Les vivants, les morts, et les autres


Martha s’est éteinte ce matin, au coin de la quatrième avenue, frappée à son vieil âge par un hamster volant.

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Martha s’est éteinte ce matin, au coin de la rue, frappée à son vieil âge par un hamster volant.

C’est arrivé si vite qu’elle n’a pas eu le temps de faire ses adieux.

Elle a quitté la scène de la vie, sans un regard, sans une révérence, rien.

Elle est partie comme ça. Le rideau est tombé, les lumières se sont éteintes, le public a poursuivi son chemin, comme la caravane passe sans les chiens qui aboient.

 

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Martha vivait seule dans un minuscule appartement qui sentait le vieux, logé dans un immeuble délabré du siècle passé, pris en sandwich entre les carnassières ambitions immobilières de la municipalité et l’imperturbable expansion du ghetto.

Elle résidait au troisième étage de ce bâtiment saucissonné en sept, suffisamment haut pour prétendre aux cieux, suffisamment bas pour ne pas oublier sa triste condition de mortelle.

Elle était torturée par les rhumatismes et ridée par le temps, le troisième lui rappelait le poids de son âge, réveillait sa conscience d’une vie tirant vers la fin, la vue désormais obsédée par le cimetière. Martha n’aimait pas cet immeuble sans ascenseur. Elle éprouvait la douleur des marches comme un chemin de croix. Et son appartement délabré avec la froideur de cette solitude que force l’abandon. 

 

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Les ambulanciers ont tout essayé. Ils n’ont pas pu la ramener. Et dans son état cela n’aurait pas été de bon samaritain.

Son corps inerte sur le gris sale du pavé suppliait. Je ne veux plus vivre.

Un silencieux hurlement.  Je ne veux pas revenir.

Un cri munchien. Laissez-moi mourir. 

Et comme souvent, les vivants essaient de respecter les vœux des mourrants. Les ambulanciers n’ont pas dérogé à cette règle. Martha ne fût pas ramenée à la vie, à son immeuble, à son appartement.

Lorsque le drap blanc fût déposé sur sa carcasse, pour ne pas choquer les passants qui s’emeuvent d’une femme qui allaitent en public, c’est toute son âme qui se trouva affranchie. Martha outragée. Martha brisée. Martha martyrisée. Mais Martha libérée.

 

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Et Pierre Gélinas, debout sur son balcon, les yeux rivés sur Martha qui n’est plus, ouvre son carnet et note la mort est une amie pour les vivants qu’elle libère. Comme une épitaphe inscrite sur le pavé tombal d’une rue mouroir. 

Et Martha reste sur le trottoir. Elle ne bouge pas. Elle est libre et ne sait pas quoi faire, encore moins où aller. La liberté est un vertige. Blanche. Angoissante. Comme une page virginale. La mort ne vient pas avec un mode d’emploi, une carte à suivre, une check-list. Pas d’indication. La liberté. Martha libérée. Martha tétanisée.

 

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Elle voit passer les gens du monde. Elle est tentée de suivre le mouvement de la foule. Toutes ces personnes qui courent doivent bien avoir un truc à rattraper, comme la vie, par exemple.

Quelque chose qui les pousse à aller aussi vite. Sinon ce serait un truc de fou.

De sa jeunesse, elle a le souvenir que courir était mal vu, cela manquait de savoir-vivre, on ne se hâtait que pour mieux prendre son temps.

 

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Alors Martha se met à suivre le monde qui court. Elle n’a plus dans les jambes le poids de l’âge, la mort l’a rajeunie.

Elle va avec la foule, sur les quais où personne ne se parle, dans les conversations qui se font par messages-textes interposés, dans les bars où l’on vient pour ne pas rentrer seul, dans les carrières qui se construisent sur les fondations de têtes décapitées et où le jeu du succès est un risque capitalisé à la bourse de toutes ces valeurs fluctuantes et si matérielles, sur les bancs publics que l’amour a déserté et où dorment les itinérants avec pour seul toit un ciel pas toujours bienveillant.

 

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Elle suit les parcours solitaires, leurs accidents, leurs enchevêtrements, et elle se perd.

Martha a le vertige. Elle ressent la liberté. 

Et elle commence à se demander ce qu’elle fait là, traînant la liberté au milieu d’une foule méfiante prête à se faire la guerre. La guerre des sentiments. La guerre des égos. La guerre de l’indifférence. Les sournoises. Les révolutionnaires. Celles qui font pschitt. Celles qui volent en escadrille, comme la merde.

 

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Et elle n’arrive plus à suivre la foule. Tout ceci va trop vite, et nulle part. Sa liberté s’épuise, et Martha commence à déprimer.

Le hamster aussi s’est arrêté. Il ne vole plus. Il déprime aussi.

Ce n’est pas plus facile d’être un hamster mort dans l’au-delà. Ce n’est pas facile du tout.

Et Martha qui l’interpelle: Hey toi! Oui toi le hamster! Je voudrais que tu me rendes un service.

Et le hamster surpris, répond craintif: Qu’est-ce que c’est?  

Et Martha: Je veux que tu me libères de ma liberté, une seconde mort dans la mort.

Et le hamster soulagé lui souffle: Tiens, moi aussi.

Puis, complice, rajoute: Dieu ne se vengera pas si nous crevons la mort. 

 

 

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