Anachronisme sur un nocturne automnal


A John Field
A Frédéric Chopin

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À quatorze ans, mes condisciples pubères rêvaient d’érotisme et apprenaient à se toucher, timidement, je faisais ma crise de la vingtaine.

À vingt et un ans, mes confrères se voyaient en haut de l’affiche, exhibant leurs convictions, et déterminés à changer le monde, que dis-je l’univers tout entier, euphoriques, extatiques, fraîchement diplômés, je faisais ma crise de la trentaine.

À trente cinq ans, les responsabilités ont discipliné par coups de cravache les grands idéaux, mes camarades défroqués de rêveries révolutionnaires avec une famille terrorisante qui maintient les pieds sur terre, j’ai fait ma crise de la cinquantaine.

J’ai toujours été anachronique, à l’envers, du mauvais côté, dans la précocité, un peu gauche en essayant de marcher droit, sautant les marches et préférant le décor aux premiers rôles. 

Quelques fois, ce fût rassurant de squatter clandestinement un âge qui n’était pas le mien. Quelques fois, ce fût lancinant. Parce qu’il n’est jamais aisé de se sentir en dehors de son époque et de devoir vivre avec son temps.

Perfide, schizophrène. 

Certaines fois, ce fût un plaisir d’observer l’évolution de l’époque, de la contemporanéité, qui prend conscience de ses propres limites, et d’explorer les espaces déboussolés, les espaces irréels du réel. 

 

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Hier, ou avant-hier, je me suis retrouvé dans une étrange discussion.

Elle a commencé par le milieu, comme souvent dans les soirées entre relations et autres sympathies qui confondent l’agréable du moment, la chaleur de la compagnie, à de l’amitié. Ou non.

La conversation parlait de maturité et d’érudition, de plaisants propos supportés par des argumentaires impitoyables, car il ne faut pas se fier aux apparences, ces discussions-là sont des combats de gladiateurs derrière l’amabilité et la gentry

J’apprécie ce type de soirée. Les divergences de fond sans  faire de l’esclandre, le verbe fluide, facile, et les transpirations de l’intellect. Pas de joutes inutiles, point de pédantisme nombriliste, mais une odeur de sang dans chaque confrontation qui d’ailleurs faisait semblant de ne pas l’être. 

 J’ai aimé, parce que j’ai refait ce débat un millier de fois dans ma tête. J’avais alors dix sept ans et le temps devant moi. J’avais trouvé des vieux qui s’indifféraient de mon âge et ne me faisaient pas de cadeau. Je me suis senti un peu parmi les miens.

 À l’époque déjà, j’étais un reclus dans une génération de survoltés. Elle faisait son âge, c’était moi l’anomalie, le vieux parmi les jeunes, le mort au milieu des vivants. Et mes nuits, assis dans l’obscurité,  le silence envahi par les jouissances estudiantines de l’extérieur, les cris Kings of the world de bandes saoules à la conquête d’une existence aussi vierge qu’un continent méconnu, les chevauchées sexuelles des chambres d’à côté cognant les minces parois murales et donnant à entendre toute l’énergie juvénile libérée. Je m’écoutais avoir la trentaine.

 

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À quarante trois ans, mes inestimables connaissances poussent les portes du pouvoir, des cadavres dans les placards, un regard dur témoignant d’une innocence perdue depuis les premiers pas dans la vie d’adulte, le geste calculé, les sens en alerte, l’obsession de l’argent et du prestige, le statut social comme une carte professionnelle et une carte d’identité.

Mes honorables relations divorcent à l’anglaise. La Guerre des Rose. La Guerre des Deux-Roses. Certaines font une crise de jeunisme et se ressourcent auprès de filles à peine sortir de l’adolescence. D’autres se font cougars comme un baroud d’honneur avant la mise en fourrière, ou l’envoi à la casse.

À cet âge, les réunions d’anciens étudiants ressemblent à des séances de sadomasochisme, et en fin de compte parmi tous ces ex – ex beaux et belles populaires devenus moches et affreux, ex geeks devenus riches et revanchards, ex filles faciles devenues femmes mariées respectables dont on regarde les époux avec beaucoup d’empathie, ex sportifs devenus obèses et alcooliques, ex politiciens en herbe délégués de classe présidents de ceci et de cela devenus un truc absolument insignifiant derrière un titre ronflant, ex rebelles et autres Che devenus les gardiens du temple-système – je me sens dans la soixantaine.

La soixantaine. La prostate arrachée. Accrédité de cinq étoiles sur la liste V.I.P – Very Important Papy – des meilleures agences d’escort-girls, président d’un conglomérat financier aux activités opaques, un de ceux qui adorent tant plonger le monde dans la merde. Conseiller de l’ombre du politique affamé, stupide, pitoyable, donc à sa place.

De nombreux prix prestigieux, déposés à mes pieds par des étreintes de copinage, accrochés sur un mur aussi grand que ma sournoise mégalomanie. Perfide. Schizophrène.

La soixantaine. J’ai un verre de bourbon, style vieux garçon, assis dans l’obscurité, avec des trombes d’emmerdes pleuvant à l’extérieur, sur la tête des autres, toujours. Un énorme parachute dorée cachée quelque part, à portée de main. Une Rolex achetée à la fin trentaine, trop grande pour mon poignet.

Et pour faire leur Jacques Séguéla grotesque, autour de moi des ambitieux, des hypocrites, des pauvres riens, en la voyant disent tout admiratifs : En voilà un qui n’a pas raté sa vie. Quels cons. 

 

 

 

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