Le ver est dans la pomme


Un jour, il s’était juste réveillé et il était Adam, à poil, imberbe, sans le moindre bagage. Sans papiers. Sans patronat. Sans salariat. Sans impôts. Sans luttes de classe. Sans Adam Smith. Sans les agences de notation. Sans Bretton Woods. Sans voile islamique. Sans string estival. A poil, propre sur lui, lisse. Adam était le cauchemar de notre modernité.

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Adam in the Garden of Eden Genesis 2:7-8

 

C’est la vie d’Adam. Un naturiste solitaire au milieu des animaux. Il avait bon fond Adam, il était végétarien et végane. Il broutait avec les chèvres.

Le premier écologiste de l’histoire de l’humanité, bien avant le bobo écolo, autre naturiste solitaire au milieu de ses certitudes manichéennes et qui a les moyens de son affaire.

Adam ne connaissait pas ses parents. Une voix de stentor lui avait dit qu’elle était son Père, et donc qu’elle remplissait les deux fonctions. C’est vrai qu’à bien y penser une voix, au fond, n’a de féminine que l’article défini. Défini par qui déjà? Par des académiciens, comme le dirait Rimbaud plus morts que des fossiles. Pourquoi déjà? Pour dire que la parole est une affaire de femmes. Il est su que les femmes parlent beaucoup. Trop. C’est pourquoi la voix est féminine. Un article qui définit. Une place. Une identité. Le reste est connu. 

Ce qui est curieux. Ce n’est pas euphémique. C’est la fiction dépassant la réalité. La voix, la féminité même. Le Père est une femme, donc, avec une intonation de camionneur. Le Père n’est pas ces hommes avec ce petit truc vocal frêle qui porte un sacré coup à la virilité. Le Père est viril sous sa voix féminine. Tout ça a l’air bien compliqué. Du sophisme, un peu. Ce qui est intéressant avec, c’est qu’il est bien dit. Et les apparences sont tout ce qu’il compte. Ce sont les académiciens qui l’ont écrit. 

 

The Creation Of Man Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni  Genesis 1

 

Adam questionnait souvent la voix.

Qui suis-je la voix?

Tu es Adam.

Et toi qui es-tu la voix?

Je suis la voix, ton Père.

Voilà, c’est tout. Adam avait une voix pour père. Et il s’en portait assez bien.

Que suis-je la voix? 

Tu es poussière Adam.

Adam était poussière. Des pieds à la cervelle. Et il vécut neuf cent ans… et des poussières. Parce que quelque part, les poussières sont difficiles à comptabiliser. Les académiciens ont inventé un adverbe pour cela, environ. De l’ordre de l’à-peu-près. Ils fatiguent les académiciens. Le poids de l’immortalité. 

 

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Il était nu Adam, dans un zoo gigantesque. Le jardin d’Eden. Avec des lions, des tigres, des léopards, des guépards, tous ces animaux, comme lui végétariens, véganes, naturistes. Adam était chanceux. Il l’ignorait. 

Un jour, il s’était juste réveillé et il était Adam, à poil, imberbe, sans le moindre bagage. Sans papiers. Sans patronat. Sans salariat. Sans impôts. Sans luttes de classe. Sans Adam Smith. Sans les agences de notation. Sans Bretton Woods. Sans voile islamique. Sans string estival. A poil, propre sur lui, lisse. Adam était le cauchemar de notre modernité.

Adam était un brin dérangé. Il entendait des voix. La voix, plus précisément. Ils parlaient aux animaux qui lui répondaient dans la même langue. Les animaux savaient parler le langage des hommes. A force de se faire bouffer et traiter de la manière la plus humaine possible, c’est-à-dire cruellement, ils ont convenu à un moment que l’histoire ne précise pas, dans une séance plénière, de s’abstenir désormais de s’adresser à l’humanité. Car manifestement, ils ne parlaient plus le même langage.

Adam entendait des voix. Nul ne sait si Adam était producteur et consommateur de drogues. Les experts sont divisés sur la question. Une faction croit que oui, s’appuyant sur l’abondance de l’herbe, dans le jardin d’Eden. D’autres affirment que non, la voix ne l’aurait pas permise, car la voix était l’acte fondateur du capitalisme, l’unique propriétaire des lieux, gérant son affaire d’une main de maître.

