La Charte des valeurs québécoises et ses effets sur l’opinion publique


La défaite du Parti québécois aux élections du 7 avril 2014 pourrait être perçue a priori comme l’illustration des limites de l’influence médiatique sur l’opinion publique et donc dans le cas d’espèce de l’Agenda-setting, pourtant elle démontre plutôt de son contraire.

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Introduction

 

Débuté en 2013,  la question de  la neutralité religieuse au Québec, connu comme celle de la Charte des valeurs québécoises[1] (ci-après la Charte), occupe une place importante dans l’actualité politique de telle sorte que cette polarisation a donné l’impression de l’urgence d’un débat devant l’ « invasion musulmane du monde occidental »[2].

 

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Bien qu’ils ne soient pas à l’origine du débat, le sentiment est que ceux-ci ont possiblement joué un rôle dans la formation de la réalité sociale[3]  par leur pouvoir de sélection, d’organisation, d’ordonnancement de l’information.

 

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Il s’agira dans ce texte d’examiner cette hypothèse en adoptant l’approche élaborée par Maxwell McCombs & Donald Shaw dans The Agenda-setting Function of Mass Media[4], mais aussi de s’appuyer sur les réflexions de Jean-Louis Missika dans Les médias et la campagne présidentielle : autour de la notion de « fonction d’agenda et de Jean Charron dans Les médias et les sources », Les limites du modèle de l’Agenda-setting.

A partir desquelles, cette analyse – somme toute laconique – va d’abord transposer la notion d’ Agenda-setting dans le cadre médiatique québécois; ensuite elle mesurera l’écart entre cette cristallisation et les préoccupations réelles de l’opinion publiqueenfin elle observera les éventuelles répercussions de cette attention médiatique sur celle-ci. En d’autres mots, elle se questionnera sur cette mise à l’avant médiatique comme possible élément déterminant dans le choix politique de l’électeur québécois lors du scrutin provincial du 7 avril 2014.

 

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La Charte et l’Agenda-setting : construction médiatique de l’urgence d’un débat public

 

L’Agenda-setting est la capacité des médias à focaliser l’attention du public  sur certains enjeux au détriment des autres. Autrement dit, c’est le processus par lequel ils communiquent l’importance relative de questions aux citoyens, par  la sélection des sujets (le Gate-keeping[7]) qui seront les thèmes d’actualité et leur classement par ordre de passage (l’Agenda-setting proprement parlant), de telle manière qu’ils « orientent le débat politique et, en orientant le débat,  ils jouent un rôle politique majeur puisqu’ils disent aux gens ce sur quoi doit porter leur opinion sans pour autant dire ce que doit être cette opinion »[8].

 

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Lorsque la question des valeurs québécoises émerge dans l’actualité médiatique  en août 2013, un sondage[9] Léger marketing-L’actualité[10] datant de cette période montrait que pour les québécois l’économie (51%), les finances (44%), la corruption (43%) et la création d’emplois (38%) étaient prioritaires et que seuls 7% d’entre eux considéraient urgent l’adoption de la  Charte.

Cela n’empêchera pourtant pas ce thème d’occuper dans la même année la seconde place de l’actualité politique québécoise[11].

Soit un poids medias[12] de « 40 % plus important »[13] que les nouvelles traditionnellement dominantes à l’instar des Canadiens de Montréal ou du système de santé.

A tel point qu’au mois de septembre suivant, 57% des québécois trouvaient que la Charte étaient une « bonne idée » et « plus de la moitié » pensaient que son adoption était « nécessaire »[14], confirmant l’hypothèse selon laquelle « l’intérêt des individus pour un sujet est largement dépendant de la place qu’il occupe dans les médias. »[15]

 

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L’ « effet Charte » sur les intentions de vote

 

L’influence des medias québécois d’information sur les comportements politiques des citoyens n’est pas inexistante ou négligeable, dans le sens que ceux-ci prennent une place importante dans le quotidien des citoyens[16].

En effet, les québécois passent et consacrent plus de temps à s’informer que le reste du Canada[17]. Cet engouement ou cet attrait peut se comprendre par le fait que le québécois ait d’avantage « confiance aux medias d’information »[18] et qu’il attribue majoritairement à ceux-ci un « rôle social constructif »[19].

Ce qui suppose que les medias de la province exercent dans la vie des individus une fonction cruciale de mobilisation.

Ainsi, ils agiraient de manière significative sur l’opinion publique, plus particulièrement sur ses attitudes politiques. Cela explique entre autre le gain de popularité[20] enregistré par le gouvernement péquiste en août 2013 au début de la polarisation médiatique sur la Charte.Et le renforcement de cette approbation[21] durant la « saturation coverage »[22]  jusqu’à la fin du mois de février 2014.

 

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La défaite du Parti québécois ou le triomphe de l’Agenda-setting : une opinion publique sous influence

 

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La défaite du Parti québécois aux élections du 7 avril 2014 pourrait être perçue a priori comme l’illustration des limites de l’influence médiatique sur l’opinion publique et donc dans le cas d’espèce de l’Agenda-setting.

