Le personnage principal meurt à la fin


On écoute les murmures du corps, car le corps est le seul langage qui ne ment pas. Les passants aux bottes boueuses n’entendent pas, trop occupés à regarder, à deviner, à tirer les conclusions qui ne s’imposent pas mais qui rassurent.

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La nuit bruisse des échos d’un monde qui n’est plus. Les égouts dans la rue, la boue visqueuse colle aux pas des passants pressés. Les montres en embuscades attendent tapis dans l’ombre leur proie. Il n’est pas bon de traîner trop longtemps dans le noir.

Elle attend quelqu’un, et personne ne sait qui, et tous aimeraient que ce soit eux. Une blonde sous un réverbère, avec des courbes manuscrites écrites de la propre main de Dieu, quand les ordinaires que nous sommes se sont contentés de ses auxiliaires, flemmards, ce n’est pas tous les soirs que ça se croise. 

 

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Il tempête en lui et autour de lui. Du vent pluvieux qui mouille la neige fangeuse. Il a le regard fixé sur la route, à force il ne la voit plus.

Il s’allume une cigarette pour se calmer les nerfs, à l’extérieur il fait un temps de chien, à l’intérieur c’est presque la même chose à la différence près que lui est un chien, de la pure espèce.

Celle des hommes insatiables qui dressent la queue à la moindre excitation.

Elle lui a dit Tu es malade! Il faut te faire soigner!

Elle lui a demandé de partir, il est parti.

Il roule sur cette route vasarde, le regard vaseux, fixe qui à force n’y voit plus rien.  

La route vagabonde. N’appartenant à personne. Paradoxale. Avec sa marche à suivre imposée. Fausse liberté. Fausse vérité. Déterminisme insidieux. La route dévergonde. Qui se donne à tout le monde. Irrésistiblement. Et qui lui ressemble tant. 

 

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Elle passe un appel. Il est en retard. Ou il ne viendra pas.

Est-il seulement toujours vivant.

La question n’en est pas une une. La question est un doute. Le doute est la seule certitude. Sous le réverbère on voit mal le doute, la lumière pâle éclaire mal les émotions. On devine. Et encore. Le doute subsiste.

On écoute les murmures du corps, car le corps est le seul langage qui ne ment pas. Les passants aux bottes boueuses n’entendent pas, trop occupés à regarder, à deviner, à tirer les conclusions qui ne s’imposent pas mais qui rassurent.

Encore une pute!, glisse un couple fraîchement constitué, pas loin, dans le bar à côté. La femme hâve s’est faite larguée deux jours avant par un connard qui s’est fait sa sœur. Elle en a gros sur le cœur comme ils disent, alors elle vomit sur tout ce qui bouge. Ça lui fait un bien fou à chaque fois. Et c’est toujours aussi dégueulasse. Le mec, lui, en est à son mille deux cent septième coup d’un soir. Les putes, il connaît. Demandez à sa syphilis. Les tourtereaux passent près de la pute qui attend sous le réverbère aux lumières pâles. La femme vomit, le mec a une érection. 

 

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Ça sonne, et personne ne répond.

Elle insiste, en vain.

Il n’y a presque plus de passants. Juste le souffle de cette nuit froide, le frisson de l’incertitude.

 

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La route continue devant lui. Il se laisse entraîner par elle, et il est bien heureux en cet instant, d’être sur elle.

Il ne fixe plus le rétroviseur, le passé s’obscurcit derrière lui. Devant lui, là où les feux des phares s’arrêtent, après l’immédiat, il n’y voit rien. L’avenir est toujours dans le noir. Il faut avancer pour y voir plus clair.

Il appuie sur l’accélérateur. Tim Tamashiro caresse le micro de sa voix de velours, des haut-parleurs sortent des notes de félicité, Tonic est un sas radiophonique qui lui est indispensable, cela va plus loin que la simple sérénité, de la jouissance auditive, cela touche à la transcendance.

Le soir, aux rythmes de la CBC Radio 2, sous le Tempo de Julie Nesrallah, suivant The Signal de Laurie Brown, il roule désincarné transporté du They Can’t Take That From Me de Molly Johnson au de l’Elegy de Edward Elgar en passant par les Love Songs For Robots de Patrick Watson. Il devance les regrets, les remords, les colportages, les vicissitudes, les mensonges, les ombres terrifiantes, les monstres tapis dans les ombres. Il leur roule dessus. 

 

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Le volume des haut-parleurs n’est pas assourdissant. Il n’entend juste plus rien. Emmuré à l’intérieur de lui-même. C’est un drame se jouant à huis-clos.

Il accélère, encore. La rage au pied. Le silence dans la tête. Quelque chose de déterminé dans le regard. Quelque chose de la route, qui s’ouvre et s’offre, entièrement. 

 

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Au loin, un réverbère. Il y a comme un dérapage. Une glissade. Une sortie de route. Une liberté au bout de la course. C’est arrivé, vite, si vite.  

 

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Elle lève la tête. Aveuglée par les phares. Elle vient de finir un message-texte qui dit: Je t’attends toujours. Tu me manques. Je t’aime.

Les phares se rapprochent, vite, si vite. Elle n’aura pas le temps. 

 

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Il ouvre son téléphone. Trois appels manqués. Et il a le sourire.

Il n’a qu’une hâte, c’est de la voir. Elle. Pour qui sa vie d’avant n’en valait plus la peine. Une histoire de couple qui finit mal. De supplices, après le bonheur éphémère des débuts idylliques. Banal. 

Il la rappelle. L’abonné que vous tentez de joindre est indisponible pour le moment, veuillez laisser un message après le bip sonore.

Mon amour, c’est fini. Nous sommes enfin libres. Je suis sur la route. Nous serons bientôt ensemble. Pour toujours.

Il y a un flash radio: un accident vient d’avoir lieu sur la rue Masson. Apparemment un chauffard a percuté un réverbère. Plus d’info dans les minutes qui suivent…

Il n’écoute pas. Il est emmuré dans son bonheur. Et poursuit, sa route. Effrontément. Libre.

 

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