Les premiers trouvent que les seconds en fument une bonne. Les seconds méprisent les premiers en les trouvant trop hippies, lunatiques, comme dirait Marine, vivant dans un monde de bisounours. Entre les deux camps, il y a ceux qui ne prennent pas position. Le cul entre deux chaises. Des centristes. Jamais sans leur juste milieu, comme une raie coupant une paire de fesses. Ils ont à cet effet une certaine utilité. 

La discussion se poursuit encore. Le débat n’est pas clos. Cela peut durer une éternité et des poussières.

 

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Aujourd’hui, on l’enfermerait Adam, pour trouble mental, zombifié par une médication lourde, contraint de s’allonger sur le divan avec Freud et les autres pour thérapeutes. Sans l’assurance maladie qui n’assure plus rien. Adam avait de beaux jours devant lui. Et la voix très sérieusement paternelle lui rappelait constamment les règles du jeu.

Être à son image, mais pas trop. Ne pas penser par lui même, écouter la Parole et acquiescer. Comme les moutons avec qui il partageait l’herbe. Ne pas se prétendre homme, car fils de. Ne pas s’habiller, car la vérité est toujours nue. Ne pas se poser un trop grand nombre de questions et ne pas les poser, car cela relèverait de l’ordre de l’impétueuse prétention, voire plus.

Et toutes ces règles convenaient à Adam. Adam ne prétendait à rien, sauf n’être que le fils poussiéreux de. 

Un jour, par un malencontreux accident, il se masturba. La trop grande proximité avec la langue d’une chèvre avec éveillée chez lui un désir incompréhensible. Son corps avait répondu d’une manière inhabituelle. Sa main avait fait le reste. Et il se sentit soulagé. 

Il se sentit bien Adam. Incroyablement bien. Cette journée fut moins ennuyeuse que les autres. Les promenades dans les bois lui parurent des instants de réflexion. Réflexion sur ce qui lui était arrivé. Intrigué, il alla retrouver la chèvre. Cette fois-ci la langue ne se contenta pas de l’effleurer. Adam se soulagea. La chèvre ria. Le Père occupé à son repos du septième jour sortit de son sommeil mexicain et constata la chose.

C’est à ce moment qu’Il demanda à Adam: Adam, que t’arrive-t-il? Et Adam à peine remis de ses émotions lui déclara: Père, je me sens si seul. La chèvre c’est bien. Les autres animaux aussi. Mais je ne sais pas. Il y a comme un vide. Je ne comprends pas. Suis-je normal Père?

Le Père ne dit mot. Et s’en alla. Pour dire qu’Il se tut. C’était le septième jour. Un dimanche. Jour férié, chômé. Du moins encore dans quelques irréductibles villages socialistes. Pas pour longtemps. Il remit la question au jour suivant. Et Adam resta avec la chèvre qui ria beaucoup. 

 

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Quand le Père revint de son repos dominical, Il trouva le jardin d’Eden dans un grand rire. Adam tellement soulagé qu’il tomba dans un profond songe dans lequel il rêvait au mille façons de rendre davantage plus heureux le jardin d’Eden.

C’est durant cette sieste du guerrier que le Père eût une révélation. Excellent gestionnaire, il comprit rapidement le danger que représentait Adam pour sa propriété. La découverte de ce moyen de soulagement particulier entraînerait une course effrénée à l’assouvissement des besoins, en conséquence une exploitation abusive des ressources, soit si rien n’était fait une diminution de la valeur. Il fallait rationaliser. Diversifier l’offre.

Le Père observa Adam dans son sommeil, il n’avait rien de comparable. Il lui fallait un semblable. A cours de poussière, Le Père arracha une côte à Adam, anesthésié par des rêves qui soulageaient de tout. Il la sculpta. Insatisfait, Il lui ôta l’organe responsable du grand rire dans le jardin d’Eden. A la place, Il mit une fente ouvrant sur un trou. Voilà qui était mieux.

Fatigué, le Père pris d’épuisement comme les longues journées de labeur des esclaves ouvriers, Il laissa s’échapper la côte sculptée qui tomba face contre terre. Il trouva la chose fort intéressante, Il prit sa tablette d’argile que Steve Jobs piquera plus tard pour ruiner et esclavager le monde, et nota: Tu es poussière et tu retourneras dans la poussière. C’était parfait. Adam sortait doucement de ses rêves. Il n’en croirait pas ses yeux. 

 

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Adam n’en croyait pas ses yeux. Devant lui, Ève. Sa côte à qui le Père insuffla la vie. Une paire de seins comme les enflures d’une chute dans la poussière. Un corps différent, la chute encore. Adam n’eût pas de mots. C’est Ève qui parla. Une voix de Père. Adam l’écouta, le jardin d’Eden aussi et il ne riait plus.

