Terrasse avec vue sur le plateau mont-royal


Mon regard se baladait le long de la rue, bondée de ces gens à moitié nus et trop pressés, les énormes lunettes bouffant tout le visage, les torses bombés et les biceps saillants à découvert, les fesses remontées à bloc, cambrées, même celles qui n’en étaient pas, même celles qui semblaient flasques, et les poitrines comprimées pour capter l’attention et faire monter la pression.

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Il a dit: Je ne souffre pas. Je refuse de souffrir. D’être pris au piège et faible. Ce n’est pas de l’orgueil, je veux juste pouvoir me regarder en face.

Il a avalé quelques gorgées de pudeur, il a rougi, et j’ai détourné le regard. Puis, le silence. Comme pour mesurer tout ce qui nous séparait, dans une volonté de recueillement aussi, ce que nous avions été, tué en cet instant à coups de non-dits et d’aveux feints qui ne voulaient rien dire autant qu’ils n’exigeaient aucun pardon.

Il a humé bruyamment le parfum du monoxyde de carbone, échappé de cette circulation congestionnée, la senteur urbaine de l’heure de pointe, une puanteur exécrable sous le soleil estival, et je regrettais presque le long hiver.

Il a levé les yeux vers moi, Et toi?, j’ai pensé Et moi quoi? mais j’ai dit Ça va. Ces deux mots que l’on plaque contre des questionnements intrusifs, en forme de bouclier, signifiant poliment que ce ne sont les affaires de personne, et quelques fois que l’on comprendrait par Va chier!

Parce que honnêtement vider son sac n’est pas dans mes habitudes, à une époque où tout le monde fait de la confession un mode de vie au point de lui donner un sens existentiel, je me réserve, tire les rideaux comme on s’emmure.

Ce n’est pas une contre-réaction, une rebellitide aiguë attrapée durant mes années de pré-adolescence, encore moins une rebellitude, non, c’est juste une façon de protéger l’ultime liberté que l’on bousille et solde pour exister un peu, celle de l’intime.

Il a dit: Tu es vachement fort, rester comme ça sans rien donner de toi, c’est couillu! Il a guetté une émotion, rien.

Mon regard se baladait le long de la rue, bondée de ces gens à moitié nus et trop pressés, les énormes lunettes bouffant tout le visage, les torses bombés et les biceps saillants à découvert, les fesses remontées à bloc, cambrées, même celles qui n’en étaient pas, même celles qui semblaient flasques, et les poitrines comprimées pour capter l’attention et faire monter la pression.

J’ai remarqué que les jeunes fumaient de plus en plus, cette mode de l’empoisonnement volontaire n’était guère passée, elle subsistait encore chez les jeunes générations comme une tâche d’herpès sur des lèvres cramées.

Il a dit Tu es comme un frère pour moi, je veux que tu le saches. Généralement, c’est plutôt mauvais signe, cela n’augure rien de bon, car ce qui s’en suit c’est la demande d’un service impossible à rendre et donc qui exigera que je m’ouvre les veines. Et cette fois-ci ne fût pas l’exception à la règle.

 

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Besoin que tu lui parles! Elle t’écoute toi, t’aime bien, moi c’est mort!

Le regard toujours se baladant le long de la rue, j’observe les couples marchant enlacés et s’embrassant à s’y arracher les amygdales. Les baisers en public m’ont toujours semblé si moches, épouvantables, affreux, dégueulasses.

Je l’écoute d’une oreille, habitué à son discours, et éprouvant sans le montrer une forte lassitude.

Je vais lui parler. Pour couper court au monologue. Il a fait Merci! Tu es vraiment un frère! J’ai fait semblant de n’avoir pas entendu, d’abord parce que j’ai horreur du merci et parce que comme souvent ça sonne faux.

