Demain, il fera beau..

Le vent apporte des promesses inavouées, le soleil tombe des cieux, lentement, dans une déchéance qui ne surprend plus le regard, il s’enfouit, il se meure, il s’évapore, il se réfugie dans la mer, comme si même le monde ne lui paraissait plus aussi digne de son éclat.. Les vagues apportent quelques murmures éteints, peut-être ceux des marins qui s’en vont si loin, peut-être ceux des amoureux qui se languissent de ce temps heureux où ils marchaient le long de ce boulevard sablonneux, enlacés, fièrement à l’écart du tumulte angoissant de la réalité..

Les vagues viennent léchées le rivage déserté par les illusions irrésistibles, les infinies ouvertes que l’on remplie de nos profondes espérances, elles se prosternent à nos pieds, roulent et s’étalent dans une danse rythmée par la même et perpétuelle symphonie de liberté.. La douceur de chaque rafale pousse le désir d’évasion à son paroxysme, le vécu quotidien apparaît dans son abjection naturelle, cruellement des milliers de questions se bousculent, des interrogations silencieuses, muettes qui ont perdu le sens de la rationalité attisent l’abandon de ce que l’on fut, de ce que l’on est, pour une inconnue obscure mais si reluisante, les envies se font pressantes, on se jure d’être anarchiste de sa propre existence, révolutionnaire à culotte courte, les pieds nus ancrés dans le sable, on pactise avec soi même en se disant que quelque chose doit changer..

Mais au final, on le sait rien ne changera, parce que l’on ne peut se le permettre, la civilisation nous a rendu obligés de ses déraisons, de ses illogiques rationalisées, de ses incohérences implacables qui structurent chaque respiration de notre esprit.. Face à la mer, le coeur ressuscite de son hibernation, le soleil crépusculaire fond les glaciers gigantesques, et l’encéphalogramme fait des soubresauts qui sont comme des électrochocs pour l’ âme ; la vie, la vraie, pas celle que nous mimons dans ce quotidien fait de béton et d’acier, de courses folles vers la reconnaissance, de combats enragés pour la survie ; fait irruption et bouleverse l’ordre niais et intelligible des choses, il y a des ailes qui poussent, et les cornes qui disparaissent..

Nous ne devons pas des anges, nous rentrons dans notre état originel, l’humanité sublimée par le feu de la rébellion.. Trop longtemps nous avons cru que perdre l’auréole de l’Eden était notre malédiction, et pourtant nous avons été maudits le jour où nous avons cessé de nous rebeller contre ce qui nous dénature, les restrictions incompréhensibles mais que l’on juge bon, les carcans infâmes, les prisons idéologiques d’où jaillissent des rivières de sang, la crainte de l’irréel que les mafia religieuses se sont empressées de s’approprier, l’angoisse de cet enfer qu’est le doigt de l’anathème, pire que le plus terrifiant des réquisitoires de l’inquisition.. Nous avons abandonnés lâchement ce que nous sommes par conformisme à un pacte social de deshumanisation, pour des promesses d’éternité que l’on annonce toujours et qui ne se matérialisent jamais..

La mer nous effleure, nous interpelle, nous interroge sur ce pourquoi nous avons tout délaissé, l’essentiel et l’authentique, pour ne devenir que des ombres spectrales de ce que nous fumes jadis.. Elle se glisse dans l’ordonnancement de la vie, s’incruste clandestinement dans les saillies de la conscience troublée, creuse encore plus les sillons douloureux, réveillant brutalement les souvenirs flous de ce que fut l’humain avant de se laisser transformer en machine..

La mer dévale, se heurte, nous heurte, envahit et se retire pour donner à ce qui vient de se réveiller, de s’émouvoir, l’ultime opportunité de s’habiter avant que l’amnésie volontaire ne frappe de nouveau.. Il reste un long trait rougeâtre à l’horizon, coincé entre les eaux désormais sombres et des cieux où ne brasille aucune étoile.. Le trait s’allonge, dans une traînée lumineuse, obstinée à ne rien céder à l’obscurité qui prend ses quartiers, il y a là comme une métaphore surréaliste dans ce spectacle de fin de cycle, une sorte de bouteille jetée à la mer porteuse dans son creux d’un message d’Espoir : qu’importe les extinctions dans nos vies, demain il fera beau..

 

2002..

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