnés. Dans les recoins de l’oubli, dans la virtualité de cet aujourd’hui plus que jamais prisonnier du déterminisme technologique. Dans les rues bondées et les artères inondées de marée noire, la publicité est omniprésente et omnipotente. Envahissante et intrusive.

 

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La publicité, c’est Dieu. Tentateur, séducteur, passé entre les mains expertes de professionnels de l’image et de la désirabilité à qui elle doit ce look gommé de couronne cornue.

Cet aspect clean et cette puissance évocatrice qu’aucun esprit avec quelque besoin à assouvir, dans l’attente d’une considération ou d’une opportunité, ne saurait ignorer.

 

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Avant même de prendre conscience de cette tentation, nous sommes déjà damnés. Et c’est souventefois avec un drôle de plaisir que nous y cédons. Le même plaisir qu’ont des moutons rentrant dans l’abattoir.

 

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J’aime la publicité. Comme j’adore les invasions barbares.

Cette philosophie du miroir édénique qui nous raconte des fables pour mieux nous faire oublier, le temps d’une rêverie, d’un conte, d’une espèce de monogatari, d’un narcissisme un peu rassurant et très flamboyant, d’un illusoire évanescent, que notre réel est loin d’être enchanteur.

Notre réel est une platitude.

 

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J’aime cette escroquerie intellectuelle et cette duperie des sens.

Cette prestidigitation des perceptions et ce conditionnement des attitudes.

Il en dit long sur la nature humaine et sur l’histoire de l’humanité. Nous ne sommes en fin de compte que les zombifiants produits d’une manipulation, formidable, brillante.

Dans cette réalité, certains sont mieux lotis que d’autres. Certains sont dans la cime des arbres, les autres plus bas que terre. Invisibles d’en haut, et donc inexistants.

Se nourrissant des miettes qui tombent du ciel, manifestant leur reconnaissance l’échine courbée pour tant de générosité quasi divine. Et se bagarrant jusqu’à l’innommable dans l’ombre du soleil, maintenus à la lisière de la vie par quelques rayons d’espérance.

 

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Comme une histoire de macaques dans le Monkey Kingdom de Mark Linfield et Alastair Fothergill narrée par Tina Fey. Sauf qu’ici l’attendu retournement de situation -hiérarchique et sociale – confirme, malgré lui, l’inamovible système pyramidal.

Toute révolution finit par rentrer dans la linéarité d’une structure immuable qui se segmente entre ceux qui ont des privilèges et ceux qui subissent les privilèges des autres. La main qui donne, toujours, au-dessus de celle qui reçoit.

Dans cette segmentation, il y a dans les moins bien lotis, ceux qui sont encore plus bas que les restes. Le fond du fond de la base pyramidale. Si bas qu’ils sont enfouis sous terre. Endogés. Ce sont les minorités invisibles.

Les bonnes langues diraient visibles, parce qu’ils sautent aux yeux comme une anomalie dans un décor unicolore.

 

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Une étrangeté visuelle, olfactive, sonore, dans un paysage monochromatique, qui provoque sursaut,  inconfort, malaise, suspicion.

Une bizarrerie qui dans le parler soigneux du politically correct s’est vue construire un champs lexical propre à elle: différence, diversité, pluralité etc. Dans une intention aussi louable qu’hypocrite débouchant sur le discours de richesse de la mixité distillé avec compassion.

Ou – en ces temps de revendication identitaire raciale, culturelle et religieuse insistant jusqu’aux extrêmes sur les racines judéo-christianisées de l’Occident – avec charité chrétienne; ou avec humanisme, cet amour laïcisé, universalisé et solidarisé de l’Autre. Que l’on affiche sans vraiment le penser, le ressentir. L’ostentatoire mensonger du verbe comme un camouflage de la vérité du cœur.

 

 

 

Les discours sont beaux, ils n’engagent à rien, ils ne veulent rien dire. Tout le monde aime les beaux discours.

