Le journalisme est foutu


Il est possible que TVA Nouvelles puisse jugée pertinent suivant sa ligne éditoriale de titrer un « Trou du cul » à sa Une, il n’est pas certain que cela soit de qualité. La pertinence relève de la légitimité, du bien-fondé, la qualité touche à la valeur, à l’apport, à l’essence, à la substance. Or substantiellement, le journalisme qui se porte à merveille de M. Plotz est un journalisme sans qualités. C’est celui qui privilégie la forme sur le fond, celui qui fournit des articles de plus en plus courts, des flashs, pour imiter le Web dans la presse écrite. Le journalisme du buzz, du Like et du Share. Disons-le franchement du crétinisme.

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[…] On s’est, en revanche, assez peu arrêté sur le rôle que joue l’invasion de l’espace social par l’émotion. Les médias y contribuent abondamment, sans qu’on mesure toujours ce que ce phénomène peut avoir de destructeur pour la démocratie et la capacité de penser.

Il suffit de taper « l’émotion est grande » sur un moteur de recherche pour voir défiler une infinité de nouvelles, du banal fait divers aux attentats qui ont récemment ensanglanté l’actualité de Beyrouth à Ouagadougou. […]

Les simplifications médiatiques, le culte du « temps réel », les réseaux sociaux n’encouragent pas la sérénité dans ces affaires délicates.

Au-delà de la simple sortie de route politico-médiatique, l’émotion devient l’un des ressorts majeurs de l’expression sociale et du décryptage des événements. […]

L’émotion pose un redoutable défi à la démocratie, car il s’agit, par nature, d’un phénomène qui place le citoyen en position passive. Il réagit au lieu d’agir. Il s’en remet à son ressenti plus qu’à sa raison. Ce sont les événements qui le motivent, pas sa pensée.

Anne-Cécile Robert, Frémir plutôt que réfléchir – La Stratégie de l’émotion, Le Monde diplomatique, février 2016

 

Le journalisme est foutu. L’affirmation paraît saugrenue, elle l’est. Volontairement provocatrice, généralisatrice et simpliste, à l’image du journalisme d’aujourd’hui.

Le journalisme bon marché, celui des chiens écrasés qui rapportent les détails insignifiants et sordides de la vraie vie des vrais gens. Celui où les journalistes sont comme l’autre dirait ubérisés, pour dire précarisés, contraints de s’adapter à la nouvelle donne qui ne veut rien de trop intellectuel ou compliqué, qui veut du gut feelings, de l’accessible, presque du selfie, et le tout aussi concis qu’un tweet de 140 caractères. 

Le journalisme de marché, celui de l’offre et de la demande, justifiant ainsi les stratégies de l’émotion, le dérisoire, l’inopportun, les titres aussi racoleurs que la prostitution qui déambule sur le trottoir, parce que c’est ce qui marche, c’est vendeur, c’est ce que les gens veulent. 

Le journalisme de classe sociale, propriété des barons du grand capitalisme, défendant corps et âme les intérêts économiques bien singuliers, gardien du temple ou Chiens de garde. C’est le journalisme de conservation sociale, celui des Brigades de l’Ordre établi, ségrégationniste soufflant sur les braises des colères populaires pour que le feu de haine et d’intolérance qui brûle en l’intérieur de chaque pauvre, pauvre personne, pauvre ignorant, puisse se transformer en jet de flammes, car après tout l’odeur de brûlé, le goût de cendres, la couleur du sang et du ténébreux, c’est idéal pour l’audimat.

Surtout si ce sont des pauvres misérables qui crament d’autres pauvres misérables. Jamais vu de bourgeois gladiateurs, jetés en pâture pour l’amusement de la plèbe, ce sont toujours de pauvres malheureux du rien qui divertissent les Seigneurs assis dans les tribunes.

