Grand-mère est morte


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Jeudi, 27 octobre 2016. 07h 28mn. Message Whatsapp: Je n’arrive pas à te joindre. La grand-mère vient de mourir. Appelle-moi quand tu peux. 

Chrispy est laconique. Il n’y a pas mille façons d’annoncer à son petit-frère qu’il vient de perdre sa grand-mère. Nul besoin de s’épancher longuement. Dans ces moments-là, les belles phrases littéraires paraissent ridicules, impossibles, artificielles. 

Grand-mère est morte. La phrase a produit une sonorité creuse, un écho dans le vide intérieur, jamais les mots ne m’ont parus si inertes, sans vie.

Je n’ai pas relu le message. Je n’ai pas répondu dans l’immédiat. J’ai fermé le téléphone et je suis allé tirer une clope.

Dehors, le temps froid, le ciel ombrageux, le bruit de la campagne, la cigarette pincée par des lèvres sèches, frémissantes, j’ai regardé l’existence, et j’ai ressenti cette impression étrange de ne pas y être.

Et la phrase revenait sans cesse, harcelante, boomerang. Grand-mère est morte. J’avais froid. 

Toutes les belles choses que j’ai connues étaient des femmes. Ma mère. Ma grand-mère. Ma femme. Mes filles. Chacune d’elles était le centre de mon monde. Toutes ont donné un sens à l’insensé, une sérénité au tumulte, une force d’avancer, une résilience, un système de valeurs, et beaucoup de couleurs. Ce matin, j’en ai perdues une. 

Je ne me souviens plus de la dernière fois que je l’ai vue. C’était il y a quatre ou cinq ans. Je suis parti depuis trop longtemps. Je sais maintenant que notre au-revoir était un adieu. Lui ai-je dit à quel point je l’aimais? Je l’ignore. Aujourd’hui, c’est trop tard. 

Je n’ai plus que ces mots, impudiques, pour dire ce que j’aurais pu exprimer. Elle ne les lira pas. J’écris pour mes filles, elles qui ne l’ont pas connue, elles qui ne savent pas encore vraiment lire les caractères d’un langage où les émotions sont calligraphiées avec quelques fois si peu de justesse.

Dans dix ans ou dans vingt ans, quand elles auront appris à lire, comme il faut, avec l’expérience et le cœur, elles retrouveront ces mots qui n’auront pris une ride. Elles sauront de qui leur père est le fruit. J’espère. C’est tout ce que je puisse faire. 

Ma grand-mère était la fille unique d’un petit monarque africain. Elle me l’a dit lorsque j’avais onze ou douze ans. Nous étions assis sur la véranda de la maison maternelle, nous étions seuls ce qui était peu courant.

Dans les maisons africaines ou de familles africaines, à l’époque, il y avait toujours du monde. Des cousins, pas éloignés, trop éloignés, des oncles, des grand-oncles, des tantes, des copains, des copines, des enfants du voisinage, des personnes de passage, des inconnues.

La porte de la maison familiale restait en tout temps ouverte et à n’importe quel moment n’importe qui débarquait, s’installait, s’abreuvait, et repartait, comme si de rien n’était.

J’ai grandi dans un environnement familial et culturel qui n’avait pas la hantise de l’autre. La peur de l’étranger n’existait pas, puisque autrui n’était pas un étranger. C’était toujours la sœur du frère de l’oncle du cousin du grand-père du voisin du grand-oncle.

Tout le monde était un tonton ou une tata, une mama ou un papa. Je n’ai pas connu d’orphelins, ni de grand-parents en maison de retraite. Un même toit pour tout le monde, partageant le même bol de nourriture, le même lit, les mêmes rires et les mêmes souffrances. La même misère et la même richesse.

Ce jour-là, seuls et assis sur la véranda, ma grand-mère se mit à me conter dans le respect de la tradition orale l’histoire de ses origines. Un peu de ma faute, une curiosité : Mâaaa, d’où viens-tu?

Elle avait jeté sur moi un regard interloqué: Pourquoi me poses-tu cette question? Je lui avais répondu: Je me demandais c’est tout.

Circonspecte. Un long moment de silence plus tard, exigea que j’ouvrisse mon carnet de notes que je traînais toujours avec moi et que je consignasse chacune de ses paroles. Tu es le seul de tes frères à m’avoir posé la question, tu seras le gardien de la mémoire! Tu fais bien, je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre! Elle a vécu plus d’une vingtaine d’années. Elle n’a plus jamais raconté son histoire. 

J’ai égaré mon petit carnet de notes. Mais j’ai encore en mémoire les paroles de grand-mère. Le récit d’une permanente survie, d’une déchéance, d’un combat pour la dignité fait de violence et d’abnégation.

Mon père était roi, il était puissant, il était respecté, il était craint. Mais surtout, il était énoorrrrme! Pour te dire, il mangeait au petit-déjeuner un petit cochon à lui tout seul! Il ne marchait plus depuis des années et se faisait porter partout où il allait! Ma mère me racontait souvent qu’il avait des pouvoirs magiques, c’est pourquoi les français ont eu du mal à le tuer!

Quand ma grand-mère parlait, c’était le griot qui s’exprimait. Le film se déroulait sous les yeux, la 3D avant l’heure, la Virtual Reality en avance sur son temps.

Du haut de mes onze ans, je voyais mon arrière-grand-père obèse sur son trône fait de bois précieux et d’ivoire, écrasant de toute son autorité royale l’immensité de sa cour, le regard farouche, foudroyant, impénétrable, les notables révérencieux autour, et ses quelques dizaines de concubines pas loin.

