Pas de bonne humeur


Il pleuvait et nous étions sous un abri. Nous fixions solitairement les eaux se déverser sur les passants pressés dont la mine rembrunie et maussade nous réjouissait beaucoup.

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Bon. Je ne suis pas de bonne humeur. Comme ça c’est dit et évacué. J’ai vomi et tiré la chasse d’eau. Elle fait un drôle de bruit, un peu comme si on vous arrachait les hémorroïdes avec une pompe à pression.

Je n’ai vraiment jamais compris pourquoi de tous les sons du monde on a choisi celui-là, celui de la chasse d’eau. Il est gênant. Plus un brouhaha embarrassant qu’une  stridulation épouvantable. Cette musique des toilettes qui signifie que quelque chose y a été déchargée, un fardeau, une part de soi. Dégueulasse. 

 

ERIC

 

On aurait pu fait faire à la chasse d’eau le chant de la cornemuse, pour égayer cette affaire très sérieuse. Au moins, cela aurait eu le mérite de sied au contexte, car nous savons tous que sous le kilt il n’y a rien. Aux toilettes aussi. 

 

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Cette digression me permet de vous parler d’une anecdote dont j’ai le secret – ne soyez point jaloux ou envieux, certaines d’entre elles sont si pitoyables qu’il m’arrive de me demander très intimement ce que j’ai bien pu faire dans une précédente incarnation pour mériter un tel karma.

L’histoire est simple, prévisible et ne souffre d’aucune ambiguïté.

 

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Un soir, je fus invité chez une jeune femme que j’avais rencontrée, la veille, à la sortie d’une représentation  aussi onéreuse que disproportionnellement pourrie au Théâtre du Nouveau Monde. Cela n’arrive pas souvent. Mais quand c’est le cas, ils n’y vont pas de main morte.

Il pleuvait comme il pleut ce matin, un temps Noé  entrecoupé d’un déluge de flocons. Ce mois d’avril me surprendra toujours. Quand on dit qu’en avril ne te découvre pas d’un string, ce n’est pas un conseil en l’air.  

Il pleuvait et nous étions sous un abri. Nous fixions solitairement les eaux se déverser sur les passants pressés dont la mine rembrunie et maussade nous réjouissait beaucoup.

Quelle folie que de marcher sous une telle pluie, me disais-je en allumant ma cigarette. Elle est venue à moi comme la brebis fonce droit dans la gueule du loup. Sourire en coin et ce visage so cute à qui on n’ose pas dire non.

Elle m’a volée gentiment une clope et nous avons parlé de toutes ces choses futiles que l’on sort pour meubler une conversation ne menant à rien, et n’existant que pour faire la politesse.

Elle souriait à chaque blague insipide que je m’efforçais de sortir dans une tentative désespérée et presque inconsciente d’éviter l’inéluctable. Finir dans son lit. Pas dans le mien. Ma femme y est déjà. Et ma femme n’est pas partageuse, toute intruse qui s’y glisse lui appartient. C’est la maîtresse en ces lieux. Et je n’étais pas d’humeur à me faire spolier.

 

 

Elle m’a demandé comme ça ce que j’avais pensé de la pièce. Je lui ai dit que je n’arrivais pas vraiment à prendre de la distance par rapport aux sentiments que m’ont fait naître la mise en scène et l’interprétation des comédiens.

Et si je ne prends pas de la distance, la formulation de la réponse est impossible. Je dois penser avant de dire. Penser, c’est prendre du recul, un peu. S’élever. Changer de perspective. Prendre de la distance.

Quand je réponds sans penser, ce qui arrive, rarement peut-être, je ne dis rien. Je meuble. Pour me débarrasser de la question. Ou je mime les émotions des autres. Pour montrer qu’après tout, je peux être dans l’instantanéité émotive. Humain qu’ils disent. Ça marche à tous les coups. Sauf avec ma femme. Et c’est pourquoi elle est ma femme. 

Et j’ai répondu ça. La distance. Pour dire que c’était prématuré d’avoir une opinion. Que je ne savais pas trop. Et c’était faux. Je le savais très bien. J’avais pris de la distance à la fin du premier acte.

Je ne voulais pas lui dire que la mise en scène était d’une indigence stupéfiante, en tout point.  Et l’interprétation sous-tout. Encore plus vers le bas. Vers rien.