Le journalisme encourage, provoque, amplifie, et normalise cette ignominie. Le journalisme des  César

David Plotz déclare que le journalisme ne s’est jamais mieux porté. Le flux massif d’informations a donné lieu à des enquêtes et des visualisations remarquables. De faibles barrières à l’entrée ont ouvert le journalisme à des excentriques et des obsessionnels de toutes sortes qui n’auraient jamais pu collaborer il y a à peine une génération. Et les médias sociaux ont créé un cycle vertueux permettant au meilleur journalisme de se propager rapidement et de corriger rapidement les erreurs. Si vous vous souciez que le citoyen ait accès à une information plus ample, plus rapide et plus pertinente que jamais auparavant, alors notre époque est l’âge d’or du journalisme. On se demande si l’ancien patron de la rédaction de Slate désormais Grand Boss de Atlas Obscura qui se veut être le National Geography pour Millenials – rien de moins, en a fumé une bien bonne comme le Parti  Libéral Canadien de Justin Trudeau. C’est possible. M. Plotz est une personne très intelligente pour ne pas savoir que la problématique actuelle du journalisme n’est pas la visualisation remarquable ou la faiblesse des barrières à l’entrée, encore moins la propagation de l’information ou sa rectification quasi immédiate dans un processus bi directionnel, mais la qualité et l’indépendance du journalisme.

Ce sont là les véritables maux qui minent actuellement l’esprit journalistique. La qualité de l’information n’a absolument rien à voir avec la pertinence de l’information. Il est possible que TVA Nouvelles puisse jugée pertinent suivant sa ligne éditoriale de titrer un « Trou du cul » à sa Une, il n’est pas certain que cela soit de qualité. La pertinence relève de la légitimité, du bien-fondé, la qualité touche à la valeur, à l’apport, à l’essence, à la substance. Or substantiellement, le journalisme qui se porte à merveille de M. Plotz est un journalisme sans qualités. C’est celui qui privilégie la forme sur le fond, celui qui fournit des articles de plus en plus courts, des flashs, pour imiter le Web dans la presse écrite.  Le journalisme du buzz, du Like et du Share. Disons-le franchement du crétinisme. 

 

Dans un essai sur L’éthique des journalistes au XIXème siècle, Thomas Ferenczi, directeur adjoint de la rédaction du Monde, note que Zola s’inquiétait dès 1888 de la « fièvre d’informations qui caractérise la presse moderne ».

Pour lui, la presse, présentait déjà des aspects négatifs : « le sensationnalisme, le retentissement donné aux moindres faits, cette perpétuelle agitation qui fait qu’on n’a plus le temps de réfléchir, de penser ».

Zola stigmatisait encore, dans un article du Figaro de 1897, « la basse presse en rut, battant monnaie avec les curiosités malsaines ». D’autres que lui : « un amas informe, indigeste, de petits faits qui tombent les uns par-dessus les autres »…

 

Le constat est sévère comme la réalité est affligeante. Le flot déchaîné de l’information à outrance d’après Emile Zola – déjà à l’époque, consacre le spectacle au détriment de la réflexion, la futilité prend le pouvoir sur l’essentiel, l’info n’est désormais plus que cet entertainment frôlant l’obésité.

Infotainment et infobésité, les nouvelles réalités d’un journalisme dénaturé par la poursuite d’intérêts économiques et la réalisation du profit. Distraction, divertissement, émotionnel, manipulations, détournements, l’ère du sensationnalisme, produit de la société de consommation voire de surconsommation, manifestation de l’ultra capitalisme, impose de nouvelles pratiques et une redéfinition du journalisme.

 

Je croirais vraiment à la liberté de la presse quand un journaliste pourra écrire ce qu’il pense vraiment de son journal. Dans son journal.
Guy Bedos, Journal d’un mégalo

 

Pour dire les choses autrement, le journalisme tel que le définit la Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec (FPJQ) qui combine une recherche désintéressée basée sur les faits et leur vérification à l’acte de création qui consiste à raconter une histoire, est foutu. En fait, il est mort. Ou du moins celui de la conception de Albert Londres qui en faisait la plume dans la plaie, un journalisme qui n’existe pas pour plaire ni pour faire tort et donc le credo est indifféremment du sujet traité et du public ciblé : dire la vérité, et rien que la vérité.

Car un journaliste en tant que pilier de « l’éducation politique, économique, artistique, morale de ceux qui lisent » a une responsabilité citoyenne envers la société. C’est celle de contribuer de manière efficiente à la construction de l’espace, du dialogue, de la gestion, démocratiques, par la facilitation de la compréhension des enjeux, la dénonciation des abus, l’interpellation sur les injustices, la vigilance quant à la façon avec laquelle se gère le bien public et l’intérêt commun.  En ce sens, il est le fameux quatrième pouvoir. Celui qui soutient la liberté en favorisant le choix éclairé.