J’ignore s’il était un bon roi, ce que je sais c’est que personne n’en parle mal! Je crois qu’il était une personne fière pour ployer sous la volonté de quelqu’un! Il détestait la soumission, n’oublie pas il appartenait au clan des « Têtes enflammées, Brûlées », ce n’était pas quelqu’un qui se laissait faire, c’est sûr! Son peuple se sentait protégé, tout le monde le dit! Et ça les français n’aimaient pas! 

Ma grand-mère ne parlait que très peu en français. Toujours en patois. Langue vernaculaire. Tribale. C’est en me racontant cette histoire que j’ai compris pour la première fois pourquoi.

Son père avait résisté au colon français, il avait refusé l’ordre colonial, il était rentré dans le maquis. Trahi par son propre frère, il fût assassiné. Beaucoup de plomb dans son corps gras. Ma grand-mère, trop jeune, s’était enfuie avec une servante désignée par sa mère. Elles s’étaient enfoncées dans la forêt luxuriante et dans l’obscurité. Elle n’a jamais revu sa mère. 

Tu es un prince! Ne l’oublie jamais! Cela exige de la grandeur d’âme! De l’humilité, de la sagesse et de la force!, me matraqua-t-elle. J’écrivais et je ne prenais pas la mesure de tout ça. Les années sont passées, je ne suis jamais allé voir à quoi ressemblait ce lieu, ses origines. Aujourd’hui, c’est là-bas que je veux être. 

Mon frère Chrispy a épousé une française. Une de ses filles portent le prénom de grand-mère, Marie. Elle a toujours été adorée par son arrière-grand-mère. Elle ne connaît pas son histoire. Encore trop jeune. Elle a le temps. Et ces mots sont aussi pour elle. Et pour les autres.  

Je crois que la vie est une grande ironie. Qu’elle nous enseigne bien des choses sans que nous le réalisions vraiment.

L’une d’entre elles est que l’amour doit toujours prévaloir sur la rancœur, la frustration, la colère et l’amertume. J’ai bien conscience que c’est tellement commun et que cela peut paraître absolument sagesse ronronnante, mais combien de fois nous le perdons de vue, englués et aveuglés dans des détestations stupides, des haines qui ont la peau dure?

C’est là une leçon que la vie et ma grand-mère m’ont offert, les enfants ne sont coupables des fautes de leurs parents, à moins qu’eux-mêmes n’en décident autrement. 

A la fin de son histoire, grand-mère se tut. Elle ne reparla plus. Et pendant des années, j’ai conservé cette histoire au fond d’un tiroir, je n’ai pas toujours su quoi en faire. A présent, je me rends compte qu’avec sa disparition, je reste la courroie de transmission de cette mémoire. Le griot. Ma grand-mère savait parler, j’essaie tant bien que mal dans un effort d’oralité écrite de me hisser à sa hauteur.

De dire à quel point sa vie fût difficile. Dire sa personnalité imposante et caractérielle. Son intraitable sévérité. Son infinie insatisfaction de tout et de sa répulsion immodérée à l’égard de la médiocrité. Elle méprisait les faibles et l’ignorance. Les immobiles et les flemmards. Les soumis, surtout. 

C’est elle qui m’a raconté la première fois ma naissance, violant l’incompréhensible omerta de ma mère. J’étais né mort me dira-t-elle. Le médecin-accoucheur et les infirmières avaient tout essayé, sauver la mère et le bébé. Un choix impossible. Je n’avais pas survécu.

Elle me raconta comment mon père pour cacher sa douleur s’était barré de la salle d’accouchement, bouleversé, anéanti. Du drap blanc recouvrant mon corps et mon visage. De la désolation de tout le monde. C’était un garçon! 

Puis, du miracle. Une imperceptible respiration sous le drap blanc. Une sage-femme qui croyait avoir la berlue. Un médecin-accoucheur appelé dans la petite salle où mon corps inerte reposait. Du bruit, des ordres, des machines, une fessée. Un cri. Faible. Fragile. Des hurlements de la famille comme une espérance.

Et un autre cri. J’avais décidé de vivre et j’ignore pourquoi.  Ma grand-mère en remercia le ciel, les anges, Dieu, les ancêtres, et tout ce qu’elle pouvait. Elle me nomma Merci. Elle était la seule à m’appeler ainsi. A bien y penser, je crois que c’est pour cette raison que je déteste tant que les autres me disent merci. Ils n’en ont pas le droit, je ne le leur permets pas. 

Grand-mère est morte. De l’autre côté de l’océan. Elle était dans le troisième âge, à bout de course. Ravagée par une pénible vieillesse et son lot de maladies. Impotente depuis quelques années. Ce matin, couchée dans ses draps blancs, elle n’était plus là.

Et moi je suis ailleurs. Ici. Je respire mais je ne me souviens plus si je vis. Ni de la dernière fois que j’ai vécu. Il y a un organisme qui survit indépendant de moi. Il pense, marche, sourit, parle, aime. Se fait passer pour moi. Et tout le monde n’y voit que du feu. 

Je suis sorti sous le ciel ombrageux, et sous le flot de ses eaux déversées j’y ai noyé mes larmes, pour que personne ne s’en rende compte.

D’où je viens, les hommes ne pleurent pas. Ce n’est pas de la fierté masculine, c’est le refus de s’écrouler quand le sol se dérobe sous ses pieds. C’est rester debout, comme un rempart, comme un pilier, parce que les autres en ont besoin.

Et après quand personne ne regarde, sous la pluie, dans un coin de la solitude, pleurer. Silencieusement. Souffre et meurs sans parler dirait Alfred de Vigny dans son poème « La Mort du Loup » tiré du recueil Les Destinées.

Souffre et pleure sans pousser un cri

Grand-mère en serait fière. Elle me dirait: Merci. Et n’oublie jamais. 

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