 

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Pourtant elle démontre plutôt de son contraire.

En effet, le pouvoir de hiérarchisation des medias durant plusieurs mois a mis en vedette le thème de la Charte créant l’urgence du débat.

 

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Cette hiérarchisation a clairement été à l’avantage du gouvernement péquiste qui a gagné des intentions de vote et se voyait assuré à l’issue de l’élection provinciale d’une confortable majorité.

Son échec[23] pourrait s’expliquer par plusieurs éléments dont le fait majeur qu’est la déhiérarchisation[24]  médiatique progressive de la Charte dans l’actualité politique[25] à partir du mois de mars 2014.

Supplantée par l’entrée en politique de Pierre-Karl Peladeau[26] avec sa profession de foi souverainiste[27] permettant à la question de la souveraineté de se classer à la troisième place des sujets d’actualité principaux derrière la corruption et l’économie.

 

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Un autre élément est aussi à prendre en considération, celui de l’importante couverture médiatique[28] consacrée au Parti libéral du Québec dont le discours de prédilection d’ordre économique (création d’emplois, discipline budgétaire, baisse de la pression fiscale et stabilisation des taxes) a pu être perçus par l’électeur québécois comme plus proche de sa « vraie vie »[29], de ses préoccupations réelles.

Cet intérêt médiatique pour un parti est selon Jean-François Dumas « une réalité qui se confirme d’élection en élection » à tel point que celui obtenant « la plus large couverture remporte chaque fois le scrutin »[30].

 

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 Conclusion

 

En somme, le présent texte s’est fixé pour objectif d’analyser les répercussions médiatiques sur l’opinion publique du débat sur la Charte des valeurs québécoises sous la notion de l’Agenda-setting.

Il a d’abord été question de transposer celui-ci dans le cadre médiatique québécois afin de cerner ses manifestations.

 

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Ensuite, cette étape préalable a permis de constater que le classement médiatique des priorités de l’opinion publique contrastait avec les préoccupations véritables des citoyens.

Enfin, l’analyse des effets de la polarisation des medias sur la Charte a montré que l’influence médiatique sur les intentions de vote a été réelle. Par ailleurs, même si cette focalisation n’a pas conduit à la victoire électorale du Parti Québécois lors du scrutin du 7 avril 2014, il n’en demeure pas moins que la capacité des medias à choisir et à maintenir de manière prédominante certains sujets d’actualité a amené le public à y prêter plus d’attention qu’à d’autres.

Ainsi, la place occupée par la souveraineté, l’éthique ou la corruption, le Parti libéral du Québec dans l’actualité politique, leur visibilité médiatique prépondérante dans le vif de la campagne électorale a eu pour effet de contribuer à la défaite du Parti Québécois et à l’élection d’un gouvernement provincial libéral majoritaire.

Définitivement, cette mise en vedette a été un facteur déterminant dans le choix politique de l’électeur québécois. De ce fait, la problématique que soulève le pouvoir médiatique sur l’agir politique des individus est celle de son rôle effectif dans une société démocratique comme celle du Québec. C’est-à-dire du questionnement de sa neutralité surtout lorsque les citoyens ont tendance à lui faire confiance.

 

[…] Donc, en raison de la garantie de la liberté de presse, il n’y a pas d’obligation de neutralité ou d’impartialité imposée par la Loi aux médias.

Pierre Trudel, Les médias ont-ils l’obligation d’être neutres?, Blogues Pierre Trudel, Journal de Montréal, 13 mars 2014

 

 

 


[1] La Charte des valeurs québécoises a sans doute été une des nouvelles politiques incontournables de l’année 2013. Elle a soulevé les passions, provoqué un important débat de société au Québec.

[2] GELOSO, Vincent. « Les musulmans ne sont pas une menace », Le Huffington Post – Québec, 13 février 2014, [http://quebec.huffingtonpost.ca/vincent-geloso/musulmans-ne-sont-pas-une-menace_b_4769975.html] (page consultée le 05 mars 2015).

[3] Jean Lohisse. La communication : de la transmission à la relation. 4e éd., Editions De Boeck,  2009, p.50

[4] MCCOMBS, Maxwell et Donald SHAW.  « The Agenda-setting Function of Mass Media », The public Opinion Quarterly, Oxford, vol.36, n°2, summer 1972, p. 176-187.

[5] MISSIKA, Jean-Louis. «Les médias et la campagne présidentielle : autour de la notion de « fonction d’agenda », Études de communication, vol. 10, n° 1989, février 2012, [http://edc.revues.org/2842] (consulté le 05 mars 2015).

[6] CHARRON, Jean. « Les médias et les sources » Les limites du modèle de l’agenda-setting »,  Hermès, La Revue, Paris, vol.3, n° 17-18 (1995) p. 73-92.

[7] WHITE, David Manning. «The Gatekeeper’s : A Case Study In The Selection of News », Journalism Quaterly, vol.27, n°4, 1950, [http://www.aejmc.org/home/wp-content/uploads/2012/09/Journalism-Quarterly-1950-White-383-90.pdf] (page consultée le 07 mars 2015).

