Rhapsodie bohémienne


La bohème. La bohème. Bob Dylan est le Nobel de littérature, tout espoir est permis pour Justin Bieber.

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La bohème. La bohème. Ça voulait dire que l’on crie famine en se mentant que l’on est heureux.

La bohème. La bohème. On n’a plus vingt ans, les filles posent toujours nues, et on n’écrit plus des poèmes. On prend des autoportraits, de son narcissisme, de son nombril, désormais sur le visage, de son postérieur contorsionné, bombé, boursouflé, de son bonheur, faux, exagéré, nudiste. C’est selfie.

La bohème. La bohème. Cela ne veut plus rien dire du tout. Le vocabulaire est liposuccioné, l’esthétique silicone, l’écrit le dire et le penser botox. On trouve ça dur et barbant d’ouvrir le dictionnaire, et ça se drogue sans avoir le talent.

La bohème. La bohème. Bob Dylan est le Nobel de littérature, tout espoir est permis pour Justin Bieber. Et les autres. Mario Vargas Llosa, Gabriel Garcia Marquez ,  Alexandre Soljenitsyne, Pablo  Neruda, Yasunari Kawabata, Samuel Beckett, John Steinbeck, Ernest Hemingway, doivent se retourner dans leurs tombes. Bob Dylan, créateur de « nouveaux modes d’expressions poétiques« , comme les jeunes disent: lol.  

Bob est sans doute talentueux, tout comme le furent George Brassens, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Jacques Prévert, Ira Gershwin, Dorothy Fields, ou le sont Robert Hunter,  Sheldon Harnick…

Bob a sans doute quelque chose de génial, comme l’avaient André Breton, Paul Eluard, Tristan Tzara… Le Nobel de littérature initialement c’était une « oeuvre littéraire » ayant « fait la preuve d’un puissant idéal ». Arthur Miller, snobé car « beaucoup trop prévisible« , un choix « trop populaire« , n’incarnait pas assez le « puissant idéal ». Bob, lui, oui. C’est un vrai foutage de gueule digne d’une bonne plaisanterie hypster. Ou d’une orgie hippie dans un fumoir miteux de l’East Village new-yorkais. Cela n’est pas fait pour tout le monde. L’académie suédoise s’est essayée au psychédélisme, c’est comment dire… hallucinant. 

La bohème. La bohème. Le reste du temps, on loge à une auberge espagnole, tout le monde se ressemble en prétendant être différent. On se révolte pour la commémoration en se demandant:  avant, comment faisait-on? Juste comme ça, en passant. En jouissant.  

La bohème. La bohème. Je vous parle d’un temps que les vingt ans connaissent, Montmartre est has been, les lilas sont des préservatifs qui flottent étendards sur le vestige de l’ordre moral.

On se rencontre, vit, s’aime, se sépare sur les réseaux sociaux. Les idiots sont désormais utiles et le peuple, celui d’en bas, celui qui n’est pas invité à la table, mange encore un jour sur deux. Quelques fois une demi journée sur trois. Tout en bossant comme un esclave. Prolétaire d’hier, précaire d’aujourd’hui. Et les riches crèvent d’obésité, leurs funérailles sont nationales payées par le peuple d’en bas, le peuple endogé, le peuple de rien du tout. 

La bohème. La bohème. Le rang des miséreux, avec leur ventre creux, qui fait la file du dépotoir au cimetière, espérant la gloire godotienne, s’étire le long des murs comme des malheureux devant un peloton d’exécution. C’est El tres de mayo de 1808 en Madrid de Francisco Goya. Le sacrifice des révoltés silencieux. 

La bohème. La bohème. Certains ne cessent d’y croire, rêvent d’un bon repas chaud au cœur de l’hiver, et sont emportés par le froid de l’indifférence, avec pour seul cercueil un linceul de neige.

D’autres réussissent à se trouver un poêle, quelque part dans les appartements abandonnés des hotels particuliers, quelque part dans lieux désertés des quartiers chic. Ce qui choque les bouches pleines qui oubliant les bonnes manières se mettent à hurler grande gueule ouverte: Scandale!

La bohème. La bohème. En fin de compte, ils crèveront tous. Et au printemps, la puanteur infestera les consciences, on découvrira que la civilisation est sale, immonde. Et le grand ménage fera oublier tout ça.

