L’Hygiène de l’assassin de Amélie Nothomb


L’Hygiène de l’assassin est celle d’un mourant nobélisé. D’un roman inachevé. D’une histoire de fin et d’agonie. D’un corps-à-corps où tous les coups sont permis. D’une question. De strangulation. De meurtre. Et la naissance d’une tueuse. Amélie Nothomb. Écrivaine, assassin. A 26 ans, c’est déjà assez remarquable. Pour ne pas dire plus.

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Les sujets de thèses m’ont toujours amusé et attendri: c’est mignon, ces étudiants qui, pour imiter les grands, écrivent des sottises dont les titres sont hypersophistiqués et dont les contenus sont la banalité même, comme ces restaurants prétentieux qui affublent les œufs mayonnaise d’appellations grandioses.

Amélie Nothomb, L’Hygiène de l’assassin, Albin Michel, 1992

 

L’Hygiène de l’assassin eût été un roman magistral s’il sût resté inachevé. Un coup d’arrêt à la page 161. Une fin tachienne. Seulement, Amélie Nothomb n’est pas Prétextat Tach. Elle a continué, par un remplissage indigne, et donc par la force absolument inessentiel. Résultat : plus d’une cinquantaine de pages lamentables. Quelques fois, la cerise sur le gâteau, c’est l’absence de cerise. 

Et l’on réfutera l’hypothèse que ce soit là la faute classique, attendue, propre, au premier roman. Parce que l’auteure  est d’une précocité déconcertante et d’une maturité inouïe, tant sa maîtrise des rudiments nécessaires au grand roman se manifeste d’un bout à l’autre des 161 pages de l’édition Le Livre de  Poche publié en 2009 qui en compte 222.

Amélie Nothomb a 26 ans lorsqu’elle fait publier son oeuvre chez Albin Michel. C’est l’année 1992, la parution de Black water (Reflets en eau trouble) de Joyce Carol Oates, la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’URSS,  l’avènement du monde unipolaire américain, la Crise du golfe,  la constitution progressive de la bulle Internet, les premises du libre-échangisme moderne et du mondialisme, le Sida/VIH, les mass media, les pop cultures. Bref, les racines de la réalité contemporaine.

Amélie Nothomb s’introduit dans la littérature qui prend de plus en plus la parole plus qu’elle n’écrit. Si j’ai écrit ce moment, c’était parce qu’il était impossible à dire. L’écriture commence là où s’arrête la parole, et c’est un grand mystère que ce passage de l’indicible au dicible. La parole et l’écrit se relaient et ne se recoupent jamais.

La littérature qui s’entend beaucoup et qui ne se lit pas. Ou peu. Car la lecture carnassière se fait rare dans une réalité qui commence à s’ériger un temple du zapping, du sensationnalisme, de l’accessibilité immédiate.  

Cette lecture exigeante demande du temps, et au début des années 1990 on fait croire de manière plus insistante aux gens qu’ils n’en ont plus, ou qu’il est argent. Alors, les gens font ce que l’on leur dit. Ils abandonnent doucement la lecture carnassière, celle dans laquelle on plonge sans combinaison, dans laquelle on se noie. Celle de laquelle on jaillit souillés et brisés.

Pour finalement, souscrire à la nouvelle littérature médiatique qui se choisit des rockstar et autres superstars. Littérateurs et critiques littéraires qui se présentent comme les prophètes d’un ordre qui tient en estime la littérature jetable, oubliable, zapping. Celle en phase avec la société évoluée. Les gens suivent, sans se poser de question. Ils n’ont déjà plus le temps. Amélie Nothomb à travers son obèse et adipeux personnage central, trouve la parfaite formulation : La plupart des gens ne lisent pas. A ce sujet, il y a une citation excellente, d’un intellectuel dont j’ai oublié le nom : « Au fond, les gens ne lisent pas ; ou, s’ils lisent, ils ne comprennent pas ; ou, s’ils comprennent, ils oublient. » Voilà qui résume admirablement la situation, vous ne trouvez pas ?