Ce merci que l’on lâche par hypocrisie, par savoir-vivre, réflexe ou par mimétisme, la tête ailleurs, vite oublié, m’est insupportable. Quelques fois, c’est le dernier clou que l’on enfonce sur le cercueil où l’on vous couche, avant pendant après les oraisons funèbres, les belles larmes, et la poignée de terre. Je déteste que l’on me dise merci. Et il le savait. 

 

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La terrasse sur laquelle nous étions était aussi remplie qu’un radeau de la Méduse. Au Plateau on affirmait que c’était la meilleure, ce qui justifiait ses prix exorbitants. Il faisait bon s’y afficher, ou s’exhiber, dans une parade du paon snobinard.  

La bière ne me semblait pas ici particulièrement différente, le vin d’un goût de pisse – à moins d’être amateur d’urinothérapie, les serveuses passées au bistouri, l’air assumé de pimbêches et offrant un service plus qu’ordinaire, affichant ce sourire surfait et bizarre qui prend toute personne moindrement intelligente pour un con à pourboires. 

 

5 millions d’Allemands boiraient leur urine pour se soigner ! Stress, diabète, boulimie, allergies… rien ne résisterait au traitement. Délire new age ou médecine de demain ?

Ils seraient deux millions au Japon, un million aux Pays-Bas et cinq millions en Allemagne à boire leur urine ou à s’en oindre pour guérir. Autrement dit, à pratiquer l’urinothérapie.

 

Une terrasse banale, donnant sur une vue toute aussi insignifiante, des reliques architecturales du passé mélangées au modernisme stéréotypé de bâtiments sans âme. Un look affreux, une musicalité ambiante dissonante et quelques fois trébuchant sur sa propre prétention.

Le Plateau Mont-Royal était une sorte d’épave d’un culturalisme à la graisse de chevaux de bois, pourrave,  qui ne vaut pas un pet de lapin. Et les gens du Plateau le savent. C’est pourquoi ils en font commerce. La médiocrité est en ces heures troubles une valeur sûre, refuge même. L’intérêt de la médiocrité du Plateau, c’est qu’elle est déclinée en plusieurs produits dérivés, les bobos, les vegans, les artistes ratés, les antisystèmes vivant et baisant à Montréal, les etc. etc. Une telle offre ne peut que satisfaire toute la diversifiée demande. C’est pourquoi tout le monde va sur le Plateau, ou rêve d’y aller. La médiocrité, meilleure stratégie marketing. Meilleur slogan publicitaire.  

 

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Et j’étais assis là dans ce foutoir. Parce qu’il aimait beaucoup le Plateau et s’y sentait parmi les siens, c’est-à-dire parmi personne.

Il m’avait convoqué, comme à l’accoutumée, ne me laissant que peu de choix, avait fixé le lieu l’heure et la durée, longue, interminable.

Au téléphone, il avait dramatisé, travesti la situation, j’allais lui sauver la vie, rien que ça. Je n’étais pas là pour lui sauver la vie mais pour l’écouter, être ce silence amplifiant l’écho de son pitoyable monologue, du je partout dans sa bouche dans sa respiration dans ses yeux dans le soin qu’il mettait à bien paraître.

Elle m’a quitté! 

Bonjour, comment vas-tu? ai-je répondu en forçant un rictus.

Je ne peux pas vivre sans elle! Tu dois m’aider je t’en supplie!

La serveuse s’est présentée les boules en premier. J’ai trouvé la mise en bouche d’un vulgaire à choquer le Dalaï lama. Je n’en suis pas un et mes yeux ne connaissent pas d’autocensure. Belle paire de seins, lui ai-je glissé. Elle a souri comme une conne pour signifier Va chier! Pervers! Encore. Bonjour! êtes-vous prêts à commander? Mmouais.