Formellement, on ne s’en prend plus aux « Arabes », aux « Noirs » ou aux « Tsiganes », mais aux « islamistes », à la « racaille » et aux « immigrants illégaux ».

Ce changement trouve sa correspondance dans un discours sur la fierté d’être un « Occidental », un « homme », un « blanc », un « Québécois d’origine canadienne-française », un « vrai gars » ou simplement un « imbécile heureux avec un gros truck ». Il se fonde sur une nécessaire et pathétique ‒ nous allions écrire « pathologique » ‒ victimisation.

Les tenants de ce discours se prétendent toujours minoritaires : ils seraient victimes de la mondialisation, du multiculturalisme, de la rectitude politique ou des groupes de pression.

L’Occident n’est plus supérieur aux autres cultures. Elle en est la victime. C’est pour se protéger qu’elle restreint les droits, expulse des immigrants, protège des régimes d’apartheid et lutte avec acharnement pour préserver ses « valeurs » menacées par ceux qu’elle colonise et affame.

Marc-André Cyr, Comment va l’extrême droite?, Voir, 5 juin 2014

 

La télévision et la publicité québécoises, les médias de la Belle Province, sont en amour avec les beaux discours.  Inclusifs. C’est bon pour les volumineux rapports annuels, pour les subventions reçues, préservant de l’infâme accusation ethnocentriste.

Une ligne, une note de bas de page,  quelque part  dans le fouillis, comme égarée.

Et pour l’image, on déterre une ou deux minorités que l’on flanque devant l’écran vert des prévisions météorologiques. Une chronique ici et là. Une présence plateau pour parler soit de l’international, soit de l’immigration, soit des communautés culturelles.

 

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Il est su de tous qu’une minorité ethnique n’est légitime que lorsqu’elle s’époumone sur des sujets rattachés d’une façon comme d’une autre à cet ailleurs lointain, fantasmé, irradiant d’exotisme et de folklore.

Elle ne saurait prétendre dans l’irréductible village québécois à diriger un ordre professionnel important ou le conseil des ministres, à gérer les affaires publiques, à être patron d’une organisation privée d’envergure, à jouer le premier rôle dans une superproduction cinématographique locale, le rôle central dans une série télévisuelle provinciale, à présenter les nouvelles à une heure de grande écoute face au québécois si fier de brandir sa carte d’identité généalogique pour montrer à qui veut bien le voir sa pure laine.

 

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La minorité invisible est un faire-valoir de la bonne conscience. Et pour les restes de l’opinion publique qui ne s’encombrent point de telles considérations, une source majeure de problèmes, d’instabilité, de perte de ce chez-soi qui n’est autre chose que celui exproprié, volé, au précédent propriétaire.

Et dont on ne se souvient qu’avec une certaine arrogance, des sentiments dédaigneux, paternalistes, sans toutefois éprouver quelque culpabilité (la mémoire à géométrie variable des nouveaux maîtres), quelque responsabilité. Le québécois n’est jamais responsable de rien. C’est toujours l’autre le fautif, le problème. L’immigrant, le désœuvré social, le gouvernement, l’anglophone.

 

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La publicité, c’est Dieu. Et Dieu ressemble aux hommes. Il est blanc comme neige, issu généalogiquement des premiers colons. Pure laine. Un bon gars d’ici.

Il est partout le désir, l’idéal, la modernité, la sensibilité, le glamour, la poésie, incarné et habillé de la même couleur.

A peu près comme si Whiteman – le bien nommé – était devenu directeur artistique du monde de la publicité québécoise. Et que chacune de ses créativités n’était au final qu’une  reproduction ad nauseam d’un monochrome hiémal.

Décliné sous toutes les nuances imaginables de l’éburnéen. En évitant autant que possible de la tacher. Cercle blanc sur fond blanc.

