Maman m’aime beaucoup


Il y avait, pas loin de chez nous, un magasin de bric-à-brac géré par un élégant monsieur qui battait sa femme.

C’était un homme gentil, commode et rieur.

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Il y avait, pas loin de chez nous, un magasin de bric-à-brac géré par un élégant monsieur qui battait sa femme.

C’était un homme gentil, commode et rieur.

Il avait cette rare qualité qui transformait n’importe quelle personne. On le croisait, lui et sa jovialité chaleureuse, et on repartait le sourire aux lèvres, le cœur  rempli de gaieté. Face à lui, on n’avait d’autre choix que d’être heureux.

J’avais pris l’habitude de m’arrêter dans son magasin à la sortie de l’école. Il me réservait toujours un accueil particulièrement enjoué et sucré, que je consommais avec beaucoup de gourmandise.

Ce monsieur dans la force de l’âge, dont j’appréciais comme tous les gens du village l’étonnant optimisme, vigoureux et d’une beauté discrète, la nuit tombée, frappait sa femme. Comme on tambourine. Sans arrêt. 

 

 

Il avait réussi à faire passer sa femme pour folle. Personne ne voulait croire qu’un tel individu, avec le soleil dans le regard, le sourire éclatant, vibrant de bonté et de générosité, se métamorphosait les lumières éteintes en monstre.

L’homme parfait, lorsque la curiosité indiscrète des voisins s’endormait pour la nuit, l’ange laissait pousser les cornes, et faisait subir l’enfer à cette drôle de femme, un peu sotte, un peu étrange, folle.

 

 

 

Et tout le monde le plaignait. Le pauvre homme.

Et quand les hurlements de sa femme déchiraient la nuit sourde, leur écho se perdait dans la sombre indifférence. Les gens n’aiment entendre ce qui les empêche de dormir. Il y a des tympans qui sont crevés pour s’assurer la tranquillité, la sérénité, le silence. L’avantage avec les yeux, c’est que l’on peut regarder ailleurs. Les yeux se détournent devant ce que l’on ne veut pas voir, ou ne souhaite pas affronter. Derrière le voile, la tête dans le sable, fixer le lointain, le laisser nous happer, regarder droit devant soi, barricadé en soi-même, à double tour, pour vivre mieux. 

Sa femme et son corps roué de coups, une laideur faite d’hématomes, suscitait moqueries, mépris, méchanceté. Le village savait être impitoyable. 

 

 

J’ai quelques fois entendu ma mère prendre en pitié le mari, lui faire part de sa compassion. Elle lui disait en lui prenant la main, une rose blanche qui la rendait si belle déposée dans ses cheveux brun :

Je sais à quel point c’est difficile pour toi, mais le Seigneur voit ton grand cœur, il ne t’oublie pas.

Et l’homme esquissait un sourire en déposant sur le front de maman ses minces lèvres sèches.

Dans ce village, même le Christ n’aurait pas été aussi prophète chez lui que l’homme à la joie contagieuse.

 

 

Une nuit, alors qu’il s’affairait à sa besogne, brisant la mâchoire, écrasant les côtes, faisant tomber sur sa femme toute la colère noire de sa folie, une chose bien singulière se produisit.

Quelqu’un cogna à sa porte.

Enragé d’être interrompu dans son défoulement habituel, il fonça tempétueux, une batte en main, vers la maudite porte.

Celui qui l’attendait de l’autre côté respira profondément. Et lorsque l’homme qui avait le soleil dans les yeux, ouvrit,  il se retrouva nez-à-nez avec un canon pointé en direction de son visage.

Le coup partit. Rageur. La balle fracassa et traversa le crâne, les bouts d’os et de chair volèrent et s’en allèrent repeindre d’un rouge salissant la tapisserie florale.

Le jeune homme avec le fusil de chasse fixa d’un œil froid le cadavre encore chaud de sa victime. Et lui cracha dessus.

 

 

Il s’avança vers la femme, la prit dans ses bras, lui murmura:

Tu es  libre. Nous sommes enfin libres.

Et l’embrassa fougueusement.

 

 

On attendit plus parler de la folle du village. Personne n’a jamais su ce qu’il advint d’elle. Ni de l’inconnu.

On pleura  longuement cette fin atroce et inhumaine de l’homme à la joie contagieuse. Je n’ai plus jamais éprouvé autant de bonheur à rentrer de l’école.

 

 

J’ai le souvenir vivace de mon enfance. Imprégnant ma mémoire d’adulte comme si je n’avais jamais grandi. Se prolongeant, par delà les années, le temps qui passe, dans mon présent. Vivant. 

Le souvenir de ma mère, plus de rose blanche dans les cheveux, fanée, sombrant dans la peine, le chagrin, silencieusement, et moi incapable, dépourvu, trop jeune pour comprendre.

Le souvenir de la distance et de l’absence, arrivées brutalement, du jour au lendemain. L’angoisse de la décevoir, une boule au ventre, douloureuse. 

Puis, le souvenir de ses pas au milieu de la nuit, allant d’un bout à l’autre du corridor. De cette porte qui s’ouvre. Le début du cauchemar.

De cette phrase, prononcée rituellement, en caressant mon torse, nu: 

Tu sais, je t’aime… Je t’aime beaucoup… Tu le sais, hein?

Oui, maman

Et chaque nuit, autant qu’elle le pouvait, maman m’aimait beaucoup.

 

 

Tu as le sourire de ton père, tu sais…

Ne cesse jamais de sourire…

Et je souriais, tout le temps. Pour maman. Même quand elle n’était pas là. Je voulais lui plaire.

Au village, j’étais devenu le gamin avec le sourire contagieux.

On me trouvait ensoleillé et radieux.

Le temps passant, adolescent, je suis devenu le jeune au sourire contagieux, et ma mère continuait à m’aimer autant.

Adulte, j’ai gardé le sourire. On le trouve encore très beau. Magnifique, disent les autres. Et lorsque l’on me demande quel est mon secret, je souris, encore, et je réponds:

Maman m’aime beaucoup

 

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