Errance d’une survivance


Je viens des tropiques. Là où la misère n’est pas moins pénible au soleil.. Et si je suis aussi sombre, c’est parce que Dieu m’a oublié dans le four, c’était dimanche. Il faisait trop chaud pour travailler.

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[…] car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.

Matthieu 5 :45

 

 

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Je viens des tropiques. Là où la misère n’est pas moins pénible au soleil.. Et si je suis aussi sombre, c’est parce que Dieu m’a oublié dans le four, c’était dimanche. Il faisait trop chaud pour travailler.

Je viens des terres d’argile, où le rouge vibre de passion, le gris couvre le ciel, le vert est nature, et où l’on chante en enterrant ceux qui partent.

J’ai jailli de la boue, je me suis fait tout seul homme. L’homme rouge, l’homme grigri, l’homme nature, l’homme trépassé, le gosse vivant.

Je viens de cet ailleurs qu’ici l’on croit connaître et qui se réduit à la littérature d’ignorance, de l’exotisme et du safari cathodique : Discovery Channel, Canal Evasion, les plans larges d’un singe se balançant de liane en liane, hurlant le sauvage et faisant le sot devant sa guenon de Jane.

Je viens de cette contrée où l’on sait crever de joie, en célébrant chaque souffle comme le dernier, où poussent les baobabs de la mémoire sous l’ombrage desquels les complaintes et les colères viennent se retrouver pour partager la kola fraternelle.

Sur ces terres que l’on noie du sang des innocences, et malgré les injustices épouvantables, les âmes n’ont pas oublié qu’à l’aube des temps elles ne faisaient qu’une.

J’ai tant appris de ces lieux désormais lointains, des histoires racontées autour d’un feu incandescent les soirs sans étoiles; tout autour le silence dominant majestueux le sommeil apaisé des ancêtres.

Des légendes invraisemblables mises en scène avec talent par des vieillards qui ont connu l’âge d’or et sa disparition; dans leur regard le rêve du glorieux retour, brillant.

Des mythes en couleurs transmis par le verbe originel – qu’aujourd’hui l’on dit vernaculaire, villageois, – aux héritiers que nous étions afin que l’identité ne meure. Nous étions les réceptacles d’une mémoire qui venait de très loin, et en fin de compte nous étions, nous sommes, nous resterons, des passeurs. Parce que notre premier devoir reste avant toute chose de ne pas oublier. C’est un privilège autant qu’une bénédiction, qui souvent ne sont aisés à porter.  

Lorsque je repense à ces récits empreints de fantasmagories et d’irréel, je ne puis m’empêcher de me sentir en exil dans cette modernité triste, stérile, avilissante, déshumanisante. De me sentir comme un OOPArt.

 

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Je viens des tropiques. Là où le soleil est un calvaire durant cette longue moitié de l’année qui voit les couleurs s’effacer d’un coup de vent sec. L’enfer du labeur pavé de modestes intentions ne fait pas oublier l’essentiel: chacun porte sa croix mais jamais tout à fait seul. L’enfer ce n’est pas les autres. C’est chacun solitaire, reclus, écarté des autres, à distance des cœurs, enfermé dans la bulle suffocante de sa propre individualité suffisante.

Je viens de ces tropiques qui pendant une longue moitié de l’année le ciel pleure, violemment, furieusement, noyant les larmes des hommes. L’enfer est une boue avec laquelle l’on a appris à construire des abris. Il n’y a jamais rien d’éternellement dramatique. La résilience est une seconde nature.

La vie là-bas se gagne au prix d’âpres batailles. Et la première bataille est la naissance. La vie est d’une importance tel que vivre en se satisfaisant de la médiocrité, l’inertie, la complainte permanente, n’est pas concevable. Il n’existe d’ailleurs pas de mot précis pour abandon, capitulation, contentement. La vie est un mouvement, constant, et s’enraciner, se sédentariser équivaut à mourir. Je viens d’un peuple de nomades à la recherche de l’idéal, du vivant, de l’inspirant, du juste, de l’humain. De la terre. 