Trahison ou perversion du monochrome whitemanien, dont l’une des interrogations est celle de la capacité que nous avons à remettre en question le système et les représentations qui nous sont imposés, de procéder par une certaine radicalité à l’invention d’un modèle plus adéquat à notre contemporanéité, avec imagination, ouverture d’esprit, émancipation des divers carcans.

En ce sens, contrairement à la publicité et à la télévision québécoises qui semblent largement s’en inspirées, le monochrome whitemanien n’est pas suprématiste. Il est socratique.

 

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Un aspect qui  leur échappe, trop heureux du statu quo, trop peureux d’une saveur moins lactée et de couleurs moins laiteuses.

Se reclure, s’enserrer,  la blême médiasphère québécoise est ainsi faite. Blafarde.  Manifestant inlassablement, contre vents et marrées, cette attitude marmoréenne d’une superbe arrogance.

Rien de bien surprenant donc qu’en 2016, la télévision et la publicité québécoises soient toujours sans couleurs. La publicité québécoise continuant à croire que la diversité est comme une touffe de poils dans la poutine, impropre à la consommation, pouvant créer une sévère indigestion au consommateur Canadien français; et constituant un frein au décodage du message marketing.

 

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Minorités visibles invisibles. Sous terre. Effacées du paysage. En dehors de cet univers homogène dans lequel elles ne sont pas invitées. Des invisibles à la périphérie d’un monde consanguin, endogame, et dont on s’étonne bruyamment qu’elles ne se projettent pas assez dans l’identité québécoise.

C’est-à-dire qu’elles ne procèdent pas, de manière satisfaisante, à sa désintégration culturelle, ethnique, religieuse, cognitive, morale, philosophique.

Autrement dit, de ne pas se javelliser correctement pour être digne de figurer sur la photo de famille.

 

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Menace souterraine ou bonhomme sept heures, selon les stratégies politiciennes et le populisme ignorant nourrissant le peuple d’en bas, ces minorités invisibles observent ce Québec médiatique en soupirant de lassitude, épisodiquement en bouillant de colère,  et en la toisant quelques fois d’indifférence, sans jamais  le détester.

 

Tout nouveau-né est un immigré qui doit apprendre pour survivre les codes sociaux. Une société ne livre ses mystères qu’à ceux qui cherchent à la comprendre, et personne n’échappe à cette règle implacable, qu’on soit du pays ou non.

Dany Laferrière, Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, Mémoire d’encrier, Canada, 2015

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[1] 11% de la population dont plus de 30% sont des natifs – Fiche synthèse sur l’immigration et la diversité ethnoculturelle au Québec, http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/recherches-statistiques/FICHE_syn_an2014.pdf, page consultée le 03 octobre 2015

[2] Un taux global de 7% sur TVA et de 11.5% sur Ici Radio-Canada, le Conseil des relations interculturelles, Une représentation et un traitement équitables de la diversité dans les médias et la publicité, http://www.micc.gouv.qc.ca/publications/fr/cri/diversite/Avis-diversite-medias-pub-resume-francais.pdf, page consultée le 03 octobre 2015

[3] Culture, divertissement, nouvelles, affaires publiques, documentaires aux heures de grande écoute.

[4] Hugo Pilon-Rose, Diversité culturelle à l’écran : constat d’échec pour l’UDA, La Presse, http://www.lapresse.ca/arts/nouvelles/201501/24/01-4838103-diversite-culturelle-a-lecran-constat-dechec-pour-luda.php, page consultée le 03 octobre 2015

[5] Proulx Serge, Belanger Danielle, « La représentation des communautés immigrantes à la télévision francophone du Québec. Une opportunité stratégique», Réseaux 3/2001 (n° 107), p. 117-145

[6] Stéphane Baillargeon, Minorités : la télévision manque de couleurs, Le Devoir, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/205944/minorites-la-television-manque-de-couleur, page consultée le 03 octobre 2015

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