J’ai menti. Comme tout le monde. Par politesse. Mais aussi parce que de mon opinion, réellement, elle n’en avait que faire. C’était le moment transitoire qui préludait au mouvement vers quelque chose de plus intime. Quelque chose sous les draps. 

 

 

Elle a enchaîné sur une critique élogieuse, passionnée, dans une étrange transe. Je l’écoutais en acquiesçant. Vous savez le genre d’acquiescement qui loin de témoigner du fait que vous souffrez d’approbativité mais que vous vous en fichez royalement, avec subtilité, de telle sorte que votre interlocuteur se croit encouragé dans cette voie. C’est exactement ce qu’il se passait.

Je hochais légèrement la tête, et intarissable son flot verbal se déversait sur moi, au point de me faire envier les passants sous le déluge.

Comme à chaque fois dans cette situation, la conversation finit par devenir un monologue. Un WOow bien placé pour souligner son faux étonnement. Un C’est dingue pour appuyer un étonnement véritable mais qui prend un tout autre sens que le commun. Un Hahahaha pour prétendre que c’est si drôle que cela mérite un rire, et pour laisser entrevoir sa belle dentition.

La dentition, c’est important. C’est le premier endroit où la langue d’autrui s’introduit. Faut que ça donne envie. 

De fil en aiguille, le monologue a donné chaud comme un pull-over affreux que confectionne tendrement une grand-mère trop maternelle. Elle m’a fait un aveux: Tu es plutôt mignon je trouve.

Je lui ai sorti ma vieille bonne blague de black qui est si inénarrable qu’elle vaut d’être vue pour se comprendre. La running gag gondolante que je suis le seul à trouver amusante. Parce que la face des autres est toujours aussi impayable. 

Merci. Ça ne se voit pas comme ça mais je rougis. 

Elle a la face impayable. Je suis crampé ben raide. A l’intérieur. 

Tu vois. Normalement, un noir qui rougit, il est marron. Là (je fais mine de chercher mon reflet dans la vitre à côté), je crois que je vire mauve

Elle oscille entre le rire crispé et le tu-te-fous-de-ma-gueule-right-? 

Ah ouinn? Le mauve? 

Oui. Le mauve. Parce que chez nous les noirs, il y a des nuances. Le noir noir. Le noir Oréo. Le noir pâle qui s’étire du marron aux frontières du blanc. Le noir -tu-fus-noir de Michael Jackson. Le noir très noir, si noir qu’il est bleu comme le sang. Je suis noir bleu, et quand je rougis c’est violet, mauve. 

T’es serieux???? 

Ouais. Tu vois quand les blancs disent que les noirs sont des personnes de couleur, hmm, ce n’est pas si faux. Comment ça le serait d’ailleurs. Après des siècles d’esclavage, ils ont appris à nous connaître mieux que nous mêmes. 

Elle approuve. C’est sûr, mais c’est horrible tout de même! 

Je ne sais pas. Possible.

Elle a la bouche grande ouverte.

Beh, ce n’est pas si dramatique tu sais. C’est comme un panneau de signalisation. Par exemple, si tu m’excites, tu le vois tout de suite. Tu peux griller le mauve. 

Et elle rougit. 

 

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Tu es si cute.

J’ai compris l’invitation.

Toi aussi 🙂

Dilatation des pupilles. Pincement de lèvres. Cheveux basculés délicatement à l’arrière laissant découvrir un cou magnifique.

Le message est limpide. 

Elle me demande si je veux aller prendre un verre. Le temps Noé est passé. Je veux dire oui. Mais je dis finalement non. Plus de capotes en réserve, et pas envie de m’arrêter à un Pharmaprix. Surtout, je ne suis pas un mec facile. Ne couche pas le premier soir. Mais le second. C’est une question de respect de soi. Je ne suis pas une salope. Ce soir, j’avais des principes et pas de préservatifs. 

 

 

 

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Nous nous sommes retrouvés dans un café. Elle avait l’air de s’être douchée avant le rencard. Sa fraîcheur excessive et son eau de toilette bon marché me rassuraient. Eau de toilette. Seriously. Qui a eu la brillante idée de nommer un parfum peu concentré comme l’eau qui se trouve dans une cuvette de toilette. Ce marketeur devrait être viré. What the phoque

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Elle sent bon. Elle sent cheap. Le café est bien. Cheap. Corsé, noir, avec beaucoup d’eau. Peut-être de toilette. Je ne veux pas le savoir.