[8] MISSIKA, p. 2.

[9] Les sondages dans ce travail sont pris pour livrer le pouls social et l’état des forces politiques en présence, même si dans le dernier cas ils peuvent éventuellement servir de par leur nature à orienter les votes, par exemple soit en poussant à l’abstention dans le cadre d’une élection jouée d’avance, à un effet boule de neige, ou de mobilisation.

[10] CASTONGUAY, Alec. « Les priorités des Québécois: l’économie, l’économie et…»,  L’actualité, 23 août 2013, [http://www.lactualite.com/blogues/le-blogue-politique/sondage-les-priorites-des-quebecois-leconomie-leconomie-et/] (page consultée le 07 mars 2015)

[11] Jean-François Dumas. Etat de la nouvelle : Bilan de l’année 2013, 9e éd., Influence Communication, 2014, p.76

[12] Le poids medias dans ce travail s’entend comme le poids occupé dans les medias de l’ensemble des titres en Une, des sujets, de la durée accordée au cours du journal, des faits divers en lien avec le thème de la Charte.

[13] DUMAS, p. 34.

[14] LECAVALLIER, Charles.  «  Les québécois divisés sur la charte des valeurs », Le Canoë, 16 septembre 2013, [http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/archives/2013/09/20130916-050025.html] (consultée le 07 mars 2015).

[15] VEYRAT-MASSON, Isabelle. Les recherches sur les campagnes électorales à la télévision. Le Temps des médias, Paris, Nouveau Monde éditions, février 2006, n°7, p. 289-301.

[16] Université Laval. Centre d’études sur les médias, [http://www.cem.ulaval.ca/pdf/juillet2004.pdf] (site consulté le 07  mars 2015).

[17] CHARLTON, Sébastien et al. Comment les québécois s’informent-ils ?, Centre d’études sur les medias, Québec, novembre 2013, p. 13.

[18] Ibid., p. 16.

[19] Ibid., p. 14.

[20] BOURGAULT-CÔTE, Guillaume. « La Charte relance le PQ », Le Devoir, 31 août 2013, [http://www.ledevoir.com/politique/quebec/386445/la-charte-relance] (page consultée le 07 mars 2015)

[21]  LECAVALLIER, Charles. « Le Parti québécois en terrain majoritaire », Le Canoë, 20 janvier 2014, [http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/archives/2014/01/20140120-040757.html] (page consultée le 07 mars 2015).

[22] VEYRAT-MASSON, p. 293.

[23] Le Parti Québécois a obtenu le 7 avril 2014  25% des voix exprimées, le Parti libéral du Québec 41% faisant de lui le nouveau gouvernement (majoritaire) de la province – Rapport des résultats officiels du scrutin Elections Générales du 7 avril 2014 par le directeur général des élections du Québec, [http://www.electionsquebec.qc.ca/documents/pdf/DGE-6283_14-07.pdf] (site consulté le 07 mars 2015).

[24] Dans ce texte, ‘déhiérarchisation’ est un néologisme définissant le fait volontaire de déclasser progressivement ou non un thème d’actualité afin de le faire sortir de l’agenda médiatique. La finalité étant d’en faire significativement diminuer le poids medias.

[25] Le débat sur la Charte « disparait des radars », pour dire du palmarès médiatique des sujets les plus traités en 2014 alors qu’il occupait l’année précédente la seconde place. Il est remplacé par la campagne électorale qui a été médiatiquement dominée par l’économie, l’éthique ou la corruption et la question de la souveraineté. – Jean-François Dumas. Etat de la nouvelle : Bilan de l’année 2014, 10e éd., Influence Communication, 2015, p. 44-120.

[26] BOISVERT, Lili. « Pierre Karl Péladeau veut faire du Québec un pays »,  Ici Radio Canada, 09 mars 2014, [http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/09/001-pierre-karl-peladeau-candidat-pq-saint-jerome.shtml] (page consultée le 07 mars 2015).

[27] BLAIS, Annabelle. « Le PQ et le PLQ au coude-à-coude », La Presse, 15 mars 2014, [http://www.lapresse.ca/actualites/elections-quebec-2014/201403/15/01-4747986-sondage-leger-le-devoir-le-pq-et-le-plq-au-coude-a-coude.php] (page consultée le 07 mars 2015).

[28] Le parti libéral du  Québec a été à partir du mois de mars 2014 et jusqu’à l’élection du 7 avril suivant, le parti politique le plus médiatisé de la campagne électorale, totalisant un poids médias de 38% tandis que le Parti québécois recueillait seulement 31%.   – DUMAS, 2014…, p. 38.

[29] « La santé et l’économie, les priorités des Québécois », Ici Radio Canada, 10 mars 2014, [http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/10/007-sondage-crop-election-enjeux.shtml] (page consultée le 07 mars 2015).

[30] DUMAS, 2014…, p. 39.

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