On le sait, la démocratie ne se limite pas au choix de faire ou de ne pas faire. Pour paraphraser un sujet-type digne du baccalauréat français il ne suffit pas d’avoir le choix pour être libre.

Le choix n’est qu’une présentation des possibilités, le choix éclairé est une évaluation impartiale et objective de ces possibilités afin de montrer leurs aspects essentiels et laisser entrevoir les conséquences qui peuvent en découler. Le journalisme est au cœur de cet élément fondamental de la démocratie par sa fonction d’informer le public. Et informer rime avec éclairer. Mettre du sens, permettre le discernement, pointer la lumière sur les zones d’ombre, clarifier, rendre limpide, et quelques fois agir comme éclaireur. 

 

Il y a un quatrième pouvoir, pourrait-on dire, parce qu’il faut, dans un système représentatif bien conçu, une représentation du pouvoir permanent de la société des citoyens au-delà des intermittences de son expression par le suffrage et, par conséquent, une représentation indépendante des pouvoirs élus.

Il est la réponse fonctionnelle à l’objection opposée par Rousseau à la « liberté des Anglais » que vantait Montesquieu – « le peuple anglois pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien » (Du contrat social, livre III, chap. xv).

Le quatrième pouvoir est celui qui empêche le peuple de tomber dans l’esclavage en maintenant quelque chose de sa puissance dans les intervalles de sa manifestation.

Marcel Gauchet , « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir », Le Débat 1/2006 (n° 138) , p. 17-29

 

Ce « quatrième pouvoir » était en définitive, grâce au sens civique des médias et au courage de journalistes audacieux, celui dont disposaient les citoyens pour critiquer, repousser, contrecarrer, démocratiquement, des décisions illégales pouvant être iniques, injustes, et même criminelles, contre des personnes innocentes. C’était, on l’a souvent dit, la voix des sans-voix.

Ignacio Ramonet, Le Cinquième pouvoir, octobre 2003, Le Monde diplomatique

 

Or le journalisme comme il se fait aujourd’hui – s’il informe, ou pour être précis communique, ce qui n’est pas tout à fait semblable – ne remplit plus ce rôle d’éclaireur.

 

Le gros appareil médiatique -surtout audiovisuel et numérique-, sans cervelle ni pilote, n’a plus rien à voir avec le journalisme. Combien de potins, de ragots, de « buzz » aussi stupides les uns que les autres (…) ? Combien de supputations sans lendemain et de rumeurs sans autre intérêt que d’alimenter un bruit de fond ?
Jean-Claude Guillebaud,  écrivain, essayiste et journaliste français

 

Le journalisme, la presse, les médias, ne sont plus le quatrième pouvoir. La faute n’est pas tant les récents progrès des communications et des technologies y afférentes, le mal lui est antérieur, remontant au moins jusqu’aux débuts de la concentration des médias

 

Il n’en demeure pas moins que la très grande majorité des journalistes s’inquiète des impacts de la concentration de la propriété de la presse et de la convergence des médias, sur des choses aussi essentielles que la qualité, la diversité et l’intégrité de l’information.

 

On dit toujours, au nom du credo libéral, que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie. Je n’ai rien, évidemment contre la concurrence, mais j’observe seulement que, lorsqu’elle s’exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs (il suffit de voir avec quelle facilité les journalistes passent d’un journal à l’autre, elle homogénéise.
Pierre Bourdieu, Sur la télévision – 1996, page 23

 

Convergence, fusion, conglomérats médiatiques, monopoles privés de quelques personnes qui en assurent le contrôle, les médias (de masse principalement) soumis au diktat de l’actionnariat et de la loi du marché, ne visent plus à informer dans un mouvement de démocratie de mobilisation mais à rentabiliser au maximum l’entreprise médiatique ou de presse qui s’avère finalement n’être qu’un outil de production parmi tant d’autres. 

Le changement se traduit en troisième lieu par une perte d’autonomie des rédactions face aux services gestionnaires. Il est banal de voir des journalistes de télévision ou leurs organisations déplorer la hiérarchie des titres des journaux télévisés qu’elles doivent définir sous la pression des logiques d’audimat [Syndicat national des journalistes, 1993]. Le phénomène ne se cantonne pas à la télévision.

