La lutte contre le racisme est-il un argument moralement acceptable pour justifier et permettre la manipulation génétique d’embryons?


Le couple mixte écrit: Notre demande a pour but de protéger notre futur enfant de l’inhumanité actuelle. Nous avons besoin d’avoir un enfant conforme à la normalité pour qu’il ne subisse pas la haine du fait de sa couleur. Il doit être selon eux de « bonne couleur » et de la « race de la majorité ». Bien entendu, si le comité accède à leur demande, le couple en sera à la fois soulagé et très heureux.

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Imaginons la situation suivante:

Un couple dont l’un des partenaires appartient à un groupe racial différent souhaite avoir un enfant qui ressemblerait en tout point au groupe racial majoritaire.

Admettons que la manipulation génétique d’embryons permette à l’aide d’un outil d’ingénierie du génome, de désactiver les gènes en cause sur les embryons. Et que les questions relatives à sa légalité ont en discussion au parlement.

Toutefois, ces discussions ont permis d’en arriver à un consensus qui autorise dans des situations médicales spécifiques et « pour des raisons de dignité humaine » la manipulation embryonnaire.

L’autorisation est temporaire et dure jusqu’à la fin du débat législatif. Le parlement étant l’instance suprême de décision de la constitutionnalité des lois. 

Des comités d’experts et de médecins sont institués pour entendre les personnes désireuses de bénéficier de cette opportunité. Ils doivent considérer toute la réalité médicale et humaine pour prendre leur décision. 

C’est ainsi que des couples dont l’embryon courrait des risques de développement de graves maladies (cancers, autisme, par exemple) ont pu obtenir l’assurance que leur enfant serait en ce sens en bonne santé.

Plusieurs de ces couples livrent leur témoignage dans les journaux en faisant savoir à quel point ils étaient heureux.  

C’est dans ce contexte, que le couple mixte susmentionné soumet sa demande au comité se situant proche de leur localité.

Dans la demande, il explique que leur démarche vise à lutter contre le racisme présent dans la société – les dernières années ont vu la montée et la propagation des mouvements xénophobes et racistes au point que l’opinion publique a élu un Chef de l’Exécutif ouvertement et clairement en accord avec ses idéaux.

Des actes de violence extrêmes, des meurtres haineux, la mise en place d’un système insidieux  de préférence raciale ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Le couple mixte écrit: Notre demande a pour but de protéger notre futur enfant de l’inhumanité actuelle. Nous avons besoin d’avoir un enfant conforme à la normalité pour qu’il ne subisse pas la haine du fait de sa couleur. Il doit être selon eux de « bonne couleur » et de la « race de la majorité ». Bien entendu, si le comité accède à leur demande, le couple en sera à la fois soulagé et très heureux. 

Leur demande est soutenue par des groupes de pression et une célèbre avocate qui a déclaré devant les médias: A l’heure actuelle, demandez aux gens d’être tolérants ou ouverts ne sert plus à rien, tous les jours des innocents subissent les insultes, la discrimination, des atteintes  à leur intégrité physique juste parce qu’ils ne sont pas de la bonne coloration raciale! Si tout le monde serait de la même couleur, la situation n’existerait pas! La meilleure façon de lutter contre le racisme, c’est d’en finir avec les races! Le comité est face à l’histoire!

Un sondage menée par une firme montre que 87% de l’opinion publique est en faveur de cet argument, et seulement 39% appuient la légalisation de la manipulation embryonnaire. 

Vous êtes un membre de ce comité, que feriez-vous?

L’argument de lutte contre le racisme est-il d’après votre éthique et votre conception personnelle de « dignité humaine » pertinent? Justifié?

En d’autres mots, cet argument est-il moralement acceptable pour une manipulation génétique de l’embryon?  

Votre opinion devra impérativement s’appuyer sur trois des quatre grandes théories de l’éthique normative soit l’utilitarisme, le déontologisme, l’éthique de la vertu et l’éthique relationnelle

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Analyse et éléments de réflexion selon trois approches en éthique normative: l’utilitarisme, le déontologisme et l’éthique de la vertu

Objectif de l’exercice

L’objectif visé dans ce cas fictif n’est pas d’en arriver à une bonne ou une mauvaise réponse. Plutôt de s’intéresser au cheminement cognitif, intellectuel, que vous suivez pour parvenir de façon personnelle à une réponse avec laquelle vous êtes « à l’aise ».

A cet effet, qu’importe votre réponse, la vraie question est pourquoi, qu’est-ce-qui vous motive? Quel est votre définition de ce qui est moralement acceptable ou non? D’où vient-elle? Comment procédez-vous? 

Les éléments qui suivent ont pour but de vous offrir quelques pistes de réponse. Vous pourrez éventuellement en discuter autour de vous pour voir comment procèdent les autres et en savoir davantage sur leur éthique, vice versa. 

Pour, contre, oui, non… mais au fond pourquoi? 

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Source

La morale réfère à un ensemble de valeurs et de principes qui permettent de différencier le bien du mal, le juste de l’injuste, l’acceptable de l’inacceptable, et auxquels il faudrait se conformer.

