La Sapienza


Une gestique maîtrisée, sans subterfuges. Le spectateur est pris en otage. Les visages en plan serré déclament des émotions d’une force indicible. Cela relève de quelque chose qui va au-delà de ce que le mot, la parole, le verbe, l’intelligible limitatif puissent concevoir.

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Face-à-face, la parole est donnée, dans une diction enchanteresse. Le verbe est prononcé, sans empressement. Le mot est formulé, prend la forme de l’essentiel. Épurés. Et collés au plus près de la pureté. Celle du vide, du vide plein qui n’est la vacuité. Au contraire, il est tout. Absence et présence. Passé et présent. Présent et l’instant d’après. Infinitude. 

La pureté. Le terme est court. Il est polyglotte et se suffit à lui-même. Il n’a nul besoin d’accessoire. La Sapienza d’Eugène Green est pure. L’oeuvre prend son temps, face-à-face la parole est reçue, dans un souffle frontal. 

Le spectateur, habitué au superfétatoire des bougeants barbares, cinématographiques blockbustérisées, désœuvrées d’intelligence, est désarçonné. C’est une violence. Jamais sans doute pour lui, l’exaltation et la profondeur n’auront été si brutales.   

Une gestique maîtrisée, sans subterfuges. Le spectateur est pris en otage. Les visages en plan serré déclament des émotions d’une force indicible.  Cela relève de quelque chose qui va au-delà de ce que le mot, la parole, le verbe, l’intelligible limitatif puissent concevoir. Cela touche une corde à l’intérieur, autant que l’on ne soit pas totalement et irrémédiablement brisé. 

 

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Le spectateur est coincé. Les nombreux plans fixes immobilisent l’œil accoutumé à courir, à passer de réalités en réalités, à effleurer les surfaces de la fugacité. Le regard est figé et il sent naître le besoin de scruter ce qui ne fuit plus, là débute l’abandon, le cheminement, le voyage, l’initiation, le renouvellement des sens. 

La Sapienza est un cheminement initiatique. Une rupture avec le classicisme redondant, recyclé, aussi plat qu’un encéphalogramme qui s’étire d’un bout à l’autre du néant.

Elle est le cheminement d’un architecte quinquagénaire au sommet de sa carrière, en proie à un non-être pathétique, attachant. Borromini n’est qu’un prétexte, au fond le génie architectural du Maître est une attraction qui cache à peine la véritable finalité du mouvement, celui de la découverte, de la connaissance, de soi, de l’en-dehors de soi. L’atteinte de la sagesse, ou dans une certaine mesure d’une espèce de sérénité que mime mal les anti-depresseurs.

 

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L’oeuvre filmique d’Eugène Green sort de tout. Elle est inclassable dans les catégories que l’ordre dominant a établi. Le réalisateur et metteur en scène est pour paraphraser Mathieu François du Bertrand l’Orphée du baroque.

Orphée. Prince thrace, poète, musicien et chanteur qui charmait même les bêtes par son art, amoureux d’Eurydice qu’il perdit en tentant de la ramener des Enfers.

 

[…] le vrai baroque, à savoir un oxymore qui maintient la primauté du spirituel tout en intégrant la pensée rationnelle moderne.

Mathieu François de Bertrand et Eugène Green, « La Sapienza . », Cahiers jungiens de psychanalyse 1/2014 (N° 139) , p. 147-152

 

Le baroque, la perle irrégulière. La césure. L’harmonie des contrastes, ou celle des dissonances. La Sapienza est ce baroque qui n’est plus. Le sensible et l’émotion. Ceux de Monteverdi, Shakespeare, Corneille, Michel-Ange, Molière,  Le Bernin, Calderon, Le Caravage, Rubens, Mochi, Bach, della Porta, Vivaldi, Haendel.  Un monde où tous les contraires [sont] harmonieusement possibles qui crée un espace de jeu entre l’idéal et la réel.

 

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La Sapienza joue. Des codes traditionnels. Du spectateur. Le silence est sa meilleure expression. Le silence largué, pommé. Le silence du doute, de l’interrogation. Le silence méditatif, contemplatif. C’est un film de silences. 

De tous les silences du cheminement. Du couple que le vide sépare. D’un frère et d’une sœur à l’attachement siamois que la crainte du vide rapprochent. D’un architecte qui se trouve un fils. De son épouse qui s’accroche à une fille comme à une bouée de sauvetage. Les silences des langueurs d’une camera qui balaie le champs telle une exploration de cet inerte qui est aussi, plus, vivant que le vivant. 

 

 

Et l’architecture en arrière fond, une construction du for intérieur qui vient structurer l’espace extérieur, parce que sans elle ne serait rien. Elle est créatrice de sens, le lieu où est sublimée la lumière contribuant à émanciper les êtres, à les libérer. La réalisation d’une sorte de divinité de soi. 

 

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La Sapienza, au final, est résumée avec limpidité par son auteur Eugène Green, le savoir qui conduit à la sagesse. Ce n’est pas de l’intellectualisme sterile ou du pédantisme pompeux, c’est l’interrogation de soi, les silences auxquels elle contraint, le mouvement qu’elle produit, la contemplation qu’elle exige. 

Le spectateur est sans parole, sans mot, sans verbe. Il fait face à lui. C’est un inconfort. Tant mieux. Il s’enfante en quelque sorte à lui-même. Merveilleux. 

 

 

 

 

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Penser le cinéma, c’est résoudre des problèmes concrets : structure narrative, image, son, travail des acteurs. Mais c’est d’abord se situer par rapport aux principales interrogations métaphysiques de l’homme occidental, car c’est d’elles qu’est né le cinématographe. Cinéaste singulier, Eugène Green livre son vademecum personnel, sa poétique – voire mystique – du cinématographe.

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Je n’ai pas reçu la grâce des mystiques, et j’ai horreur du savoir purement intellectuel et stérile.

Aujourd’hui, toute manifestation d’un savoir culturel est traitée par ceux qui n’en ont pas, mais qui souvent occupent des positions de pouvoir, d’« élitisme », grande offense au « peuple » et péché contre la démocratie.

Mon idéal personnel a toujours été la sapience, c’est-à-dire un savoir qui mène l’esprit vers la sagesse, et qui sert d’énergie créatrice, donnant naissance à des œuvres d’art capables d’émouvoir ceux qui les reçoivent, et de les ouvrir à un cheminement spirituel.

Mathieu François de Bertrand et Eugène Green, « La Sapienza . », Cahiers jungiens de psychanalyse 1/2014 (N° 139) , p. 147-152

 

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