Un très grand, corsé, avec deux sucres et un manchon


L’autobus roule sur l’asphalte-gruyère. Elisabeth parle et je pense à tous les impôts que je paie pour voir ma vie être risquée par cet état délabré de la route.

Je ne sais plus si j’ai réactualisé mon testament. Des frissons me parcourent. Si je crève ici, là maintenant, il y a un tas d’imbéciles que je rendrais riche. Merde.

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Chapitre un

 

Capture

 

Je l’ai rencontrée sur le quai où se faisait attendre l’autobus qui devait nous emporter loin de la métropole.

Il pleuvait à l’extérieur, le temps était gris, parfaitement harmonisé à la ville.

Il y avait quelques flocons, les derniers de l’hiver agonisant. Le ciel était noir comme le cuir recouvrant ma chair. Je buvais un très grand café corsé avec deux sucres et un manchon.

Elle l’a renversé sur mon manteau bleu foncé acheté chez Moores. Tâchant ma chemise mauve légèrement claire et ma cravate écarlate de La Baie d’Hudson.

Le café était chaud, très chaud. Et je bouillais.

Elle s’est excusée avec l’empressement des gens bien élevés. Poli, je lui ai dit que cela n’était pas grave, et qu’il y avait dans le monde à cet instant des drames plus importants.

Bien sûr, je ne le pensais pas.

J’ai été poli, un brin bien élevé. Ça ne m’a pas toujours servi. Du moins autant que je l’aurais souhaité.

 

 

Les personnes dans la file d’attente se sont intéressées à la scène. Non pas par compassion pour moi, je l’ai tout de suite deviné à leur regard plein de la perversité malicieuse d’érotomanes. Mais à cause des longs bas sombres qui parcouraient les longues grandes jambes de cette sculpture aphrodisiaque qui – par étourderie – venait sur moi de renverser ma premiere injection de caféine. 

Tout(e) caféinomane sait que le premier café de la journée est aussi précieux et sacré que le premier pipi matinal. On ne niaise pas avec. 

 

Où en étais-je?

Ah, oui. Ses jambes. Ces jambes. Dieu du ciel. Que je sois damné si une telle paire m’eût un jour été présentée. D’une finesse remarquable. Et sa mini jupe portée merveilleusement. Sublimée. Et un corps sculpté avec minutie par un Génie perfectionniste. Nietzsche est un salaud. Dieu n’est pas mort. 

Ces courbes impeccables portées avec nonchalance et gracieuseté, comme La Belle sous l’oranger d’Emile Vernon. Une tête d’Ingénue à la Renoir saisie d’un trait maîtrisé. Des yeux captant et emprisonnant la lumière, tels ceux de La Jeune Fille à la perle immortalisée par Johannes Vermeer. Puis, cet éclat. Foudroyant. Adèle Bloch-Bauer rendue dans sa magnificence par Klimt

Sa poitrine revolver, qui braque, vise, et tue. 

Ses mamelons insistants, perçant un chandail jaune, cette couleur atroce qui comme le dirait Lagerfeld peut sauver des vies. La file d’attente acquiesça d’un hochement libidinal.

 

 

Elle s’excusa encore. Plusieurs fois. La première, c’est toujours savoir-vivre, la deuxième sincère, les autres chiant.

Le mal était fait, ses excuses aussi franches étaient-elles m’agaçaient. Les individus qui s’excusent tout le temps m’horripilent. A un moment, il faut savoir assumer. Par exemple, je suis con. C’est correct. Je l’assume totalement. Quelques fois, je suis un salaud. C’est également correct. Et bien naturellement je l’assume pleinement. Il faut savoir ce que l’on est, et le revendiquer sans concessions.

Si on en a suffisamment le courage.

Et si jamais l’on est jugé pour ça. Eh bien, qu’il en soit ainsi. 

Je n’en veux pas aux personnes qui jugent aussi vite que Lucky Luke dégaine son ombre. Parce que comme eux je suis prompt au jugement hâtif. Dès le premier regard, j’évalue et classe. Dès le premier mot,  j’élève et j’admire, j’écarte et j’infériorise. Dès le premier geste, j’estime ou méprise.

Je n’ai pas le temps ni l’envie de chercher la fameuse beauté intérieure. Je n’ai jamais trouvé un quelconque charme aux tripes des autres.

Dans cette vie où chacun est convié au bal des masques, je prends ce que l’on porte sur le visage et qui en dit souvent beaucoup sur ce que l’on cache.

Mon masque à moi est vaudou. Quand on le croise, on ne l’oublie pas. C’est le propre de la laideur. Dieu aussi pour moi n’est pas mort. Il prenait des cours chez Picasso quand il a fallu qu’il fasse quelque chose de cette masse inerte et argileuse que j’étais. Il fît du mieux qu’il pût. Le résultat, j’en conviens avec vous, est horrible. 

 

 

La pluie de flocons a cessé. Il fait nuit. L’autobus est arrivé et la file d’attente s’engouffre dans son ventre.

Elle m’a parlé tout ce temps. Le monologue a débuté par un prénom, Elisabeth. Il s’est terminé, tard dans un motel miteux d’une discrétion mafieuse, avec mon prénom prononcé par sa voix grave et suave, comme un Zouk murmuré par Desvarieux.

 

 

J’ai appris son histoire fascinante. Je l’ai oublié le soir même. Évacuée de ma mémoire aussi brutalement que l’on tire la chasse d’eau.

Ce n’est pas méchant. Dans une société moderne où toutes nos histoires sont potentiellement jetables, je fais acte de conformité.

En outre, j’ai une femme.

