Normand ouest


Normand est Normand. Plus ouest qu’est. Trop vestige pour la modernité. Un musée que presque personne ne va visiter, un lieu culturel démodé. Une parole qui ne peut se tweeter. Un verbe digressif qui erre habilement dans l’agréable et l’utile. Un enseignement qui ne peut se transmettre à des générations qui n’ont pas le temps pour tout ce qui est en dehors de leur nombril. Et qui sont l’avenir du monde.

Publicités

L’appartement de Normand  est le raffinement même. L’extension spatiale d’une personnalité qui n’est pas juste singulière – cela serait trop commun, encore moins unique – car cela reviendrait à le classer dans un ensemble de caractères de ce type or Normand ne se classe pas. Son appartement est dans cet esprit. 

Je l’ai rencontré dans un cours en communication orale. Je ne suis pas un orateur cicéronien et j’ai décidé d’entrer en thérapie.

L’université offre une thérapie de groupe. Je ne sais pas comment ça fonctionne pour les autres, cette façon de faire, mais moi les groupes il n’y a rien qui me fasse autant chier. Et ce groupe n’était pas pour me convaincre du contraire. 

J’ai zappé le premier cours. Le plus inutile. Celui qui explique ce qui me paraît d’une limpidité à ne pas en rajouter. Surtout, il est celui où les membres du groupe doivent décliner leurs identités en reprenant au mot près l’information inscrite sur la carte d’identification civile et professionnelle.

C’est d’un ennui incontestable. Parce que au fond à part ceux qui trouvent ça intéressant de connaître ce qu’untel fait dans sa vie, le nom qu’il porte, on apprend guère de ce qu’est l’autre.

Et ce qu’est l’autre ne saurait se résumer en une succincte présentation. Cela demande un peu plus de temps.

Et du temps, nous en avions au cours des longues semaines que durait ce cours. Du moins, le temps de faire une ébauche des personnalités quand la comédie des premiers moments est vite essoufflée, et que dès lors cela commence à devenir drôle. 

 

 

J’ai fait l’école buissonnière. L’inutilité provoque chez moi la même réaction. Je m’abstiens, d’y participer. Ou j’essaie. Dans le cas de Normand, ce fût raté. Le second cours, il me rappela à mes obligations.

Je fis du mieux que je pus. Un nom. Un métier. Et mes attentes par rapport à cette thérapie de groupe.

Sur ce dernier point, c’est comme si on demandait à un malade de dire ses attentes par rapport à une thérapie dont le cadre, les constituants, les méthodes, la médicamentation, sont décidés à sa place.

Si cela vous est absurde, donc inutile – on devine qu’un malade ne dirait pas que ses attentes seraient de ne pas guérir ou dans le cas d’espèce d’un étudiant, travailleur, chômeur, en orientation ou en début de carrière, de ne pas en tirer un certain bénéfice immédiat – vous n’êtes pas seuls.

Mes attentes étaient une guérison de ma médiocre expression publique. De profiter de l’opportunité du perfectionnement professionnel qu’offre la Faculté de l’Éducation permanente pour réviser mes acquis, ceux qui datent d’une époque où le volubile, le pompeux, le pédant, était la norme. Un temps où parler s’entendait rigoureusement. 

 

 

A l’heure des réseaux sociaux, des Millenials, des digital natives, des générations qui rient en Lol, qui traduisent l’hilarité en Mdr, des emoji, de Snapchat, on ne parle plus ainsi. On tweete. On selfie. On Like.

On révise la grammaire en guillotinant l’accent circonflexe et toutes les autres complications, on s’émancipe de l’orthographe parce que après tout dans l’entre-soi juvénile on parvient à se faire comprendre. Le plus important. Tant mieux.

Je ne fais pas parti de cet entre-soi. Mon expression moderne, publique, est inusitée. Je suis le has-been du has-been. Jurassique.

Je procédais à ma mise à jour quinquennale. Et j’ai rapidement compris à quel point j’étais atteint, malade. 