En juillet 1999, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue médicale New England Journal of Medecine a été congédié par ses actionnaires, au motif qu’il refusait de consentir à l’utilisation du logo et du titre de son journal pour des opérations de marketing ou la publicité d’autres revues du groupe davantage orientées vers la promotion des produits pharmaceutiques que sur l’évaluation scientifique des avancées de la médecine.

Ces changements objectifs prennent enfin une consistance redoublée dès qu’ils deviennent intériorisés par les journalistes non comme des contraintes mais comme les instruments d’évaluation de leur compétence. 88 % des journalistes britanniques placent désormais la vitesse de réaction comme première qualité professionnelle, 47 % revendiquent la mission de « divertir et détendre » –  les chiffres ne sont que de 40 % et 19 % en Allemagne [Esser, 1999].

Parce qu’ils condensent l’implicite d’une pratique professionnelle, les adages des salles de rédaction suggèrent l’intériorisation de ces nouvelles normes : « When it bleeds, it leads/Quand ça saigne, ça baigne », « Never let the facts kill a good story/Ne jamais laisser les faits bousiller une bonne histoire. »

Érik Neveu, « VI. Les derniers jours du journalisme ? »,  Sociologie du journalisme, Paris, La Découverte , «Repères», 2013, 128 pages

 

Dès lors, il n’est pas étonnant que l’on assiste à une communication médiatique homogène malgré la diversité apparente des parutions, la frénésie du scoop (mot totalement tombé en désuétude de nos jours et remplacé par les concepts de buzz et de viral – car il ne suffit plus d’avoir un scoop, une exclusivité, il faut savoir la transformer en bruit perceptible dans un environnement permanentent cacophonique), le populisme.

 

« On rêvait du village global, on redécouvre la tour de Babel » (p. 17).

Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer, Paris, CNRS Éd., coll. Débats, 2009, 147 p.

 

Les enjeux sont notamment ceux d’une homogénéisation (on parle parfois de pensée unique) et d’une perte du pluralisme de l’information (qui implique d’apporter un éventail de points de vue et que personne ne détienne trop d’influence ouverte ou cachée). Des enjeux proches sont ceux de la transparence de l’information, ou encore son indépendance par rapport à la politique, à l’industrie, à la publicité ou à certains lobbys.

D’autres enjeux sont celui de la qualité des service public d’information

 

Une communication médiatique qui tient lieu aussi d’opération de relations publiques pour les propriétaires de grands groupes, même si les journalistes s’en défendent, une attitude contraire eût été surprenante. Il est rare que l’on morde la main qui nous nourrit, il est difficile de cracher dans la soupe quand on a pris l’habitude de l’apprécier.

Personne ne veut crever de faim, nul n’a envie d’être ostracisé; d’une manière ou une autre tout ce beau monde qui se prétend indépendant collabore étroitement avec un pouvoir-système sur lequel il n’a aucune emprise et qui dirige tout, sans réellement souffrir d’une véritable mise en cause. C’est le Premier pouvoir. Le seul qui prévaut de nos jours. Celui qui ploie politiques et intellectuels, révolutionnaires et rebelles, ordinaires et anonymes. C’est le Pouvoir

 

Le pouvoir véritable est désormais détenu par un faisceau de groupes économiques planétaires et d’entreprises globales dont le poids dans les affaires du monde apparaît parfois plus important que celui des gouvernements et des Etats. Ce sont eux les « nouveaux maîtres du monde » qui se rassemblent chaque année à Davos, dans le cadre du Forum économique mondial, et qui inspirent les politiques de la grande Trinité globalisatrice : Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce.

Les moyens de communication de masse (stations de radio, presse écrite, chaînes de télévision, Internet) se regroupent de plus en plus au sein d’architectures foisonnantes pour constituer des groupes médiatiques à vocation mondiale. Des entreprises géantes comme News Corps, Viacom, AOL Time Warner, General Electric, Microsoft, Bertelsmann, United Global Com, Disney, Telefónica, RTL Group, France Télécom, etc., ont désormais de nouvelles possibilités d’expansion en raison des bouleversements technologiques.

En 1940, dans un célèbre film, Orson Welles s’en prenait au « super-pouvoir » de « Citizen Kane » (en réalité, le magnat de la presse du début du XXe siècle William Randolph Hearst). Pourtant, comparé à celui des grands groupes mondiaux d’aujourd’hui, le pouvoir de Kane était insignifiant. Propriétaire de quelques journaux de presse écrite dans un seul pays, Kane disposait d’un pouvoir nain (sans être pour autant dépourvu d’efficacité à l’échelle locale ou nationale (2)) face aux archipouvoirs des mégagroupes médiatiques de notre temps.