« Ce que j’ai fait en dénonçant le harcèlement dont j’ai été témoin est conforme à la morale. »

L’éthique, quant à elle, n’est pas un ensemble de valeurs et de principes en particulier. Il s’agit d’une réflexion argumentée en vue du bien agir. Elle propose de s’interroger sur les valeurs morales et les principes moraux qui devraient orienter nos actions, dans différentes situations, dans le but d’agir conformément à ceux-ci.

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L’approche utilitariste et conséquentialiste (morale de l’intérêt)

  • Si vous considérez que l’argument anti raciste est moralement acceptable pour une manipulation de l’embryon parce que cela contribuerait au « bien-être général », à la disparition du racisme, à l’égalité des personnes, votre approche est utilitariste.
  • Si vous pensez le contraire, soit que cela aura un impact incontrôlable, moindre, ou que vous doutiez de son utilité réelle sur la résolution de la problématique raciale, votre approche est utilitariste.
  • Si vous anticipez sur les dérives de la logique fondant un tel argument (par exemple que le même argument pourrait être utilisé pour justifier une manipulation embryonnaire afin que l’enfant soit conforme à l’idéal de beau car les moches dans la société sont tout autant discriminés ou stigmatisés, rejetés, « violentés », etc.), alors votre approche est utilitariste.

Ce qui fonde (le rationnel) votre conception du bien, du mal, du juste ou de son contraire, découle essentiellement de l’utilitarisme (« est-ce qu’une décision x permet-elle le bonheur des autres? » « Seront-ils heureux? » « Est-ce vraiment utile pour le bien-être général? »)  qui est un conséquentialisme (« quelles seront ou seront les répercussions de ma décision sur les autres, l’ensemble, sur mes proches, sur ma carrière? »). 

Dès lors, qu’est-ce que c’est que l’utilitarisme en éthique normative? Le conséquentialisme?

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Voici quelques repères pour vous aider à y voir plus clair.

L’utilitarisme a pour objet non pas la satisfaction hédoniste (le plaisir) mais l’accomplissement du bonheur (eudémonisme). Ce qui est bon ou moralement acceptable pour la personne utilitariste, c’est l’acte qui a pour conséquence le bonheur pour tous (qui maximise le bien-être collectif).

Tandis que chez l’hédoniste, c’est d’abord la jouissance personnelle, l’évitement du déplaisir, de telle sorte que ce qui est bon ou moralement acceptable pour l’hédoniste c’est son plaisir, l’agréable, la satisfaction des sens

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L’hédoniste est mué par cette recherche permanente de l’agréable, il en fait un principe de vie, alors que l’eudémoniste croit que le bonheur est une « finalité naturelle » dont bénéficie l’ensemble.

Outre cette différence de principe, la distinction entre un hédoniste et un eudémoniste est dans le fait que chez l’eudémoniste l’accomplissement du bien-être général résulte de la réflexion (il réfléchit, pèse et sous-pèse son acte, entrevoit les effets néfastes et positifs, les évalue, et décide); chez l’hédoniste la raison s’oppose au plaisir, et donc il ne s’encombre pas de telle considération. Jouir avant tout, se sentir « bien », le reste est secondaire. 

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L’utilitarisme est à cet effet un conséquentialisme (prendre une décision en prenant en compte ses probables effets sur l’ensemble, le bien commun). Grosso modo, une action est moralement acceptable si ses résultats sont utiles pour le plus grand nombre.

[…] ma recherche du bonheur s’arrête à partir du moment où elle diminue le bonheur d’un autre individu ou de celui du plus grand nombre, de la société ou communauté.

[…] ma liberté s’arrête lorsqu’elle porte atteinte à la liberté de l’autre ou au bon fonctionnement de la société.

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Dans cette perspective, un conséquentialiste se poserait ces questions:

  • Est-ce que le fait d’autoriser la manipulation embryonnaire afin d’obtenir un enfant qui ressemblerait racialement au groupe majoritaire favoriserait-il l’émergence d’une société pacifiée de tensions raciales? Les gens seraient-ils plus heureux?
  • Serait-on en mesure d’encadrer ou de limiter cette pratique? N’est-ce pas là une manière d’ouvrir la boîte de Pandore?  
  • Est-ce que la société s’en sortirait mieux renforcée? Le monde sera-t-il meilleur?

 

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Selon cette approche, la torture dans le sens qu’elle assurerait la sécurité du plus grand nombre serait un acte moralement acceptable. La peine de mort aussi. Egalement les guerres qui voudraient libérer les peuples opprimés. Etc. 


L’approche déontologiste (morale du devoir)

Le déontologisme est un rationnel qui s’appuie sur la notion de responsabilité et de devoir.