 

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Je viens des tropiques. J’ai été calciné par le soleil. Le Soleil de Satan de George Bernanos, qui m’a laissé comme un manteau obscur me permettant de marcher dans la nuit sans craindre ses ombres effrayantes.

Invisible dans la noirceur, invisible à la terreur.

Et depuis je préfère cette nuit dense, épaisse, pesante, avec ses angoisses qui sont autant de hantises dans mes nocturnes. J’aime la nuit. L’empire des morts. Le royaume de ceux qui savent se taire, dont le seul crime est d’avoir pour la sérénité de leur sommeil  tué ce soleil maudit, cruel.

Je n’ai pas de grands souvenirs de mon enfance, ils sont brouillons comme les gribouillis d’un gamin. Ils sont brouillard comme les vapeurs de l’opium. Le peu dont je me souvienne ne suffit pas à pondre un mauvais livre.

Car tous les livres autobiographiques sont mauvais. Pour ainsi dire, consigner sa sismographie intérieure dans ses moindres soubresauts, c’est cela la littérature affligeante. Comme un blogue. Comme ce blogue.

Quelle prétention de croire que son être insignifiant intéresserait les lecteurs, qu’il y aurait dans cet immense univers des esprits parcourant les moindres signes, les courbes et les lignes, du reflet dans le miroir d’un nombriliste.

Quelle prétention de conter ces vanités, les fadaises et les banalités du quotidien.Quelle prétention.

Je me suis toujours dit que l’on rendrait un grand service à l’humanité si au lieu de publier le narcissisme, accessoirement en bousillant l’environnement, on pouvait faire plus efficace, juste payer des séances chez Freud à tous ces moi-je-m’aime désespérants. Mais Freud est mort. Entre les cuisses de sa sœur, rêvant à Jung, dans un dernier soupir phallique. 

 

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Je n’ai pas de grands souvenirs de mon enfance, je suis né vieillard, c’est le syndrome de Benjamin Button.

Je suis apparu dans une communauté tribale où l’on m’a accueilli autant que n’importe quel invité au son des chants festifs, au rythme jubilatoire des tam tam. Il n’y a pas eu d’étoile du berger dans le ciel, encore moins de tremblement de terre, seulement un père qui s’est barré. Et une mère qui n’a eu de cesse de me dire que j’ai ressemblé à mon père. 

Arrivé, exténué par le périple de l’accouchement, j’ai été littéralement ressuscité dans cette drôle d’époque qui est pour paraphraser Patrick Modiano une longue saison métaphysique. Et j’ignore encore pourquoi, je suis resté. Je ne le saurai peut-être jamais.

Ce qui m’importe aujourd’hui – hormis de vous imposer, vous chers lecteurs suicidaires, paumés, à la curiosité de voyeur, cette littécarature ou littécraqure – c’est de me laisser emporter par  le vent, afin de n’appartenir ni à un moment ni à une place.

 

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Il m’a fallu m’enfermer dans une sorte d’hypnose pour noircir les blancs et voir surgir de l’oubli l’image atroce d’une institution académique catholique où  mon parcours scolaire a débuté. A un âge où mes congénères profitaient encore allègrement de leur oisiveté angélique, j’ai goûté pour la première fois à l’alacrité de l’apprentissage. 

De nos jours, on dira que j’ai pris mon pied. Le pied dans le tapis, la gueule contre le mur de la placidité, la tempérance toute Jésuite.

Avant de savoir parler, j’ai appris à mémoriser bêtement des connaissances touffues, à ingurgiter des règles aussi incompréhensibles qu’inintelligibles pour le petit gros ventru que j’avais honte d’être. C’était l’aube du culte du corps, maintenant ce soleil-là est à son zénith. Et j’ai gardé l’enveloppe petit gros ventru. Par anticonformisme. A la McDo. 

 

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J’ai le souvenir des oies que nous étions dans l’élevage industriel qu’était l’éducation nationale.