Le Père se dit que tout cela était prometteur. Il éteignit le soleil, la jardin plongea dans le noir, et Adam vérifia si Ève avec toute sa langue. Le Père n’avait rien oublié, tout y était, Il omniscient. 

Adam et Ève passèrent la nuit à explorer les infinies possibilités d’usage de la langue. Ils riaient, dans le silence brûlant d’une nuit fiévreuse. Le jardin les écoutait. Le Père avait le sommeil comateux, sourd. Le jardin conspirait. Ils ne perdaient rien pour attendre. 

 

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Ce qu’il arriva par la suite est évidemment entendu.

Le jardin d’Eden, la chèvre en tête, suivi du bouc son nouveau fiancé, ourdit un complot des plus machiavéliques dont l’objectif était de faire taire ces rieurs intempestifs.

Tous les animaux se réunirent autour de l’Arbre de la Connaissance pour trouver les solutions inspirantes à une problématique complexe. Comment parvenir à réaliser leurs desseins sans éveiller les soupçons du Père omniscient. Comment le convaincre après d’agir contre son fils et sa côte. Chacun y alla de sa proposition. La chèvre fut la plus active, naturellement. Elle émit l’idée de solutionner la question de l’omniscience en adoptant une communication des signes, pour ce qui était des pensées puisque le Père manifestement pouvait les pénétrer ainsi que lire les cœurs, il suffirait de pas en avoir.

Ni pensées ni cœurs, le Père était foutu. L’assemblée approuva. Le bouc fier de sa chèvre lui jura de faire le nécessaire pour perdre Adam cet abuseur de langue. La chèvre l’épousa, et ils eurent beaucoup de petits démons. 

 

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L’Arbre de la Connaissance était le préféré du Père. C’est là qu’Il venait se reposer en laissant ses pensées s’évader. Celles-ci produisaient des fruits que l’on nomme de nos jours pommes. Déjà à l’époque, ils rendaient intelligents. C’est pourquoi le Père en interdit la consommation par Adam.

Pour s’assurer que ses volontés seraient inviolables Il fît de Nahash le serpent, connu pour être aussi tortueux que vicelard, le gardien. Adam et Nahash entretenaient des rapports d’une courtoisie que seule notre contemporanéité peut comprendre. En fait, ils s’entendaient plutôt à merveille. Le Père ne le voyait pas toujours d’un bon œil.

Adam passait ses journées avec Ève. Il écoutait et elle parlait. Ils riaient. Tout le temps. Le jardin rageait. La chèvre aussi. Le bouc l’accompagnait, par solidarité, par loyauté, par amour.

La chèvre mandata le bouc d’informer Nahash que l’heure était arrivée. Le jardin ne pouvait plus attendre une extinction solaire de plus. La nuit précédente, les rires dépassèrent le seuil acceptable de décence. Le Père comateux et sourd n’entendît pas les prières de la chèvre et du reste. Personne ne ferma l’œil de la nuit, sauf le Père. Alors, le bouc fût dépêché auprès du serpent pour en finir, une fois pour toute.

Quelques signes échangés, l’affaire était décidée. Il agirait rapidement. Le jardin ne connaîtrait plus ni d’Ève ni d’Adam. Le bouc retourna voir sa chèvre, heureuse elle lui fît sa plus belle langue.

 

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Adam marchait près d’Ève qui s’extasiait devant les merveilles du jardin. Ils passèrent à côté de l’Arbre de la Connaissance. Adam salua le serpent d’un salut fraternel. Il lui demanda comment se déroulait sa journée, et le serpent persifla sur un ton doucereux. Il était comme ça le serpent, il ne pouvait s’en empêcher. C’était dans sa nature.

Adam n’en fît pas cas. Il en avait l’habitude. Ève non. Elle gueula. Et traita Adam dans une langue qui ne lui donna pas envie de rire. Le serpent s’excusa. Ève en colère semblait aussi terrible que le Père en Christ. Le serpent était intelligent. Il avait goûté quelques fruits de l’Arbre de la Connaissance que le Père avait laissé pourrir.

Ève accepta les excuses du serpent. Adam était content. Il offrit au serpent de partager les cerises qu’ils venaient de cueillir. Le serpent déclina, prétextant un improbable problème de mâchoire. Mais pour prouver sa bonne mauvaise foi, prit une pomme et la donna à Ève.