 

mestre-fungo-animated-gif-9

 

De nos jours, ce qui prime c’est l’ultra concision. 140 caractères. De la simplicité qui vide le propos, charcute et dépèce le sens, circonscrit la curiosité, encourage l’imagé mais pas celui qui serait métaphorique, non, celui qui est illustré. On parle, on écrit, désormais, comme des bandes dessinées.

Et quelques fois pour donner davantage de vie à sa prise de parole, on anime la bande dessinée. Le résultat est prodigieux. Les gens sont à l’écoute. Ils comprennent plus facilement parce qu’intellectuellement ça ne va pas très loin. En plus d’être très divertissant. 

 

 

Normand est une survivance dans cette nouvelle réalité. Un vestige dans le cadre éducatif. Coincé dans une modernité qui en a besoin pour se rappeler ce qu’elle ne veut pas devenir. Ou plus devenir.

Sa seule issue est de s’écrouler, volontairement, tout en faisant l’effort de ne pas être trop bruyant et de ne pas soulever trop la poussière. 

Normand est une contre-culture dans un environnement qui encourage l’inculte, la paresse, le manque de savoir-vivre, la fainéantise dans ce qu’elle a de plus violent en termes d’indolence, de somnolence, d’atonie.

Sa contre-culture, débutant par une interdiction catégorique d’utiliser ordinateurs, téléphones intelligents et autres bidules durant son cours, était de l’ordre du sacrilège. Pour tous ces étudiants encore pubères à 20-25-28 ans, c’était une atteinte intolérable à leur droit fondamental d’être sur Facebook, Instagram, pendant que le pauvre homme s’égosillait à leur offrir le meilleur de lui. 

Normand a maintenu le cap. Cela ne fût pas une sinécure. Il ne faut jamais sous-estimer l’insolence et la bêtise des pubertaires qui sont dans la vingtaine. No limit comme ils disent. Je l’ai souvent plaint. 

 

couvL'artiste.qxd
Ici

 

Le problème avec le système éducatif de nos jours est simple. L’école est devenue un gros business. Comme tous les business, il faut qu’il soit rentable. Les politiques sont décidées à cette fin.

Avant, l’école formait les esprits. Nous avons glissé de cet état à celui d’une définition entrepreneuriale en passant par celle qui forme d’abord des personnes pour qu’elles soient admissibles à une rapide employabilité.

L’école n’instruit plus vraiment, n’éduque plus véritablement, elle est une usine à fabriquer non plus des citoyens mais des salariés, des entrepreneurs, des objets interchangeables, jetables, dont l’utilité se mesure à leur contribution au bilan économique annuel de la société. Adapter l’école aux besoins du marché

How much. Combien. Voilà la question désormais essentielle dans les politiques de l’éducation. 

Les étudiants une clientèle qu’il faut choyer à tout prix de peur de la perdre. La marchandisation de l’enseignement prenant l’étudiant et le plaçant sur un piédestal, comme jadis l’enfant-roi. C’est l’enfant-roi-soleil. 

Celui qui lorsqu’on lui demande de disserter sur ce qu’il aime commence par dire ce qu’il n’aime pas: le cri, les ordres, les ‘choses qui ne sont pas simples’, les devoirs, les trois heures de cours (qui sont trop longues pour qu’il garde sa concentration), etc.

Et quand il finit par dire ce qu’il aime c’est : son copain, sa blonde, son chalet, les soirées entres amis, les voyages (cartes-postales) desquels il revient étrangement inchangé, égocentrique, etc. 

Celui qui veut plaire et qui attend que l’on fasse tout pour lui plaire. Normand n’en a rien à cirer. L’enfant-roi-soleil jette bruyamment ses jouets pour manifester de sa colère. Boude dans son coin. Lève les yeux pour signifier son ennui, sa détestation. Jette le regard ailleurs pour manifester son indifférence, et passe par toutes les gammes de la frustration.

