L’habanus papam


C’est le moment de relire La Crosse en l’air de Prévert, aussi connu sous le nom de Jacques Ier et élu au troisième tour de l’orgie conclave des cardinaux surréalistes.

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C’est le moment de relire La Crosse en l’air de Prévert, aussi connu sous le nom de Jacques Ier et élu au troisième tour de l’orgie conclave des cardinaux surréalistes.

Il y a quelques décennies, une éjection blanchâtre sortie d’un trou, qui s’éleva dans les cieux pour mieux cracher contre la face de Dieu. L’habanus papam.

Historique.

Pour les nombreux voyants-croyants, la foi avait ressuscité, et on pouvait désormais s’embrasser le foiron comme on se bise sur la bouche.

 

Rassurez-vous braves gens

ce n’est pas un appel à la révolte

c’est un évêque qui est saoul et qui met sa crosse en l’air

comme ça… en titubant…

il est saoul

il a sur la tête cette coiffure qu’on appelle mitre

et tous ses vêtements sont brodés richement

il est saoul

il roule dans le ruisseau

sa mitre tombe

c’est le soir

ça se passe rue de Rome près de la gare Saint-Lazare

sur le trottoir il y a un chien

il est assis sur son cul

il regarde l’évêque

l’évêque regarde le chien

ils se regardent en chiens de faïence

mais voilà l’évêque fermant les yeux

l’évêque secoué par le hoquet

le chien reste immobile

et seul

mais l’évêque voit deux chiens

dégueulis… dégueulis… dégueulis…

voilà l’évêque qui vomit

dans le ruisseau passent des cheveux…

… des vieux peignes…

… des tickets de métro…

des morceaux d’ouate thermogène…

des préservatifs… des bouchons de liège… des mégots

l’ évêque pense tristement

Est-il possible que j’aie mangé tout ça

le chien hausse les épaules

et s’enfuit avec la mitre

l’évêque reste seul devant la pharmacie

ça se passe rue de Rome

rue de Rome il ya une pharmacie

l’évêque crie

le pharmacien sort de sa pharmacie il voit l’évêque

il fait le signe de la croix

puis

plaçant ensuite deux doigts dans la bouche de l’évêque

il l’aide…

… il aide l’évêque à vomir…

l’autre l’appelle son fils fait le signe de la croix

puis recommence à vomir…

le pharmacien avec les doigts qui ont fait le signe de la croix

aide encore l’évêque à vomir

puis fait le signe de la croix

et ainsi de suite

alternativement

signe de la croix et vomissement

plus loin

derrière une palissade

dans une maison en construction

ou en démolition

enfin dans une maison pour les humains

il y a une grande réception

c’est la grande réception

chez les chiens de cirque

la grande rigolade […]

Jacques Prévert, La crosse en l’airParoles, Gallimard, 1949

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Car ceux-là ne pouvaient être que des avatars un peu secondaires d’une poésie vécue au quotidien, sans contraintes aucunes, dans les rencontres et les ruptures, la camaraderie et l’amour, l’esprit d’insurrection et de révolte.

De là ces années d’entre-deux-guerres où Prévert, l’intarissable causeur, l’artiste libre et inclassable, l’homme de théâtre (de rue, avec le groupe Octobre), de cinéma (avec Renoir, Carné et Pierre Prévert, son frère, notamment) et de chanson (sa collaboration avec Kosma débute en 1935), ne cessa d’écrire sans se préoccuper très sérieusement, dit-on, de la conservation et du rassemblement de ses textes.

Désinvolture, désintérêt, défiance ou franche aversion ? Cette naissance tardive de «l’œuvre poétique» imprimée a de quoi étonner aujourd’hui. Car le souvenir de Prévert, s’il doit beaucoup à l’écran, à la scène et à quelques inoubliables mélodies, est aussi profondément associé à un univers de beaux livres, d’illustrations, d’estampes et de collages. On a en mémoire ces somptueux ouvrages d’artistes qu’il cosigna après-guerre, en les calligraphiant parfois, avec ses amis peintres (Chagall, Picasso, Braque, Miró, Ernst)… ou encore ces émouvants albums réalisés avec les photographes Ylla ou Izis. Et l’on sait bien que Prévert, brillant touche-à-tout en même temps qu’ancien employé (surréaliste de surcroît) à la découpe de l’Argus de la presse, avait une véritable passion pour les imprimés de tous ordres (religieux, commerciaux…).

Il n’aura de cesse, à la tête d’une armada de paires de ciseaux et de réserves de colle, que de les détourner pour créer ses drolatiques et fantasmagoriques montages.

Quel regard aura donc Prévert sur ses propres recueils ? De fait, l’artiste ne fut jamais vraiment opposé à la publication de ses poèmes, même avant-guerre. Son nom figure, à partir de 1929, au sommaire de nombreuses revues d’avant-garde ou d’opinion :Transition, Documents, Bifur, Commerce, Soutes, La Flèche… La publication de ses textes y fut parfois débattue, car le talent de Prévert ne faisait pas l’unanimité : à Commerce, il opposa Saint-John Perse à Paul Valéry et Léon-Paul Fargue ; à Mesures, Henri Michaux à Jean Paulhan. Et les échanges furent passionnés !

« “Répugnant” Prévert ? Mais parfaitement. Grâce à ce bel argument on refuse Baudelaire, Rimbaud, et le Voyage au bout de la nuit et l’on devient une nouvelle Revue des Deux Mondes… » (Henri Michaux à Jean Paulhan, 1938) 

Ainsi Prévert, quoique très lié aux surréalistes, restait-il un peu en marge du milieu des Lettres – fussent-elles d’avant-garde. Il était absolument novateur pour les uns, faiseur, outrancier et… hors littérature pour les autres.

 

 

Capture

 

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