Flou


Le rétroviseur est flou. Recouverte de buée, l’image a des contours imprécis. L’image est une réalité indistincte, les yeux qui la regardent semble souffrir de myopie.

Lui, c’est Joseph. Il est aussi flou que le rétroviseur, du moins du côté de Jeanne, siège passager. Jeanne n’est pas myope. Elle est lucide. Joseph, de son bord à elle, est parfaitement clair. Un bonhomme comme on en fait désormais. Conçu dans un laboratoire high tech par des geeks passionnés et en pixels, en tshirt bon marché, jeans prolétaire, blagues en html, décontraction Pac-Man, branlette Rubik’s cube. Joseph est un algorithme programmé pour maximiser l’expérience-client. Jeanne est satisfaite, Joseph est simple, personnalisable, compréhensif et anticipatoire. L’homme parfait. Un cyborg.

Le rétroviseur est replacé à l’endroit. Un geste inutile, puisqu’il n’y voit rien. Mais, Joseph a été programmé pour accomplir des actes strictement superflus, ceux qui sont des mécaniques du quotidien. Pour l’aspect authentique du produit et de l’expérience. Joseph a le geste rassurant et Jeanne se sent en sécurité.

La sécurité. Slogan inventée par des marketeurs de génie pour achever de convaincre le client sceptique, ou pour annihiler la petite hésitation, ou – et c’est sa véritable raison d’être – créer de toute pièce le besoin d’être tranquillisé, rasséréné. Jeanne est comme tout le monde, la sécurité est un refuge contre l’incertitude, l’inconnu. Elle n’aime explorer les possibilités que lorsque tout est balisé, sous contrôle. Et encore.

Joseph n’a pas conscience qu’il est sécurisé et sécuritaire. Il ne s’est vraiment jamais posé la question. Il sait ce qu’il faut dire et faire. Au moment attendu. A la seconde près. C’est un automatisme soumis à un protocole rigide malgré des airs d’intelligence. Joseph se croit autonome. Une personnalité libre. Il en est persuadé. Jeanne avec sa tablette paramétrée pour exécuter ses moindres désirs tient Joseph entre ses mains.

Le véhicule roule sur une route faite pour que nul ne s’égare. D’un point A à un point B, le chemin est rectiligne, d’une manière comme d’une autre. Les courbes et les virages n’existent que pour montrer à quel point il est dangereux de ne pas avoir la bonne conduite. Rester sur le droit chemin. Le moindre dérapage peut être fatal. Jeanne appuie sur un bouton, et Joseph s’ajuste. Le véhicule s’exécute. La route ne tue pas, le conducteur si. Jeanne veut vivre aussi longtemps que possible.

Le rétroviseur a repris de la netteté. Il montre un paysage qui s’allonge à l’infini. Une image qui s’étire et disparaît, comme s’il n’eût jamais existé. Joseph ne fixe plus le rétroviseur, il est en mode je-fonce-droit-devant.  Jeanne lui passe la main dans les cheveux, caresse sa joue, lui embrasse la main. Joseph a le sourire aux lèvres, il mime assez bien le bonheur. Jeanne est transportée de joie, elle ne regrette pas son achat. Le bonheur n’a pas de prix.

Les geeks aussi ont le sourire, ils sont désormais autant riches que Crésus, maîtres d’oligopoles, dieux du monde. Assis devant des écrans qui sont des fenêtres donnant sur une virtualité insaisissable pour le néophyte, ils écrivent le bonheur de Jeanne en langage informatique. Coder qu’ils disent. Balise ouvrante, bonheur, balise fermante.  Le bonheur programmé, à l’émotion près. Jeanne est parfaitement heureuse. Synchronisée. Et ne changerait cet état pour rien au monde.

Le véhicule parcourt la route, sans y penser, bien qu’il soit intelligent. Il a évalué la meilleure conduite possible, ingurgité une tonne d’informations pour faciliter l’effort de Joseph et amplifier le bonheur de Jeanne. Le véhicule est un cubicule imaginé pour diminuer le côté claustrophobe, anxiogène, de la conduite. Il est truffé de gadgets qui font oublier l’emmurement. C’est un enclos où l’on se sent à merveille. La prison où l’on a du fun. Des marketeurs encore une fois de génie ont réussi à l’associer à la liberté. Voiture, chevauchée, liberté. Un tout en un. Avec les voitures électriques l’on a atteint le summum libertaire. Conduire sans culpabiliser. Liberté verte, sous contrôle. Jeanne est libre et verte. Sous contrôle et sécurisée.