Il a passé la commande pour moi, Une brune pour moi et une blonde pour lui, la serveuse m’a jeté un regard aguicheur, évidemment elle était blonde, m’examinait de bas en haut à la recherche d’indices qui trahiraient de mon statut social, un jeans bleu délavé, un t-shirt maltraité sans marque, une paire de chaussures qui souffrait le martyre et faisait pitié, une montre Tommy Hilfiger, une chevelure ébouriffée, et une barbe négligée. Je m’habille comme un plouc, ce n’est pas de la rebellitide aiguë, c’est un rappel permanent que le plus essentiel est ailleurs.

Pas de quoi renverser une serveuse blonde à la poitrine de plusieurs milliers de dollars, soit plus que l’ensemble de mon patrimoine, j’ai cru lire sur son visage de la déception.

 

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Qu’est-ce qui s’est passé?

Je ne sais pas, elle a pété un plomb!

C’est connu les femmes sont toutes des folles hystériques.

J’ai eu un léger soupir. Et j’ai pris la rue d’assaut, du regard, pour me fuir avant de devenir aussi fou et hystérique que les femmes.

 

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Cela faisait quatre heures. Il s’était interrompu à de brefs instants, le temps d’ingurgiter sa salive.

Quatre heures durant lesquelles il avait fait la genèse de l’histoire de sa vie, cet amour extraordinaire, avec des roses, des poèmes, le destin et le bonheur. Je savais tout ça, il me l’avait raconté dix mille fois. C’était notre grand sujet de discussion, je veux dire de son monologue, avec sa carrière, le fric, les voyages dans le sud – Cuba Mexique Floride Puerto Rico Bahamas Rio de Janeiro Et cetera, la politique, les femmes, incontournables.

Il a feint des larmes, non pas pour me convaincre, il n’en avait pas besoin – il ne me laissait pas le choix, d’être le bon petit soldat qui finit inconnu dans les grandes commémorations.

Les larmes, c’était pour la galerie, la terrasse, la serveuse blonde et toutes les autres, qui trouvent un certain charme à une barbe naissante qui s’émeut, Une barbe qui pleure a du cœur se disent-elles, Je veux bien me la faire. La galerie et le reste lui ont envoyé des demandes d’ajout sur Facebook, rejoignant ses milliers d’amis qui ont la chance de ne pas être ici à cette terrasse sur la Plateau. Il a pris un selfie pour immortaliser ce grand moment digne des plus factices performances hollywoodiennes.

Le selfie a fini sur Facebook avec la géolocalisation activée cela donnait plus de force. Une barbe avec des larmes aux yeux en photo c’est assez percutant, en y mettant le lieu le tableau était parfait, le Plateau a du cœur.  On y mange avec classe, on y boit avec classe, on y baise avec classe, on y chie avec classe, et on y pleure avec classe. Des centaines de j’aime sur Facebook et des messages privés, et moi en face de lui, le regard suivant le cours de cette monotonie qui bat le pavé avec conviction. 

 

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Je vais lui parler, t’inquiète pas.

Me tapotant l’épaule, il eût une bouffée d’enthousiasme et conclut la convocation par un Franchement, tu es une personne formidable! La serveuse blonde présenta la facture, naturellement importante, c’était le Plateau.

Il se précipita pour la payer, je fus plus rapide que lui. Le pourboire abandonné fit son petit effet chez la serveuse, le plouc l’emmerdait doucement.

On a marché un moment jusqu’à son bolide, des filles fraîchement post-adolescentes lui faisaient du charme, il le leur rendit.

On s’appelle!

Je lui ai répondu un Je te donne des nouvelles,sans y penser.

Il a armé son bolide, et s’est enfoncé dans la soirée urbaine.

J’ai plongé spéléologue dans le métro.

 

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Alors comment ça s’est passé?

Bof, ai-je répondu.

Un autre message-texte, Lui as-tu dit en fin de compte?

 Non il ne m’en a pas laissé le temps.

Je te l’avais dit lol

Je sais 😉

Elle me manquait, et je ne comprenais pas comment il avait pu la négliger autant.

Je t’aime… 

Je t’aime aussi…

 

 

Alors?

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