Enfant de la terre


Les petits bonheurs que l’on s’offre racontent souvent de bien tristes histoires. Les fermes que l’on rase pour les cathédrales agroalimentaires, et le vacarme des soldes qui étouffe les suicides au milieu des champs.

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Ici bas, les galères se portent sur le dos, le front face au sol. Les espoirs se nourrissent de poussière, et l’effort creuse des sillons. Aussi loin que le regard puisse aller, il y a cet indépassable horizon, qui recule plus on avance. Ce n’est pas le supplice de Sisyphe, dans la réalité quand on roule sous la pierre, on ne s’en relève pas.

C’est l’histoire d’un homme qui laboure la vie, avant que l’aurore n’ouvre les yeux, et après que le crépuscule ait mis son sombre manteau.

C’est l’homme de la transpiration champêtre, qui caresse des vaches plus qu’il ne touche sa femme.

Celui aux traits tirés par la fatigue, et des mains qui n’embrassent que la terre. Et le fruit de son labeur se retrouve sur les étagères de la surconsommation, c’est que quelqu’un quelque part lui a volé sa sueur. Cet homme-là ne sera jamais riche et il nourrira le monde. Quand il crèvera, personne ou presque ne se souviendra que les placards de notre matérialisme obèse sont remplis de lui. 

Cet homme est à l’arrière boutique de la civilisation. De là, il cultive dans la boue, sous la pluie, dans la poussière, tout le plaisir gourmet de nos assiettes bien garnies. Personne ne veut savoir ce qu’il en est, à la fin du repas, chacun tend sa carte comme on tend la joue, reçoit la claque et sourit. Le souper fût excellent. 

Les petits bonheurs que l’on s’offre racontent souvent de bien tristes histoires. Les fermes que l’on rase pour les cathédrales agroalimentaires, et le vacarme des soldes qui étouffe les suicides au milieu des champs.

J’ai l’insistante impression de ne faire qu’inexister. Tourner en rond suivant un pervers schéma tracé pour que je m’y perde. Épuisé par des boucles qui tels des boomerangs reviennent sans cesse.

J’ai vu mon père tombé sur le champs de bataille, fauché par l’angoisse, des fins de mois incertaines, et foudroyé par une rupture du cœur que j’ai senti impuissant arrivé.

Je n’étais qu’un enfant, j’ai appris à grandir vite, sautant les étapes, l’apprentissage aux forceps où on n’a pas le temps de faire l’école buissonnière. À l’école de la vie, on ne triche pas.

Adolescent, j’avais la carrure du trappeur quadragénaire, les épaules larges pour supporter le poids de la famille, de toutes ces jeunes bouches à nourrir, des plus vieilles à qui il faut réapprendre des acquis perdus au fil des âges.

D’ailleurs je ne crois pas savoir ce que c’est que l’adolescence, je vois à peu près de quoi on parle, et c’est presque tout. Quand on affronte la dureté du quotidien, les crises, les rébellions, s’amuser, sont un luxe que l’on ne peut se payer.

Pour être honnête, je ne me plains pas, je ne regrette pas, je fais ce que j’ai à faire, labourer encore et encore du matin à la nuit tombée, sans arrêt, parce que le temps ici c’est de la survie.

J’entends bien ceux qui me disent qu’il faut vendre, que je suis jeune et que je devrais profiter de la vie. Et quand je leur demande ce qu’ils entendent par « profiter de la vie », ils énumèrent un tas de choses que mon langage à moi peine à déchiffrer. A saisir. A comprendre. Sortir, voyager, aller aux études, prendre du bon temps. Est-ce à ça que rêvent les personnes normales? Vaquer à l’oisiveté, accumuler des connaissances qui à elles seules n’apprennent rien du réel, faire des trucs inutiles juste pour le plaisir.

Le plaisir. Drôle de mot. Il me semble que celui qui y a pensé n’avait rien d’autre à foutre. Il croyait sûrement trouver dans cette appellation flemmarde le refuge pour sa propre fainéantise.

Il n’y a pas de plaisir. Ni satisfaction ni d’agréable quand il faut assumer les responsabilités auxquelles on ne peut se soustraire. Il n’y a jamais de plaisir car chaque respiration est une responsabilité. Prendre du plaisir est un leurre. Un simulacre. Une feintise. Qui nous fait gagner juste quelques instants de répit.

Et je vis ma vie en étant comme je le peux en attendant de crever à mon tour comme mon paternel. Et peut-être dans l’au-delà, j’aurai du plaisir. J’en doute un peu.

Un revenant m’a dit une fois que le paradis  était une grosse ferme où les gens comme moi domptaient la terre pour nourrir les anges.  Ils allaient traire des vaches pour que Dieu puisse boire son petit lait matinal, celui qui rend aussi fort, grand, en santé, beau que con. 

 

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