Ces hyperentreprises contemporaines, par des mécanismes de concentration, s’emparent des secteurs médiatiques les plus divers dans de nombreux pays, dans tous les continents, et deviennent de la sorte, par leur poids économique et par leur importance idéologique, des acteurs centraux de la mondialisation libérale. La communication (étendue à l’informatique, l’électronique et la téléphonie) étant devenue l’industrie lourde de notre temps, ces grands groupes cherchent à élargir leur taille par d’incessantes acquisitions et font pression sur les gouvernements pour briser les lois limitant les concentrations ou empêchant la constitution de monopoles ou de duopoles (3).

 

Celui des oligopoles qui ont eu la peau des lois anti-trust. Et qui sont désormais si gros, si importants, si titanesques, si tentaculaires, rendant obsolète le principe de concurrence, gouvernant à la place des gouvernements et des Etats, influençant tout, qu’il est inimaginable et finalement non-souhaitable (comble, la perversité, de la chose) de les voir s’écrouler. Too Big to fail

 

Certains grands propriétaires de l’industrie ont racheté une grande part de leur concurrents, comme dans le secteur des télécommunications, et de la diffusion. Dans le domaine de la presse, le groupe Axel Springer AG en Allemagne fédérale et le groupe Hersant en France ont procédé dans lesannées 1960 à de telles concentrations.

Aux États-Unis, six conglomérats (Disney, Viacom, Time Warner, News Corp, Bertelsmann, et la Comcast) possèdent 90 % du marché des médias. L’Australien Rupert Murdoch est aussi un magnat de la presse au niveau mondial, détenant de nombreux tabloïds et présent aussi dans le secteur de la télévision.

En France, de la même manière, quelques grands groupes (Lagardère, Dassault…) se partagent l’essentiel des médias. Les neuf principaux groupes de presse français réalisent un chiffre d’affaires qui se situe entre 2,2 milliards d’euros et 280 millions d’euros.

Par ordre décroissant de chiffre d’affaires, il s’agit de Lagardère Active (Lagardère), de la Socpresse (Dassault) (Le Figaro), du groupe Amaury (Le Parisien), de Prisma Presse, du groupe Le Monde, d’Emap Media, de Bayard Presse, d’Ouest-France et de Sud Ouest.

 

Le quatrième pouvoir est maintenant celui de l’impouvoir, qui n’est pas seulement celui  de l’impuissance. Pire, de la renonciation et de la collaboration. Mais celui de l’inerte, de l’inopérant. La mort. Encore que, dans bien de croyances la mort n’est pas le néant. Le journalisme lui n’a pas cette chance. 

 

Ici, il me paraît qu’on peut risquer le concept (mais s’agit-il d’un concept ?) d’impouvoir. Ni un contre-pouvoir, ni même une absence de pouvoir, mais ce qui intervient lorsque la description d’un phénomène peut ou même doit se dispenser du concept du pouvoir, parce que celui-ci s’avère, à l’usage, inopérant.

L’impouvoir ne commence pas là où l’on s’oppose au pouvoir, mais là où finit, dans la description des phénomènes mettant en scène des ego, la pertinence rationnelle de son concept.

Jean-Luc Marion, « L’impouvoir », Revue de métaphysique et de morale 4/2008 (n° 60), p. 439-445

 

A part son cadavre zombifié, que reste-t-il du journalisme? Quelques irréductibles villages gaulois, disparates, rentrés dans le maquis, survivant bien difficilement dans un contexte économiquement tendu, dans un environnement hautement concurrentiel. Il reste quelques journalistes dévoués qui incarnent sans que rien ne leur soit épargnés la noblesse du métier.

Quelques citoyens qui comme le faisait en 2003 Ignacio Ramonet appelle à la résurgence et à l’établissement d’un Cinquième pouvoir qui serait celui de la force civique citoyenne, contraire au système médiatique actuel dominant qui s’associe décomplexe à cette espèce de démocratie de contrôle qui protège les puissances de l’argent et agit contre le peuple. 

