Lettre à un auteur


Je ne sais pas si on vous le dit souvent, mais vous parlez bien.

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Cher Vous,

J’aime beaucoup vous entendre parler. Je veux dire vous lire. Vous le faîtes si bien que c’est presque la même chose, et pour dire les choses telles qu’elles doivent être je m’impatiente quand je ne vous parle pas, et encore une fois je veux dire quand je ne vous lis pas.

Je m’impatiente.  L’attente et mon ennui de vous sont une souffrance qui ne serait comparable à aucune autre.

Je m’ennuie de nos discussions, ce n’est pas facile tous les jours, ça peut me tuer. Ça me tue souvent.

Lorsque vous me parlez avec ces mots qui sont volés à mes plus intimes émotions. Lorsque je vous réponds que je vous comprends, que je sais de quoi il s’agit, que j’ai ressenti la même chose, et que je ne savais pas que l’on pouvait si bien le dire. Avec ces mots-là.

Que je ne suis pas toujours d’accord avec ces mots. Que je les trouve souvent froids, obsessionnels, puérils, drôles, intelligents, ridicules, brillants, malheureux, et cons.

Qu’il m’est arrivé de vous corriger. De prendre certains mots et de les mettre à l’envers. Parce que quelques fois être dans le norme, suivre les règles, c’est bien et si déprimant.

Que vous avez rectifié tant d’erreurs chez moi, que vous êtes comme un thérapeute. Et moi, j’ose le penser, votre confident.

Je vous dit tout ça, même si je parle dans ma tête, ce n’est pas grave, vous y êtes toujours. Quand vous me parlez avec ces mots qui s’alignent en recouvrant de vie l’immaculé désert. 

 

 

Toutes les réflexions que vos récits m’apportent. Toutes les questions que je me pose à la fin de chacune de vos phrases. Ce trouble dans lequel vous me plongez, cette jouissive libération quelques fois bien malgré vous que vous provoquez. Cette emprise sur mon réel absorbé et disparu chaque fois que je caresse vos lignes d’un regard fasciné, intrigué, interloqué, happé.

Je ne sais pas si on vous le dit souvent, mais vous parlez bien.

Au début, je me disais que cette capacité que vous possédez de manier aussi remarquablement les mots, était dangereuse pour moi. L’hypnose commence par une voix, une parole, une intonation, une tonalité, un rythme, un souffle, qui fait abstraction comme on fait table rase, et qui nous emmène si loin que l’on ne sait jamais si on en est totalement revenu.

Et avec quoi.

Votre voix est mon hypnose. Je l’entends le soir affalé sur ce divan où penche la faible lumière jaunâtre d’un lustre ancien. Je l’écoute me raconter des histoires. Je la sens me traîner ailleurs, quelque part, dans votre esprit, qui souvent est dans ma tête.

Pardonnez-moi si je me répète, si c’est confus, ce n’est pas évident d’expliquer ces choses-là.

Vous avez l’aisance et le privilège d’un langage qui s’oublie de nos jours. Que l’on n’apprend pas et qui ne s’apprend pas. Je suis pauvre de ce langage et cette indigence se manifeste par ces paroles un peu maladroites, gribouillis. Mais j’essaie.

Essayer, c’est déjà se rendre moins pauvre. Je crois. Ce n’est pas certain. On ne perd rien à le croire. A ce titre, c’est un pari pascalien.

 

Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère.

Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est.

Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter. 

 Blaise Pascal, Pensées, 1670,  Nouvelle édition illustrée et annotée par Henri Massis, Audin, Paris, 1949, p. 195

 

Et oui au début, j’étais certain que vous étiez dangereux. Parce que vous étiez hypnotique. Et donc manipulateur. Que le fait que vous puissiez à la suite d’un simple ordonnancement de mots, les uns derrière les autres, de banales sonorités juxtaposées les unes près des autres, avoir un tel effet sur moi, cachaient de malveillantes intentions.

Peut-être un viol. Peut-être un homicide. Peut-être tout cela à la fois. Au début, je ne vous aimais pas.

 

 

Puis, j’ai appris à vous connaître. À me laisser emporter par cette voix qui jaillissait de vos mots. À partir avec vous dans ces voyages autour d’un imaginaire surprenant, à fouler ces contrées inconnues qui me paraissaient quelques fois familières. À vous laisser faire, à votre guise, et je vous l’avoue à mon grand plaisir

Oui j’ai appris à vous connaître. Et quand le soir vient, je vous lis comme on écoute parler quelqu’un que l’on aime bien. Je m’autorise quelques fois à vous interrompre entre deux paragraphes, comme ça, une fois pour me rassurer que je ne suis pas schizophrène et que je ne me parle pas à moi-même. Une autre fois pour vous portez la contradiction. Ou alors pour regarder ce que j’ai ramené avec moi dans cette promenade que nous avons faite ensemble, dans votre esprit, dans ma tête.

 

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Je pourrais vous parler pendant une  éternité, je pourrais vous écrire une vie durant.

Hélas, vous et moi, l’éternité est dans la réalité du monde ne nous appartient pas.

Et je devine que vous avez d’autres promenades à partager avec moi, avec tous ces lecteurs-écouteurs que je ne connais pas. Qui sont vous. Qui sont moi.

Voilà, je me tais.

 

 

 

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