 

– Ce sont les lecteurs-grenouilles. Ils forment l’immense majorité des lecteurs humains, et pourtant je n’ai découvert leur existence que très tard. Je suis d’une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j’en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie.
On n’est pas le même selon qu’on a mangé du boudin ou du caviar ; on n’est pas le même non plus selon qu’on vient de lire du Kant (Dieu m’en préserve) ou du Queneau. Enfin, quand je dis « on », je devrais dire « moi et quelques autres », car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique, sans avoir perdu une miette de ce qu’ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire.

Ils ont lu, c’est tout : dans le meilleur des cas, ils savent « ce dont il s’agit ». Ne croyez pas que je brode. Combien de fois ai-je demandé, à des personnes intelligentes « Ce livre vous a-t-il changé ? » Et on me regardait, les yeux ronds, l’air de dire : « Pourquoi voulez-vous qu’il me change ? »

 

La jeune auteure dans sa première étreinte avec le monde littéraire lui offre un baiser froid, d’une violence dont la subtilité, la finesse, expriment un talent d’une extraordinaire intelligence. Elle ne tombe pas dans la prétention révolutionnaire des premiers émois d’écrivain. Elle évite l’autobiographie à peine dissimulée du premier roman dont on en retient souvent que la mièvrerie et l’autisme.

Mais surtout Amélie Nothomb se fout éperdument d’elle-même. On sent dans ses lignes, le besoin d’autodérision, l’envie de pousser l’absurde dans ses derniers retranchements et de l’étrangler. C’est jouissif.

Parce que l’écrivain est un assassin. Par là, un humaniste. Sous les mots, il y a un crime. Le crime, c’est poser des questions sans y répondre. L’humaniste n’apporte pas de réponse, il interroge sans cesse. Et l’écrivain humaniste, assassin, par ses livres qui donnent envie de crever, provoque les seules guerres utiles auxquelles le lecteur devrait se livrer. En lui. Avec lui. Et comme dans toutes les guerres, ces guerres-là, cesser d’être le même. 

 

Vous n’êtes pas très malin, hein? Alors, vous vous imaginez que ce sont les livres « à message » qui peuvent changer un individu? Quand ce sont ceux qui les changent le moins.

Non, les livres qui marquent et qui métamorphosent, ce sont les autres, les livres de désir, de plaisir, les livres de génie et surtout les livres de beauté. Tenez, prenons un grand livre de beauté : Voyage au bout de la nuit. Comment ne pas être un autre après l’avoir lu? Eh bien, la majorité des lecteurs réussissent ce tour de force sans difficulté. Ils vous disent après : « Ah oui, Céline, c’est formidable », et puis reviennent à leurs moutons.

Evidemment, Céline, c’est un cas extrême, mais je pourrais parler des autres aussi. On n’est jamais le même après avoir lu un livre, fut-il aussi modeste qu’un Léo Malet : ça vous change, un Léo Malet. On ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet? Ah mais, c’est très important! Modifier le regard : c’est ça, notre grand-oeuvre.

 

L’Hygiène de l’assassin est celle d’un mourant nobélisé. D’un roman inachevé. D’une histoire de fin et d’agonie. D’un corps-à-corps où tous les coups sont permis. D’une question. De strangulation. De meurtre. Et la naissance d’une tueuse. Amélie Nothomb. Écrivaine, assassin. A 26 ans, c’est déjà assez remarquable. Pour ne pas dire plus. 

 

– Alors, pourquoi répugnez-vous à parler de vos romans ?
– Parce que parler d’un roman n’a aucun sens.
– Il est pourtant passionnant d’entendre un écrivain parler de sa création, dire comment, pourquoi et contre quoi il écrit.
– Si un écrivain parvient à être passionnant à ce sujet, alors il n’y a que deux possibilités : soit il répète tout haut ce qu’il a écrit dans son livre, et c’est un perroquet; soit il explique des choses intéressantes dont il n’a pas parlé dans son livre, auquel cas ledit livre est raté puisqu’il ne se suffit pas.

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