Je parle bassa 2.0


L’initiative a tout pour plaire. Elle émane d’une jeune africaine d’origine camerounaise Stéphie-Rose Nyot. Elle se veut être interactive et participative. Elle promeut l’apprentissage d’une langue africaine afin de lui procurer une nouvelle vie à travers les réseaux sociaux.

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La mort d’une langue, fut elle chuchotée par une infime poignée sur quelque parcelle de territoire condamné, est la mort d’un monde. Chaque jour qui passe s’amenuise le nombre de manières de dire « espoir ».

George Steiner, Errata, Folio, Gallimard, 1998

 

 

L’initiative a tout pour plaire. Elle émane d’une jeune africaine d’origine camerounaise Stéphie-Rose Nyot. Elle se veut être interactive et participative. Elle promeut l’apprentissage d’une langue africaine afin de lui procurer une nouvelle vie à travers les réseaux sociaux, car en raison de la mondialisation les systèmes linguistiques africains (idiomes et langages) ainsi que ceux d’ailleurs sont amenés à disparaître. Et comme je l’ai déjà dit ici la mort d’une langue est la mort d’un peuple.

Il s’agit donc d’une nécessité, identitaire, de perpétuation de l’héritage culturel, du devoir de mémoire, et de protection de cette façon si particulière de se mettre en correspondance avec le monde, de le penser, de le vivre. 

 

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Si l’impression est donnée que l’ère 2.0 est d’abord linguistiquement celle de la prédominance de l’anglais, il se pourrait qu’elle introduise étonnamment des outils de résistance face à cette hégémonie sans partage qui va d’ailleurs au-delà de la langue pour être idéologique, intellectuelle, politique, et bien évidemment culturelle.

La mondialisation fut vendue comme l’ouverture du monde au monde, des décennies après, l’on constate avec une certaine déception qu’elle a été l’ouverture d’une manière de voir le monde imposée au reste du monde.

 

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La Chute du mur de Berlin en novembre 1989, l’avènement d’une Communauté unipolaire ou l’hyper-américanisation du monde dont le premier coup post-soviétique fut la Guerre du Golfe (l’Opération tempête du désert) en 1991, suivi de l’accélération du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ont stimulé le besoin de former un vaste ensemble commun telle une nouvelle Société des nations.

 

Pour Andreï Gratchev, politologue russe et journaliste, « la chute du mur de Berlin a marqué un tournant : l’effondrement du communisme, la faillite de ses régimes et surtout de l’idéologie en tant que telle, ont débouché sur l’unipolarisation du monde autour des Etats-Unis et l’accélération de la mondialisation, de la globalisation. […] »

 

C’est ainsi que l’idée d’une mondialisation des communautés s’est progressivement construite et établie.

En martelant que les bienfaits de la libéralisation des échanges rapprocherait les personnes, elle a su entretenir le mythe de la pacification du monde par l’interaction humaine intensifiée, la fin des isolements et des solitudes, la fin des frontières qui furent la cause de tant de conflits sanglants, accessoirement (et non des moindres), la fin des Etats-nations, l’effacement des blocs et le triomphe de la loi du marché, l’intégration des sous-ensembles culturels, économiques créant une interdépendance dont on disait qu’elle refrénerait les ardeurs belliqueuses pour la recherche du compromis et la préservation de l’équilibre dans les relations mondialisées.

 

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Faut-il avoir peur de la mondialisation ? Non car elle est bénéfique pour tous les peuples […]

La mondialisation est surtout irréversible et les frontières ne pourront plus jamais être hermétiquement fermées pour « protéger » les économies nationales. Tant mieux, car les pays les plus prospères sont ceux qui ont le plus libéralisé leur économie. Le monde est tel qu’il est et non tel que nous voudrions qu’il soit ; il faut accepter ces changements et vivre dans son temps, à moins d’accepter d’être déclassé.

 

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Bref, que cette mondialisation-là serait du plus grand effet sur l’humanité entière. Ce qui sous certains aspects n’est pas totalement faux.

Grâce à la mondialisation, nous savons tous plus ou moins parler anglais, nous pouvons placer plusieurs anglicismes dans nos conversations, nous pouvons bricoler deux ou trois phrases anglicisées qui tiennent la route, nous pouvons savoir ce qu’il se passe à New-York sans être au courant de ce qu’il se produit près de chez nous.

Nous pouvons nous solidariser avec les victimes d’ailleurs sans éprouver la moindre compassion pour les nôtres, nous pouvons accepter l’indifférence des autres lorsque nous sommes frappés à notre tour par la barbarie au nom d’une ou plusieurs lois de proximité.

 

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Nous pouvons vibrer Superbowl et snober l’événement sportif local, nous pouvons encenser Hollywood et déserter notre propre cinéma, nous pouvons manger et boire Coca-Cola, Pepsi, McDonalds et snober notre production alimentaire, nous pouvons citer tous les présidents et membres de gouvernement des autres sans être à même d’en citer de chez nous, nous pouvons connaître par cœur l’histoire des autres et ignorer tout de la nôtre.