Une « éthique déontologique » est une « éthique qui soutient que certains actes sont moralement obligatoires ou prohibés, sans égard pour leurs conséquences dans le monde »

Ici, il ne s’agit pas contrairement au conséquentialisme (utiliarisme, eudémonisme, hédonisme) d’anticiper sur les impacts globaux de son acte ou de sa décision, mais de se demander:

  • Est-ce que autoriser la manipulation embryonnaire pour lutter contre le racisme, fait parti de la norme morale (« Le racisme n’est pas tolérable dans la société ») et donc un devoir?
  • Est-ce que c’est dans le contrat social et moral en vigueur dans la société? (le contractualisme)

Un déontologiste considère que l’acte moralement bon est conforme à certains devoirs, auxquels il s’est librement associés (autonomie de la raison – « je comprends mon engagement, je connais les implications, et j’y souscris sans contraintes, sans force extérieure à ma volonté ». En ce sens faire une chose par obligation n’est pas tout à fait la même chose qu’être contraint de la faire. Le premier signifie que l’on a choisi de respecter la règle donc d’y obéir, le second que l’on y est forcé).

Cette « loi morale » (exemple, « tous les hommes sont libres et égaux ») ne répond ni à quelque chose d’utile pour lui ni à un quelconque plaisir, encore moins à un bonheur. Un déontologiste intègre cette loi morale (cette norme morale) et la respecte qu’importe ses propres inclinations (sa sensibilité). 

De ce fait, cet acte-là chez le déontologiste est désintéressé. Surtout, il est impartial. 

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En quoi la norme morale d’après le déontologisme est universelle? C’est Kant et ses Fondements de la métaphysique des mœurs qui apporte une meilleure réponse à cette interrogation:  l’acte moralement bon est universel, parce qu’il pourrait s’appliquer à tous, qu’importe la situation, les particularismes, l’époque, le moment, indifféremment. Le déontologisme est immuable. Figé. Froid. Sourd et aveugle. 

La morale relève en effet de ce qu’on doit faire, et non de ce qu’on désire faire. Ce devoir moral n’est pas relatif, il ne varie pas selon les individus et leurs préférences, il vaut de manière universelle.

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Ainsi, Kant dira sans doute dans le cas d’espèce qui nous intéresse ici que la manipulation embryonnaire pour lutter contre le racisme est moralement acceptable si et seulement si:

  • c’est une action conforme au devoir (à la norme morale, à ce qui doit être fait, l’adhésion par respect à ses obligations, à la norme morale);
  • elle est inconditionnelle et impartiale (universellement applicable partout, pour tous et en tout temps);
  • elle est le produit d’une réflexion libre permettant l’institution d’une « loi morale » permanente;
  • l’objectif ou le but de cette action est de bien agir (« la bonne volonté », c’est l’intention qui compte et non les résultats – « je fais ce que je crois être la bonne chose parce que cela est conforme à mes responsabilités, à ce que l’on attend de moi (norme morale) et non parce que je veux être bienveillant ou faire du bien »). 

Ce sont des impératifs. On n’a pas le choix, parce que l’on accepte d’y souscrire.

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Deux impératifs kantiens à  retenir : 

« Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen » – (un acte moralement bon n’est pas calculé, n’est pas intéressé, ne vient pas satisfaire notre ego, ou participe à notre épanouissement personnel, c’est un acte dont nous ne tirons aucun bénéfice immédiat ou indirect). 

« Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (pour vérifier si l’acte que l’on pose est moralement acceptable, on valide son caractère universel, exemple si mentir est moralement « mauvais », alors l’interdiction du mensonge doit être partout instaurée, même dans une situation dans laquelle mentir sauverait des vies). 

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L’approche de l’éthique de la vertu 

Pour une personne qui agit selon l’éthique de la vertu, l’action moralement acceptable est celle qui est en adéquation avec sa conception de ce qui est vertueux.

En d’autres mots, si selon moi un individu vertueux est celui qui fait preuve de charité, d’humanisme, de bonté, de générosité, de sincérité, d’honnêteté,  alors mes actions ne sont moralement bonnes que lorsqu’elles sont conformes à cette attente (la réalisation de soi).

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Ainsi, pour une telle personne, la vertu est une exigence personnelle, un trait de caractère qu’elle associe aux actes qu’elle pose.

Dès lors, elle ne tient pas compte des conséquences de telles actions sur l’ensemble (conséquentialisme), ne cherche pas non plus à éprouver une certaine satisfaction (hédonisme), ne pense pas au bonheur d’autrui (utilitarisme), et ne se soumet pas à une quelconque obligation morale (déontologisme).

J’agis de cette façon parce que je crois que c’est bien. Point final. Et je crois que c’est bien car cela répond à ma définition de ce qu’est une personne vertueuse. 

Elle est là la seule et vraie motivation de mon action et de ma prise de décision. Qu’importe le reste. Une décision prise d’après cette approche n’est pas basée sur la raison (la réflexion), c’est un penchant naturel et une caractéristique dominante de la personnalité.  

Ainsi, l’éthique de la vertu fait appel à la sensibilité de tout un chacun. L’être sensible. Ce n’est pas un universalisme dans le sens kantien. Car la sensibilité, la vertu sont relatives.

En revenant au cas exposé plus haut, à la question de savoir si l’argument de lutte contre le racisme est-il moralement acceptable pour valider une manipulation embryonnaire, la réponse de personne « vertueuse » se ferait uniquement sur sa représentation de ce qu’est la vertu.

 

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Pour résumer

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Quelques remarques pertinentes

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Pour terminer

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Supplément

 

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