Il est à un stade de développement psychique que Freud n’a pas su détecter. Quelque part entre l’oral et l’anal. Il est arrivé pendant ce cours que le premier se mette à bouffer le second. En ces instants-là, Normand, psychologue de formation, semblait au bord de la folie. 

 

nbiron-1

 

L’appartement de Normand est d’un esthétique qui contraste avec ce qui se fait d’Ikea dans les condominiums montréalais. Il transpire, vibre, Normand. Sa grande culture. Avec les œuvres d’artistes du monde entier tapissant les murs. Avec son immense bibliothèque qui tutoie le haut plafond. Avec ses livres, ouverts, disposés partout minutieusement, aux pages jaunies, fragiles à force d’être tripatouillées par un esprit dont on devine l’amour pour les mots des autres. Normand est un critique d’art qui lit, qui se plonge dans les autres, c’est rare. Cela relève du chimérique. 

Chacun des meubles possèdent une histoire qui ne sort pas d’un catalogue de design d’intérieur. C’est l’histoire de l’homme. Son parcours. Ses rencontres. Ses extases. Ses oasis. Lui. Chaque couleur renvoie à une perception de la réalité dans laquelle se meuvent des visions contradictoires et qui en prenant de la hauteur, de la distance, ont ceci de cohérent qu’elles parlent du beau. Aussi banal que cela puisse être. Le beau. Saisi dans ses mouvements, dans ses sonorités, dans sa protéiformité ou son polymorphisme que sont ses aspects visuels, abstraits, éclatés, condensés. L’appartement de Normand est beau. 

J’y suis allé une fois. Nous étions quelques étudiants à avoir voulu répondre à son invitation post-cours et examens finaux. Nous étions une poignée. Et c’était à la fois ce qu’il fallait et ce qui était nécessaire. La soirée fût un cocktail de bonnes impressions. Étonnantes découvertes. De validation et d’invalidation des intuitions. De rectification et de renforcement des ébauches. 

Je n’y suis plus retourné. Il est des émotions qui ne méritent pas d’être vécues une second fois.  La première est la bonne. Et elle doit rester ainsi.

Je doute que je saurai apprécié un chargé de cours comme celui-là. Je ne crois pas qu’il en existe qui puisse faire le résumé analytique, approfondi, d’une centaine de livres, en trois heures, sans avoir recours une seule fois à des notes.

Un qui vous parlant d’un mot soit capable de vous le disséquer en s’appuyant sur une multiplicité de références, littéraires, artistiques, philosophiques, et vous le présenter dans ce qu’il a de plus inattendu, de riche.

Un qui prend l’impertinence des étudiants comme une opportunité de les éduquer comme il faut, puisque manifestement leurs parents ont comme moi le premier jour fait l’école buissonnière.

Sarcastique sans être brutal ou humiliant. Concetti. Emphatique. Puriste. Préciosité. Afféterie. Sans être mortifère, fastidieux, maussade. 

Normand est Normand. Plus ouest qu’est. Trop vestige pour la modernité. Un musée que presque personne ne va visiter, un lieu culturel démodé. Une parole qui ne peut se tweeter. Un verbe digressif qui erre habilement dans l’agréable et l’utile. Un enseignement qui ne peut se transmettre à des générations qui n’ont pas le temps pour tout ce qui est en dehors de leur nombril. Et qui sont l’avenir du monde. 

La thérapie de groupe n’a pas fonctionné. Pour ne rien changer. Je ne suis toujours pas Cicéron. Ce n’est pas si grave. Je lis, j’écris beaucoup plus que je ne parle. Ce qui est bien à une époque aussi cacophonique que billevesée et qui a besoin de se faire entendre.

A la fin de ma mise à jour, je sais désormais lire un texto envoyé par tous les pubertaires de 20-25-28 ans dans mon entourage. Je suis moderne. A la différence près que, à l’instar de Normand, je suis à l’ouest. 

 

 

17b26535ad5c71305f696c8c7e20447f

 

1691308

 

Lien: Normand Biron.

2 commentaires sur « Normand ouest »

Alors?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s