 

Ce ne sont pas ceux qui sont pris par force,enchaînés et vendus comme esclaves qui sont les vrais esclaves, ce sont ceux qui acceptent moralement et physiquement de l’être.

Sembene Oousmane

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La mondialisation a ce bienfait indéniable, aspirer tout ce qui n’est pas de la culture dominante, mainstream comme ils disent, dans un processus insidieux de désintégration identitaire. Nous sommes mondialisés parce que nous ressemblons aux autres, nous sommes mondialisés car nous ne savons plus qui nous sommes et lorsque nous nous le demandons c’est encore les autres qui nous répondent.

Cette mondialisation me fait penser au propos d’un auteur africain qui écrivait dans un de ses livres que s’il avait appris une chose à l’école (coloniale) c’est que sa propre culture était rétrograde. La mondialisation est cette nouvelle école postcoloniale qui de facto est un néocolonialisme.

 

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La fausseté de la multidirectionnalité cachant à peine un impérialisme d’un autre type. L’émergence de pôles de pouvoir et d’influence supra nationaux dont la force réside dans l’internationalisation des intérêts économiques, l’insaisissable mobilité des responsabilités, l’impunité des actions de déconstruction ou de destruction sociale, le nomadisme ultra-capitalisé des profits, la localisation ou la régionalisation des problèmes engendrés ou de ses effets pervers. 

 

ALBERT JACQUARD

 

La mondialisation des années 1990 vantée comme la panacée des malheurs de l’humanité a été le cheval de Troie dans lequel on a placé l’ultracapitalisme, et lorsque nous célébrions cette nouvelle babélisation (George Steiner) du monde comme une fraternité universelle, il pointait à l’aube le soleil décadent d’une Civilisation qui faisait de quelques personnes les propriétaires exclusifs du bien commun instaurant le culte monothéiste du Capital, avec des prélats et autres dévots prêchant, adorant, et gesticulant dans la langue du riche, du puissant, du colon.

 

Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.

 

 

 

Chaque langue humaine représente l’une des possibilités d’un spectre vraisemblablement ouvert. Ces possibilités sont des lectures du temps et du monde auxquelles j’ai fait allusion.

L’allemand « Weltanschauung » est précis et juste. Une langue remplit une alvéole de la ruche des perceptions et des interprétations potentielles.

Elle articule une construction de valeurs, de sens, de suppositions qu’aucune autre langue n’égale exactement ou ne supplante. Parce que notre espèce a parlé et parle en des langues multiples et variées, elle engendre la richesse des milieux et s’adapte à eux. Nous parlons des mondes.

Babel aura donc été le contraire d’une malédiction. Le don des langues est précisément cela, un don et une bénédiction incalculables.

George Steiner, Errata, Folio, Gallimard, 1998

 

Dans ce contexte, Je parle bassa 2.0 est une idée à saluer et à soutenir contre la prépotence de la mondialisation occidentale en Afrique. L’initiative est un acte de survivance du fait bassa vécu par environ 800 000 africains et qui représente une manière d’être, une histoire, des racines, mises à mal par la colonisation génocidaire, l’ethnocentrisme déshumanisant, ainsi que les politiques de larbinisme de dirigeants africains corrompus et acculturés. 

 

Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme.

Aimé Césaire, Discours sur le Colonialisme, Présence africaine, 1955

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Indifféremment du bassa, c’est également un appel à ne pas laisser mourir les langues africaines, autrefois combattues et considérées comme celles du sauvage, de l’esclave, du presque rien.

 

Mais le cas du bassa est loin d’être isolé. Il est facile de constater qu’il existe peu de dictionnaires et de livres permettant l’apprentissage de ces langues nationales.

Sur les 2 000 langues que compte l’Afrique, quelques-unes seulement jouissent d’un effort littéraire manuscrit. Et à l’échelle de la planète, selon l’Unesco, on dénombre environ 3 000 langues en péril (dont 230 éteintes depuis 1950).

 

Stéphie-Rose Nyot en lançant en 2013 ce mouvement d’apprentissage de cette langue africaine en utilisant le 2.0 tel un médium collaboratif et participatif a compris que si les NTIC ont pour essence de véhiculer d’abord l’occidentalisation du monde, elles peuvent aussi devenir le moyen de sauvegarde des identités culturelles africaines.

 

[…] il est aujourd’hui urgent et nécessaire de protéger ce patrimoine pour que les générations à venir puissent en profiter, mais aussi pour ralentir une homogénéisation globale des individus, dont j’ai moi-même fait l’expérience.

 

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Son inspiration géniale est d’autant plus impressionnante qu’elle s’appuie sur la force de la transversalité du 2.0, s’émancipant de l’esprit communautariste stérile et consanguin, pour une mise en relation du monde avec le bassa et de ce dernier avec le monde.

Cette ouverture bidirectionnelle par les réseaux sociaux offre au bassa une nouvelle vie, tout en permettant à tous ceux qui le désirent de se connecter à une richesse culturelle située dans des ailleurs inconnus mais accessible désormais via un clic, un effleurement. 