Joseph pose sa main sur son genou, le caresse, glisse sur sa cuisse, et remonte, doucereux, jusqu’au seuil de son jardin. Jeanne ouvre les portes du jardin, Joseph y pénètre avec la délicatesse que l’on attend des produits bien faits. Joseph explore Jeanne de l’intérieur, avec ses doigts il joue du Chopin, le prélude pour piano en Si mineur n° 6 Op. 28. Jeanne ignorait que des doigts pouvaient faire de telles choses. La voiture intelligente a détecté le souffle de Jeanne en surchauffe, elle sait ce qu’il faut faire, du piano concerto n° 23 en A majeur, K 488 adagio. Mozart. Jeanne fait oui. Le i se prolonge comme la route. Joseph, spéléologue, s’enfonce dans la cavité, l’Éden est un lieu de jouissance. Jeanne fait oui.

Au-dessus d’eux, un capteur enregistre toutes les données de l’environnement. Le rythme cardiaque de Jeanne, chacun de ses murmures. Le frisson. Les réactions de Joseph, l’ensemble de son comportement. Le vendeur a affirmé à Jeanne que c’était nécessaire pour l’amélioration de l’expérience-client. Elle avait le choix. Soit, refuser catégoriquement ou restreindre l’accès à ces données, et prendre le risque d’une insatisfaction non-remboursable par le fabricant. Soit, faire confiance, et vivre le plaisir indescriptible d’une satisfaction permanente. Jeanne a signé, avec son iris, à présent dilaté, fixant à travers le toit transparent le ciel étoilé de milliers de satellites braqués sur elle.   

Quelqu’un, au même moment, sur une autre planète, est devant l’écran qui ouvre sur Jeanne, Joseph, le véhicule. Il est avec eux, il est dans leur tête. Pour n’importe qui d’autre, l’écran est une multitude de points qui brillent dans le noir. Pour lui, c’est Jeanne dans toute la précision de ses émotions. Il en sait plus sur elle qu’elle-même. C’est son travail de connaître le client par cœur. Convertir, traduire, exploiter, anticiper. Il regarde l’écran et voit Jeanne dans sa nudité. Le vendeur a rassuré Jeanne : Personne à l’extérieur de ceux qui sont habilités ne peut avoir accès à ces données. Votre sécurité est notre priorité. De plus, la loi est assez claire là-dessus, votre sécurité est un droit fondamental. Jeanne n’a plus hésité. Là, arc-boutée sur le siège passager, elle ne regrette définitivement pas une seconde. Joseph est si bon. Oui.

L’automobile a basculé en autonomie complète. Joseph est libre de s’occuper de Jeanne. L’exploration n’est plus digitale, elle est buccale. Mozart a cédé la place au Voodoo Child de Jimi Hendrix. Jeanne découvre qu’une langue peut faire des riffs démentiels. Nom de Dieu.

Quelque part dans le cerveau de Joseph, des neurones s’activent et s’hyperactivent, des connexions sont établies, indiquent la voie à suivre, et la manière qui va avec. Le jardin de Jeanne connaît un déluge qui dépasse toute la fantasmagorie biblique. Jeanne est Noé lâchant prise. Noé noyée. Et le véhicule chauffé à l’énergie thermique.

La route traverse les espaces telle une lance qui fend l’air. Le véhicule s’engouffre dans la brèche, toute résistance est domptée. Jeanne dans le siège passager exhale sa délectation. Joseph décortique le langage corporel de Jeanne, recueille les données, les analyse, s’ajuste en conséquence. C’est rapide et imperceptible. Tant mieux, car Jeanne est ailleurs, parmi les étoiles, satellitaires.  

Le rétroviseur est flou. Recouverte de buée, l’image a des contours imprécis. Qu’importe. Quelques fois, la clarté, la netteté, gâche le plaisir.

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