La bohème. La bohème. Personne ne prend plus les toiles, on liquide aux enchères les croûtes. Les nouveaux arrivistes de la culture imposent la surenchère de la médiocrité, et les plus intelligents d’entre eux, qui sont les plus téméraires, introduisent l’art en bourse et prêchent sa spéculation.

La bohème. La bohème. Personne ne prend plus les toiles. Désormais, on y navigue. Ça s’appelle surfer sur la vague, jusqu’à en boire la tasse. Le Contemporain s’est trouvé un synonyme à déliquescence, et les océans sont devenus des continents de plastiques.

La bohème. La bohème. Ça veut dire tu es sexy, à la limite de la politesse, pour ne pas dire fuckable, baisable, dans les frontières de la banalité. De la vulgarité. Du commun.

Les filles jolies montrent leurs seins, discutent d’épilation intégrale, serrent les fesses et se cambrent en défiant les lois physiques.

Les garçons sont jolis, montrent leurs poitrines, discutent d’épilation intégrale, se cambrent en réalisant défiant les lois physiques, passent plus de temps devant un miroir, font du sport pour être baisables, pleurent comme jouissent les femmes-fontaines, c’est la nouvelle sensibilité. Celle de Twilight. C’est cute.

La bohème. La bohème. L’atrophie a gagné le génie, et tout le monde est génial. Pour un moment. Le temps des alléluia. Le temps des like. Le temps des in. Dans l’auberge espagnole, où chacun apporte la même chose que l’autre, achetée en solde dans le même centre commercial, communiant dans la même angoisse, quelqu’un glisse que le génie véritable est la singularité de chacun. Il est satisfait de sa réflexion, les autres acquiescent et chantent en chœur ‘Putain c’est profond ce que tu dis‘. Il est content. D’avoir inventé l’eau chaude.

La bohème. La bohème. Les nuits blanches ont été bannies, jugées malgré elles trop racistes et discriminatoires. Les nuits sont restées des nuits, avec quelques fois des cristaux, des longs couteaux, ou un peu de bronzage, des nuits noires on dit.

On a jeté les pinceaux, on dessine avec des tablettes, la sensation n’y est plus, et cela ne manque à personne. Personne ne s’en souvient. Les moins de vingt ans ne savent pas. Et ils ne savent pas qu’ils ne savent pas. C’est sans espoir. 

La bohème. La bohème. Les retouches sur les dessins brillent à la Une des magazines, on croque toujours la matière en la manipulant pour que s’y fige la beauté impossible. Celle qui affamera encore plus ceux qui n’ont rien. Et qui tenteront dans un geste suicidaire de caresser cet inaccessible.

La bohème. La bohème. Le matin est une journée comme une autre, on ne s’assoit jamais, on court. Cela s’apprend dès le bas-âge, c’est inculquer le dynamisme, et faire des générations sans boussole des leaders dans le désert.

Et le café-crème est un luxe dont les ordinaires ignorent le goût, seuls les privilégiés qui possèdent tout prétendent qu’il en vaut la peine, les mêmes qui s’aiment autant qu’ils aiment la vie. Comment ne pas aimer la vie quand on peut s’offrir un café-crème? 

La bohème. La bohème. On n’a plus vingt ans. L’air du temps goûte le moisi, pour tout le monde s’est aussi merveilleux qu’extatique. L’air du temps est une pollution atmosphérique, on y vit toujours, comme on peut, en y rajoutant toujours un peu de l’irrespirable.

Et quand au hasard des jours je m’en vais faire un tour à mon ancienne adresse, je ne reconnais plus ces instants qui ont fait ma jeunesse, plus rien ne subsiste, seulement des terrains vagues qui ont le blues, du béton et de l’acier qui ont dans une insatiable voracité tout dévoré.

Un nouveau décor en fond vert où l’on fait jouer les effets spéciaux, la Civilisation comme Montmartre semble triste, et même les préservatifs qui faisaient un doigt d’honneur à l’ordre moral font pitié. 

La bohème. La bohème. On est vieux. On est fous.

La bohème. La bohème. Ça ne veut plus rien dire, du tout.

 

 

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