 

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Stéphie-Rose Nyot

 

 

Lorsque je lis et écoute Stéphie-Rose quand elle parle de la prise de conscience de la distanciation liée à l’éloignement physique, géographique de son milieu culturel, les expériences personnelles marquantes qui questionnent l’identité, les origines, le besoin de trouver un sens et de la cohérence dans des appartenances diverses, éclatées, multiples, je me retrouve dans ses pensées.

 

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Ayant été longtemps un baroudeur infatiguable, sillonnant mille lieux, mille mondes, j’ai souvent eu l’impression que l’ailleurs est une opportunité de grandir, de mûrir, de s’ouvrir, mais surtout de comprendre que l’humilité et le respect sont primordiaux.

J’ai aussi compris que cet ailleurs-là est celui qui me renvoie le plus, inlassablement, à cette inévitable question: D’où viens-tu?

Cela bien avant de me demander : Qui es-tu?

Et je n’ai pas toujours su quoi répondre, car il n’y avait jamais de réponse satisfaisante.

Suis-je africain vivant ici, suis-je d’origine africaine parce que mon passeport peut-être ne l’est pas tout à fait, suis-je une couleur de peau, suis-je une intonation particulière, un accent singulier, suis-je un lieu de naissance, suis-je un parcours? Que suis-je?

Paradoxalement, c’est en étant loin de l’Afrique que je me suis senti africain, très africain, parce que les autres me réduisent systématiquement à cette identité, ce qui n’est pas faux mais qui n’est pas tout.

C’est en étant coupé de mon environnement culturel que j’ai le plus ressenti le besoin d’incarner mon africanité, d’aller vers mes origines, et d’apprendre cette histoire que l’on ne m’a jamais dite: je ne suis pas ou autre chose que le descendant d’un esclave et que ma mère-patrie n’est ni gauloise ni occidentale.

 

 

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Cette prise de conscience a accouché de mon ignorance complète de l’Afrique.

Sans réelle maîtrise de ma langue maternelle, sans véritables référentiels proprement africains en dehors de ce qu’il m’a été donné de savoir dans des livres écrits par l’Occident, de l’école européanisée qui m’affirmait que mon peuple n’a commencé à n’être peuple qu’avec l’arrivée du colon, philanthrope et humaniste, la croix dans une main et le fouet, les fers, dans l’autre; qu’avant ça c’était le néant, l’exil dans l’ailleurs – ce même que Stéphie-Rose – fut un moment crucial dans mon interrogation identitaire.

Et les autres en me mettant à la place de l’étranger – élément effrayant de l’invasion des barbares, élément de diversité brandi pour montrer une ouverture factice ou justifiant le repli sur soi, élément folklorique de fantasmagoriques exotismes, élément complémentaire et partie intégrante du vivre-ensemble – m’ont ramené involontairement à cette identité.

Et j’ai commencé à me rendre compte de l’importance du refus de ma grand-mère de me parler, enfant, en une autre langue que le bassa. De son obstination silencieuse de ne point répondre à mon propos en anglais comme en français, ou en allemand. De son entêtement à me répondre de la même manière : en bassa.

C’est en cet instant que j’ai senti que l’intraduisibilité sans être un écueil au sens est une porte ouverte à l’appropriation, entrer dans l’univers duquel est conçu une langue pour comprendre son peuple. 

Ma grand-mère était réfractaire, c’était pour elle, une façon de transmettre un héritage, une vision du monde, une fierté, signifier une appartenance comme une base. C’est ici que je l’ai su, et a débuté l’expression de ma négritude.

 

La Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie.
La Négritude n’est pas une métaphysique.
La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers.
C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.
Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine?
En faut-il davantage pour fonder une identité?

Aimé Césaire, Discours sur le Colonialisme, Présence africaine, 1955

 

Je parle bassa 2.0 illustre cette négritude, incarne cette porte ouverte, comment le numérique peut cesser de devenir une arme d’acculturation pour s’ériger en plateforme de re-dynamisation des langues vernaculaires.

Cette idée montre aussi – à côté de la préservation des langues nationales africaines face aux ravages culturels de la mondialisation – ce retour aux sources d’une identité moderne, connectée au monde, qui tout en communiant avec la contemporanéité porte la pluralité du verbe africain (berbère, wolof, bamiléké, duala, haoussa, swahili, etc.) comme un étendard de l’affirmation de soi.

Possiblement, in fine, pour que l’on n’oublie pas, car l’oubli est fatal, l’oubli c’est la mort.

C’est sans doute en ce sens que la devise du Québec est : Je me souviens. 

  Je parle bassa 2.0. également.

 

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3 commentaires sur « Je parle bassa 2.0 »

  1. C’est avec beaucoup de surprise et de plaisir que je découvre cet article bien mené! Vous offrez une analyse saine et réelle du bilan actuel de la mondialisation. Vous avez une très belle plume qui honore et résume notre projet et sa portée. Je vais publier sur nos réseaux une de vos citations redirigeant vers votre blog. Au plaisir d’entrer en contact. Kel lam 😉 SRN

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