Celle qui vilipende l’ouvrier, le prolétaire, le précariat, qui s’émeut du sort des banksters, de ses richissimes propriétaires et autres financiers. La démocratie de contrôle et la guerre sale médiatique qui dynamite toute tentative de modification de la hiérarchie sociale et l’inégalité de la richesse par des campagnes intensifs de désinformation, de distraction, de spectacle dans lesquels l’émotion tue le factuel, le factuel cesse d’être neutre pour servir un discours (journalistique) d’opinion, orienté, biaisé, sans éthique.

Multiplication des chroniqueurs, des éditorialistes, saturation du fait divers, de la petite phrase, de l’insignifiante chicane ou de l’inutile vedette ou mise en vedette du rien du tout. 

 

A la « stratégie du choc (8) » décryptée par Naomi Klein, faut-il ajouter une « stratégie de l’émotion » ? La classe dirigeante s’en servirait pour dépolitiser les débats et pour maintenir les citoyens dans la position d’enfants dominés par leurs affects.

L’émotion abolit la distance entre le sujet et l’objet ; elle empêche le recul nécessaire à la pensée ; elle prive le citoyen du temps de la réflexion et du débat. « L’émotion s’impose dans l’immédiateté, dans sa totalité, nous explique M. Claude-Jean Lenoir, ancien président du cercle Condorcet-Voltaire.

Elle s’impose au point que toute conscience est émotion, est cette émotion. L’émotion demeure l’ennemie radicale de la raison : elle n’essaie pas de comprendre, elle “ressent”. On doit cet état de fait contemporain sans doute aussi à l’influence et à l’émergence des réseaux sociaux. De distance, aucune ! On “tweete”, on “gazouille” à tour de bras. Se dégradent le sens critique, la culture, la recherche de la vérité. On “balance”. »

La valorisation de l’émotion constitue ainsi un terreau favorable aux embrigadements guerriers des philosophes médiatiques toujours prêts à soutenir une guerre « humanitaire », à l’instar d’un Bernard- Henri Lévy dans l’expédition de Libye en 2011. Mais aussi un terreau plus quotidiennement favorable aux mécaniques du storytelling (9) et aux fausses évidences du populisme.

 

Les politiques qui possèdent des empires médiatiques, des empires médiatiques qui s’achètent des politiques, des journalistes qui se vendent au marketing de contenu, des salles de rédaction qui font preuve de la même démagogie que les parlementaires, le journalisme en crise qui justifie la damnation de son âme par l’instinct de survie.

Sauf qu’il ne survit même plus. Et il est foutu. Et c’est peut-être la seule grande nouvelle du jour. 

 

Dix ans après que Francis Fukuyama eut rêvé « la fin de l’histoire », des journalistes américains s’inquiètent de « la fin des nouvelles ». Les consommateurs d’informations, dégoûtés par une avalanche de dépêches trop superficielles sur un monde qui ne leur offre que frustrations et impuissance, auraient cessé de s’alimenter. Si la diffusion de la presse ne s’effondre pas partout, elle recule dans plus de deux pays sur trois. Le renouvellement du lectorat ne se fait pas : l’intérêt des jeunes pour les nouvelles qu’on leur offre est catastrophiquement bas.

Les causes de cette désaffection sont multiples, mais comment ne pas évoquer d’abord un « journalisme diminué et déraciné », se dégradant « à mesure que la presse de qualité et les chaînes de télévision courent après les sujets »de société« , histoires anodines, ragots sur les célébrités, scandales sexuels chez les puissants, et sacrifient les informations sérieuses sur l’autel d’une démarche cynique destinée à augmenter l’audience ; à mesure que les directeurs de rédaction font équipe avec les responsables du marketing et renoncent à enquêter sur leurs annonceurs les plus généreux pour ne pas mettre en cause les recettes publicitaires de leurs journaux  ».

Cela devait bien arriver. A force de redéfinir sans cesse ce qui est information en fonction de ce qui divertit et de ce qui rapporte, de conclure que, puisque cela rapporte, c’est que ça informe sur ce qui intéresse, d’expliquer à tous ceux que la dérive de la presse inquiète que « le monde a changé », de prêcher « la fin du politique » pour ensuite s’étonner qu’une politique ayant renoncé à l’existence encourage les lecteurs – et les électeurs – à s’en désintéresser, de réfuter à coups de plaidoyers hautains et médiocres les mises en garde les plus légitimes, le crédit déjà fragile du journalisme s’est étiolé un peu plus.

 

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