J’ai repris un autre café. Elle a la conversation longue. J’ai fais un Hahahaha, un C’est dingue!, un Tout à fait, un Magnifique, un sourire, puis deux, trois, et un faux soleil dans les yeux.

Elle m’a glissé qu’elle avait faim. J’ai compris. On y va. Il était temps. L’eau de café me retourne les intestins. Et naturellement j’ai mal compris. Elle avait vraiment faim. Point final. En face, un restaurant du type Kebab & Shawarma. Boustan. Quel nom épouvantable. Un autre marketeur à viré illico presto

Elle a bouffé. Parlé la bouche ouverte. J’ai avalé un truc liquide infect. Tu ne me croiras pas, j’ai beau mangé comme une folle, je n’arrive pas à engraisser. Good for you.

Certaines personnes sont veinardes. Je respire une odeur de nourriture et mon cul explose mon pantalon. Je passe à côté d’un bon plat et ma bedaine fait éclater les boutons de ma chemise. Il y a des gens qui deviennent obèses en respirant l’odeur de bouffe et d’autres qui restent corps svelte et jambes graciles à bouffant comme des porcs. La vie est injuste. Chienne de vie.

 

 

Elle m’a servi le coup du Ça te tente-tu un verre chez nous? 

Absolument.

Tout le monde sait qu’il n’y aura pas de verre.

Juste un chambre et beaucoup de bordel.

Le trajet entre la cuisine orientale et sa chambre m’a paru interminable. Comme à chaque fois. On ne sait jamais ce qu’il peut se passer. Un rôt, un pet, une salade coincée entre les dents, un rire auquel durant la soirée on n’a pas prêté attention, une réflexion d’une telle absurdité qu’il fait l’inverse d’un viagra Made in China.

Je déteste ce trajet. Très long. Trop long. Et un Turn off en embuscade à chaque coin de rue.

 

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En outre, je ne sais pas quoi dire. Et j’ai l’impression qu’en cette heure de la soirée, toutes les personnes que je croise savent que je vais m’envoyer en l’air.

C’est gênant.

J’ai l’impression de n’être qu’un serial fucker avec inscrit sur le front en lettres blanches phosphorescentes Obsédé sexuel. Putain.

 

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Son appartement est classique de Montréal. Bordélique à souhait. Elle me sort le Scuze moé pas eu le temps de ranger. Un autre classique. 

Elle n’a pas d’animal domestique. Pas de furet qui traîne. Pas de chat. Pas de lézard. Pas de chien. Pas de serpent. Une plante déposée dans un coin qui se demande ce que je fous là. A ton avis.

Elle m’invite à faire comme chez moi. Que tout le monde comprend Ne fais surtout pas comme chez toi. A moins d’être particulièrement ivre ou totalement nono. Je ne fais donc pas comme chez moi.

Je reste bien calé dans son canapé qui en a vécu et connu bien des histoires.

Pas de télévision. Elle va au théâtre.

Des livres. Cent ans de solitude de Garcia Marquez. La Ville et les Chiens de Vargas Llosas, Tout peut changer de Naomi Klein, Le Dahlia noir de James Ellroy, Le futurisme, une avant-garde radicale de Giovanni Lista, Ma Pauvre Chambre de l’Imagination de Tadeusz Kantor, Les Initiés de Thomas Bronnec, La Bête qui sommeille de Don Tracy et bien sûr Céline et son Voyage au bout de la nuit. Je suis ravi. Enfin, deux points communs. La suite s’annonce sous de bons auspices. 

Si tu veux, la bibliothèque est dans la chambre… Je t’y rejoins…

Elle tourne les talons, et fonce dans ce que je devine être les toilettes.

Bibliothèque et chambre, deux mots qui me séduisent irrémédiablement. Accolés, ils finissent de m’achever. 

Mais je reste quelques secondes là, fouillant des pages de bouquins que je réciterai par cœur. 

L’appartement baigne dans du Lhasa de Sela, je reconnais les notes de La Celestina de son exceptionnel La Llorona. Un autre point commun. C’est presque suspect. 

 

 

Je suis bien. De l’encens. Il flotte une odeur de Laos. J’ai cessé de compter les points communs. Je suis bien.

La musique s’arrête. Le silence. L’odeur. Proutt. Puis, le son de la cornemuse. Les murs ne sont pas épais.  Le Turn off. C’était trop beau. Merde.

J’ai laissé la porte claquer. Et cela fait un moment que je ne suis pas allé au théâtre.

 

 

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