« Les limbes : opinions théologiques et croyances populaires au Québec du XVIIe au XXe siècle » de Marie-Aimée Cliche


L’Eglise « insiste sur le devoir des parents à faire baptiser leurs enfants dans les plus brefs délais » qu’une omission à cette obligation constituerait un « très grand crime » parce qu’elle leur priverait du « plus grand de tous les biens ».

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Marie-Aimée Cliche en se penchant sur « les limbes » ambitionne d’éclairer un « aspect imparfaitement connu de la vie religieuse » des Québécois ; et dans cette perspective de « découvrir comment se manifestait une certaine forme d’amour des enfants ».

 

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Les limbes: le lieu du séjour des âmes après que les personnes soient trépassées (une théorie dévote ou une créature théologienne de l’Église catholique)

 

À cette fin, elle rappelle que la question des limbes pour les nouveau-nés morts sans baptême émerge dès le Moyen-âge avec les Pères de l’Église à l’instar de Saint-Augustin soucieux de la « nécessité absolue » du baptême pour « effacer la tâche du péché originel » et leur ouvrir les « portes du Ciel ».

 

Cette question prend de l’importance avec Pélage qui apporte la contradiction au courant augustinien en niant l’existence de ce péché pour les enfants et leur accordant l’accès à la « vie éternelle ».

La forte dissension qui s’en suit pousse les augustiniens à la radicalisation en décrétant que les enfants morts sans avoir été baptisés finiraient dans l’ « enfer éternel ».

Cette position « cruelle » difficilement compatible avec l’idée d’un Dieu d’amour est quelque peu nuancée par Abélard et Thomas d’Aquin qui s’essaient à la distinction entre la « peine des sens » (les péchés commis par les justes et séjournant dans les enfers avant d’être introduits ou non au paradis) et la « peine du dam » (aussi connue comme la privation de la vue de Dieu) étant la « conséquence du péché originel » dont ont hérité de par leur naissance dans la race pécheresse ces âmes.

La peine du dam donc pour les nouveau-nés morts sans recevoir le baptême qui ne serait l’objet « d’aucune souffrance supplémentaire ».

 

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Une tentative qui ne parvient pas à unifier les théologiens.

L’auteur incite sur l’origine et le développement de cette divergence au sein de la doxa dans le but de comprendre les raisons de l’apparition tardive de la notion des limbes pour les enfants dans le Catéchisme québécois.

Elle remarque par ailleurs qu’il n’en est pas mention dans celui de l’abbé Fleury, qu’il faut attendre 1895 pour que cette idée soit intégrée aux ouvrages destinés aux enseignants et aux familles.

Elle justifie cette absence par le fait que la vulgarisation de l’existence des limbes auprès des fidèles n’était pas une priorité du clergé québécois.

D’abord, à cause de la Conquête britannique. L’introduction menaçante de l’anglicanisme – par extension du presbytérianisme – contraint l’Église à mettre l’accent sur « le purgatoire, les indulgences, le culte des saints ». Et à exiler la question des limbes en dehors du dogme de foi.

Un autre point permettant d’expliquer cette situation des limbes auprès des fidèles québécois est celui de leur faible éducation de la majorité des Canadiens français, dont les limites de compréhension (« confusion dans les interprétations ») d’une telle question rendaient difficiles son intériorisation.

 

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Cliche démontre ainsi que l’idée des limbes pour les enfants morts sans être baptisés est longtemps demeurée un débat purement de théologiens (« un secret pour les prélats »), accueillie dans « l’indifférence générale » puis prudemment par la population québécoise.

Il aura fallu attendre la diminution progressive de la domination du courant augustinien, des « pessimistes », la résurgence des optimistes (affirmant que les enfants morts sans baptême ne « seraient pas damnés et privés de la vision béatifique ») menés par l’abbé Poussin dès le XIXe siècle et au début du XXe siècle pour qu’il se retrouve dans la « totalité des Catéchismes ».

 

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Une diminution motivée sans doute par l’unanimité (depuis le Concile de Trente) de « la nécessité de faire baptiser les enfants le plus tôt possible » dans des époques connaissant un important taux de mortalité infantile.

Ainsi l’Eglise « insiste sur le devoir des parents à faire baptiser leurs enfants dans les plus brefs délais » et qu’une omission à cette obligation constituerait un « très grand crime », car elle leur priverait du « plus grand de tous les biens ».

 

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Certains (comme Mgr de Laval) vont jusqu’à menacer d’excommunication contre « les parents négligents » ou de refuser de « mettre leur corps en terre sainte » (Mgr Saint-Vallier), autrement dit une sépulture en dehors du cimetière.

 

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L’auteur montre que ce « principe de séparation » (du refus d’enterrer les enfants non baptisés au cimetière paroissial à la « place » cloisonnée et « sans être bénie ») s’arrime à une série de « directives » émises (« ondoiement ») dans le but de contraindre les parents à faire baptiser rapidement leur progéniture.

Le résultat est à la hauteur de la pression exercée par l’Eglise. Cliche note l’instauration de « la coutume du baptême précoce » atteignant  un pourcentage de 80% chez les nouveau-nés au Québec, ceci allant de manière exponentielle jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

 

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Marie-Aimée Cliche parvient à expliquer les raisons pour lesquelles « l’hypothèse des limbes » pour les enfants morts sans être baptisés est passée inaperçue au Québec jusqu’à la fin du XIXe siècle où l’on commence à traiter du sujet.

C’est un traitement prudent qui évolue pour devenir plus catégorique et conforme à l’interprétation aquinienne (le distinguo est fait entre les limbes pour les justes et ceux pour les enfants non baptisés).

Une uniformisation qui se renforce dans les années 1930 et se retrouve dans le « Catéchisme catholique » destiné aux écoliers (1951).

En analysant les registres paroissiaux, elle démontre que la « coutume du baptême précoce » est un fait témoignant de l’ « observance des règles canoniques » par les fidèles, même si cette coutume perd de son intensité avec la chute de la mortalité infantile (explication selon elle plus plausible que celle de la tiédeur religieuse des parents).

L’auteur ne s’attarde pas beaucoup sur l’importance des pratiquesles sanctuaires à répit ») et des croyances populairesles miracles », « les chansons »). Survole ou effleure à peine la conceptualisation de la peur du Diable comme élément déterminant des « baptêmes précoces ». Le service minimum, sans intérêt.

Néanmoins, elle concède que cette observance illustre la capacité de l’Église à « imposer ses rites » et « de faire respecter ses volontés », non pas pour des finalités de renforcement de son pouvoir ou d’expansion de son influence sur la société, mais dans l’objectif d’assurer « le bien-être de l’enfant », son « bonheur éternel » ou de préserver son « intérêt supérieur ».

Cliche pèche en voulant (trop) habiller de virginité les intentions et les actes de l’Église, et sa mission de réhabilitation d’un clergé immaculé sombre dans des interprétations obscures,  soustraites entre autre d’une nécessaire imbrication sociopolitique.

 

 

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