Je me souviens du soleil..

Les hirondelles sont passées, elles ne sont jamais revenues, dans des cieux jadis d’un bleu azuréen il descend une pluie de cendres.. Les crépuscules ont jeté l’ancre à l’horizon, et la nuit a succédé à la nuit.. Les aurores, désormais, viennent au creux de minuit, et durent une éternité.. Quelque part dans cette infinie ténébreuse, j’ai déposé mon fardeau, habillé d’une nudité embarrassante, je n’ai fait qu’avancer vers cette vallée inconnue où les chauves-souris s’élancent, brassent du silence sous la douceur d’une lune glaciale.. Ici, j’ai été moi-même, marchant selon mon intuition, perdant la vue pour mieux voir, car au fil de ma zombification diurne – de l’enfance aux heures tardives de l’adolescence – l’aveuglement à briller de ses plus sublimes feux..

Là-bas, j’ai été comme tout le monde, emporté par la mécanique abrutissante de l’individualité, engendrant des rivalités qui me paraissent aujourd’hui si puériles que quelques fois, oui, j’en ressens une certaine honte..

Des courses folles pour cesser d’être un parmi tant d’autres, des tentatives d’émancipation pour mieux s’installer dans le moule, la rébellion acnéenne, les cris d’orfraie nourris au bon-sentimentalisme, le jugement hâtif sans le nécessaire travail de compréhension, la maturité dénuée d’expérience chevauchant la bête de l’impudence, et de cet intellectualisme couplé au phrasé pédant, sous le soleil j’ai fait parti du monde..

La nuit m’a tendu les bras, j’ai foncé dans son cœur, dégoûté par la routinière bêtise, désabusé par l’effort sisyphéen – l’âme dépouillée de ces artifices qui courent les rues, l’apparence mensongère, l’illusoire éclatant, la boulimie du paraître, j’ai franchi le rubicond et je suis tombé nez à nez avec moi-même, et ce fut ma naissance dans la vie.. Les étoiles scintillantes dans mes cieux ont pris la place de vautours, ces gloutons de corps inertes qui achèvent d’effacer les restes de l’existence, des amis qui sont passés, des passantes qui ne sont jamais parties, des frères que j’ai détestés viscéralement, et des soeurs – ces jupons enivrants m’offrant la pomme de la fraternité comme lot de consolation à mes envies d’errances sentimentales – que je n’ai eu de cesse d’aimer..

Les vautours ont plané au-dessus de ma tête que j’ai souvent perdu dans les moments d’hystérie collective, ces orgies populaires où l’on fait semblant de partager quelque chose en bâillonnant cette petite voix agaçante qui rappelle inconvenablement que l’on est un roseau solitaire.. Ils sont restés aux aguets dans l’attente de la chute sanglante pour s’abreuver du vin écarlate..

Après les morsures de vipères, le crépuscule a sonné comme une délivrance.. Je me suis engouffré dans les ténèbres pour y trouver l’authentique lumière.. J’ai marché dans cette étendue, le pas hésitant, l’esprit tâtonnant et l’âme chancelante.. Dans les corridors de l’obscurité des caresses libertines ont guidé les battements d’un cœur que j’ai longtemps pensé éteint vers les bordels des désirs inassouvis.. Oui j’ai croqué la pomme, toute entière, toute belle, toute éphémère..

Insatiable et conquérant, j’ai mis à genoux ces tours imprenables, asservis celles que l’on avait béatifié, en m’enivrant de leur candeur que mes lèvres, fours crématoires charnelles, ont fini par transformer en désillusion.. La nuit m’a ouvert l’appétit, elle m’a offert l’exil loin des récriminations morales, loin de l’hypocrisie du soleil, des convenances ridicules qui telles des murailles abritent les aspirations étouffées par le regard fascisant des autres.. J’ai dansé avec les loups, trinqué avec les hyènes.. Des baisers de judas à répétition sur l’âme naïve, violée par des promesses d’authenticité et jetée en pâture aux trahisons venimeuses..

J’ai aimé mon prochain qui m’a haï avec la beauté de sa perversion, et je lui ai pardonné avec la rancœur vivace, brûlante dissimulée derrière les sourires de la réconciliation.. Des détestations qui ont la peau dure.. Une amertume persistante.. Il y a eu des coups de soleil atroces qui ont réduit en poussière les enthousiasmantes passions, beaucoup trop..

Quelques prénoms lointains, des murmures que le vent a emportés, des visages que le temps s’est acharné à effacer, un cimetière où sont enterrés tellement de souffrances.. Assis face au silence salvateur de la nuit, le regard perdu dans la voûte étoilée, je me souviens du soleil..

 

2003..

Les commentaires sont fermés.

Ce site vous est proposé par WordPress.com.