Adam s’y opposa. Non, on ne peut pas. Tu le sais Nahash, le Père nous l’interdit! 

Oui mais écoute j’en ai déjà mangé et Il ne l’a jamais su. De plus, c’est franchement délicieux, ça rend intelligent. Ève adorera, je te le jure!

C’est quoi ça intelligent?

Intelligent? C’est un truc de la Connaissance. Beh t’as qu’à goûter pour savoir, tu verras c’est une sensation, une ivresse… Goûtes-y! 

Ève ne se fit pas prier, elle mordit la pomme. Elle fut parcouru de secousses orgasmiques. Pour la première fois, elle avait conscience. Adam s’écarta, prit peur. Ève le retint, lui jeta un regard enflammé, sortit sa langue chatouilleuse et Adam se mit à rire.  

Tu vois, c’est génial, je te l’ai dit, ces pommes sont mortelles!

Adam croqua dans la pomme. Il eût lui aussi quelques crises spasmodiques. Ève mit sa langue dans sa bouche. Et ils comprenaient désormais le serpent.

La Connaissance fait toujours cet effet, siffla le serpent.

Adam et Ève n’étaient plus pareils. L’éblouissement. Le vertige. Les sensations. Le bouillonnement. L’extase. L’explosion. Ils se regardèrent, ils se voyaient, pour la première fois. Ils étaient nus. L’un face à l’autre. Les deux face au reste. Ils étaient nus, et c’était insupportable.

Ils eurent honte. Ils allèrent se cacher.

 

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Le Père les chercha dans le jardin. Il les trouva dans la caverne. Vêtus. Le Père sut.

Adam, pourquoi?

C’est Ève. C’est elle. C’est le serpent.

Ève, pourquoi?

Je ne sais pas. J’ai suivi mon cœur. C’est comme ça, je suis faite comme ça, et tu n’y peux rien changer.

Le Père comprit. Le Père est toujours quoi qu’Il prétende, quoi que l’on lui fasse prétendre, responsable de ce qu’Il enfante. Il écouta le jardin. Aucune pensée, plus de cœur. Rien.

Et Il vira tout le monde en dehors du jardin. Adam et Ève. La chèvre et le bouc. Tous les autres. Il ferma boutique et liquida les actifs. Les chthoniens se les partagèrent. Ils devinrent les nouveaux dieux. 

Ève et Adam, loin de l’Eden, voyants, perdirent leur virginité. Ils enfantèrent de l’humanité incestueuse qui détestait voir ce qu’il regardait chez autrui. Il y eut un fratricide. Puis d’autres. Aujourd’hui, ça fait les actualités. Des poussières. 

Le serpent fût condamné à ramper dans la poussière, de toutes les manières pour lui cela ne changeait pas grand chose.

La chèvre fût sacrifiée à l’aïd el-Kébir. Et à chaque fois on la prend pour un mouton.

Ses enfants se donne encore de nos jours en holocauste. Des brebis dans la louverie. Ça finit par immanquablement par un festin autour du feu.

Quant au bouc, il prêta sa tête aux princes de ce monde. Quelques fois, au prince endogé. Souvent, à ceux que l’on a désigné responsables de nos malheurs et qui ne le sont pas vraiment. Juste parce que l’on a besoin de faire tomber des têtes. Et de les avoir clouées au piloris. Il se peut que ce soit une forme de catharsis. De noyer le poisson. En outre, certains trouvent ça beau. 

Et la voix? Ceux qui l’entendent, ou l’affirment, sont soit en chemise camisole, soit à la télévision braillant avec un rare talent devant une foule convaincue de surdité, le sommeil du Père. 

 

 

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Maintenant, tu fais dodo.

Me racontes-tu une autre histoire demain?

Si tu es sage…

 

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2 commentaires sur « Le ver est dans la pomme »

  1. Je n’ai qu’un mot à dire : wow ! J’adore vraiment ta façon d’écrire, ton regard différent, ton côté sarcastique sur la naissance d’Adam, sur la condition humaine, sur le côté simple et à la fois malsain de l’étrange univers d’Adam. Ton texte m’a fait sourire à plusieurs reprises, et réfléchir sur la vision du personnage qu’est Adam.

    Chapeau, continue à écrire tu as un réel talent pour me garder captivée jusqu’à la dernière ligne.

    Ariane

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Ariane. Le plaisir de celui qui écrit est le partage, la communion. C’est le principal, l’unique finalité. Et heureux que celle-ci ait été atteinte. Merci à toi pour ça. 😉

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