Certains trouveront que c’est chien, et c’est vrai.

Je suis un chien pavlovien conditionné au réflexe le plus primitif que la nature (mal faite, bien faite) ait doté le Mâle: l’appel du cul.

 

 

L’autobus est bondé, hanté par des spectres qui s’accaparent, roitelets mal élevés, le siège voisin. Ils tirent la tronche et s’emmurent dans un silence grossier.

Excepté, ce vieux cochon avec sa calvitie désespérante qui à chaque fois qu’une midinette grimpe dans le véhicule s’empresse d’ôter son sac, afin qu’elle puisse poser près de lui ses petites fesses d’adolescente.

Ce qui n’arrive pas.

Les gamines sont peut-être connes mais elles ne sont pas totalement idiotes. Un vieux qui prend l’autobus et qui sent l’allergie à une hygiène corporelle décente, ce n’est pas vraiment un truc qui les turn on. Et tout le monde sait, que les seuls vieux sexy qui vaillent la peine d’être sautés sont Sugar Daddy. Le petit vieux avec sa calvitie gourmande a manifestement beaucoup de chemin à faire.

 

 

L’autobus roule sur l’asphalte-gruyère. Elisabeth parle et je pense à tous les impôts que je paie pour voir ma vie être risquée par cet état délabré de la route.

Je ne sais plus si j’ai réactualisé mon testament. Des frissons me parcourent. Si je crève ici, là maintenant, il y a un tas d’imbéciles que je rendrais riche. Merde.

 

 

Le chauffeur augmente le son de la radio duquel hurle un commentateur en transe. Les Canadiens de Montréal se font encore laminés par une équipe d’estropiés.

Je pense à tout ce fric dépensé pour entretenir ces tocards. Quelle connerie le hockey.

 

 

Le son est fort et ne couvre pas assez la tirade d’Elisabeth. A un moment, j’ai juste envie de l’attraper par la blondeur de ses cheveux, d’enfoncer dans sa gorge ma verge pour quelques secondes de calme. Plus tard, au motel, j’ai compris que ça n’aurait servi à rien.

 

 

L’autobus est un vestige des années 30. J’ai peur d’appuyer avec mon fessier rebondissant sur le siège pour ne pas traverser le plancher.

Les Canadiens ont perdu, encore. Le commentateur est usé, ses superlatifs cherchent leur souffle, pourtant il ne faut pas beaucoup de mots pour dépeindre la médiocrité de l’équipe de Montréal. Nul suffirait, largement.

Une tranche publicitaire. Un truc marketing nivelé par le bas, à la hauteur du Québec, dire que l’on a payé une fortune pour ça.

Des infos sur la superstar PKP qui apparemment fait son Parizeau ivre. Je n’ai pas compris comment font les indépendantistes québécois pour aduler ce mec. Le désespoir est une chose fascinante. En droit criminel, ce serait presque de l’aveuglement volontaire.

 

L’ignorance volontaire diffère de l’insouciance parce que, alors que l’insouciance comporte la connaissance d’un danger ou d’un risque et la persistance dans une conduite qui engendre le risque que le résultat prohibé se produise, l’ignorance volontaire se produit lorsqu’une personne qui a ressenti le besoin de se renseigner refuse de le faire parce qu’elle ne veut pas connaître la vérité.

Elle préfère rester dans l’ignorance.

La culpabilité dans le cas d’insouciance se justifie par la prise de conscience du risque et par le fait d’agir malgré celui‑ci, alors que dans le cas de l’ignorance volontaire elle se justifie par la faute que commet l’accusé en omettant délibérément de se renseigner lorsqu’il sait qu’il y a des motifs de le faire.

[…] Lorsque l’accusé ignore un fait délibérément parce qu’il se ferme lui‑même les yeux devant la réalité, le droit présume qu’il y a connaissance […]

Cour suprême du CanadaSansregret c. La Reine, [1985] 1 R.C.S. 570

 

En même temps, il faudrait que quelqu’un leur explique un jour qu’être indépendant, ce n’est pas tout à fait pareil qu’être libre. Que planquer son fric dans un paradis fiscal n’a rien de patriotique.

Mais ça, avec leur surdité liée à l’âge, ce serait comme accomplir les douze travaux herculéens.

 

 

Elisabeth met sa main sur ma cuisse, l’autobus prend un virage serré, je repense à mon testament, le ciel reste sombre.

 

 

L’autobus arrive, enfin, au terminus. Elisabeth m’informe qu’elle n’a pas de lift. Gentleman, je me propose de la conduire chez elle. Et on se retrouve dans ce motel où j’ai mes habitudes.

 

 

La pluie a repris de plus belle. La terre est moche. Boueuse, dégueulasse. La bourgade a le charme d’un cimetière où les chiens viennent culbuter les chiennes au-dessus de squelettes qui savent se taire.

Le vent est glacial, mais son corps est chaud.

Elle se renverse sur moi, toute entière, aussi corsée et sucrée qu’une nuit tropicale. 

 

 

Ma femme m’envoie un message-texte:

Chéri pourrais-tu me ramener un grand décaféiné svp?

 

 

Ce matin, elle est bien.

Elle est dans son plus simple appareil au milieu d’une cuisine qui à elle seule vaut le PIB de Cuba.

Elle est radieuse. La brume épaisse noie la laideur épouvantable de l’extérieur. Le printemps est affreux.

Merci chérie pour le décaf’, me susurre-t-elle, en posant le regard satisfait de la fauve repue sur Elisabeth, assise en face d’elle, grande et nue, comme sortie d’un Modigliani.

Je t’aime mon amour

 

 

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