Gavées de mixtures concoctées par les chimistes de la pensée bourrative. J’étais mafflu, charnu, débordant de graisse comme on déborde d’énergie, et  à la sortie de l’usine à fabriquer l’avenir de la nation, j’étais énorme, le cerveau obèse au bord de l’éclatement, l’intelligence en overdose.

J’ai traversé les années d’enseignement primaire en envoyant mes instituteurs à l’asile,  néophyte impertinent. Le système éducatif m’a rendu impitoyable, les châtiments corporels m’ont donné goût au plaisir sadomasochiste. Je suis désormais nymphomane de la douleur, et mes caresses des coups de fouet.

J’ai entamé mon secondaire auprès de prélats obsédés par le péché bien plus que par le savoir véritable. Enfant de chœur, j’ai fait une fixation sur les seins et la cambrure de la Vierge érectrice, responsable de mes premiers émois érotiques.

Je vous salue Marie, divine mère pleine de grâce. Que le fruit de vos entrailles soit béni.

 

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Nous étions les produits du capitalisme triomphant avec la fin du froid, la génération du dégel et de la mondialisation qui n’a internationalisé que les profits en localisant les misères.

Nous avons porté ce capitalisme tel l’étendard de la liberté. Encore à l’heure actuelle certains d’entre nous, ayant traversés les meilleures années sans en jouir, restent convaincus que nous avions raison sur tout. Contre tous. La génération de l’arrogance et de la fierté, du déni.

Nous étions la minorité visible privilégiée qui donnait à  la république bonne conscience. Et pour tous les autres, nous étions la personnification de la république ségrégationniste. Illégitimes et traites. Une race à part dans la race.

 

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Libéré sans conditionnel du secondaire, je suis entré en universitarisme comme on entre en religion. Mais contrairement à l’austérité monastique, j’y ai fait la rencontre amoureuse qui allait bouleverser mon existence et structurer durablement le matériau difforme qu’était mon esprit : le droit.

Amant du justicier. Bien que quelques fois infidèle, insatisfait, rigoureux, glacial, généreux, verbeux, accessible sans jamais être aussi simple, rigide tout en sachant faire preuve de flexibilité quand la nécessité exige de lui qu’il se hisse à la hauteur.

Décevant quand on croit le tenir, horripilant lorsque l’on est rempli de certitudes, détestable dans ces jours tristes où il s’est arraché le cœur pour ne pas s’émouvoir des lamentations du faible, je n’ai eu de cesse de l’aimer comme on essaie de toutes ses forces de s’accrocher à la bouée de sauvetage afin de ne pas complètement sombrer.

J’ai éprouvé ce besoin d’aimer le droit. De l’aimer comme on déteste s’abandonner à une foi qui se voit ébranler, questionner par ses propres anomalies, et que l’on pardonne faute de mieux ou par crainte du néant. 

Le droit a été un salaud, un goujat, une colère, une haine, une obsession, un exutoire, une projection, une contradiction, passionnelle, irrationnelle.

Quelques années plus tard, j’ai avec beaucoup de prétention et d’idéalisme porté le manteau du justicier. Affecté aux causes perdues, j’ai rejeté les sacrements administrés par les juges à des âmes reconnues coupables de damnation.

Convoqué le diable à la barre des témoins pour que les hommes puissent enfin regarder dans les yeux le Mal en chacun d’eux. Celui qui les attendait dans les coins les plus reculés de leur pureté, guettant le moment propice pour les posséder et les transformer en ce monstre terrifiant, répugnant, abject : l’horreur.

 

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J’ai erré une éternité çà et là. Un vent tempétueux. Un vent passant.

Pour certains j’ai été une brise, pour d’autres une bouffée d’air. Frais. Quelque chose de sec. Chaud ou polaire. Constamment un facteur aggravant ou amplifiant ce qui au fond n’attendait que de l’être.

Je ne suis resté assez longtemps nulle part. Je ne me suis attardé sur rien ni personne.

J’ai pris au droit l’infidèle, le suffisant, le détaché. Et comme lui, comme le vent, si je sais d’où je viens, qui je crois être, j’ignore où je vais.

Une errance. Nomade. Une survivance. L’errance d’une survivance. 

 

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