Monologues


Prenez grâce de ces digressions somme toute rébarbatives, l’ennui du monde pousse souvent l’esprit saturé de non-sens à reproduire inlassablement les mêmes hérésies. Il n’y a point dans ces hiéroglyphes d’un autre genre de moralisation désespérante, ni d’appel à la révolution, le temps de la prise de conscience s’en est allé, et il ne reviendra plus.

Désormais nulle contrainte n’imposera aux hommes d’être responsables face à l’Histoire, elle a été achevée par une mise à mort lente et douloureuse de la pensée. Il ne reste plus rien. Rien qu’un désert débordant de cadavres philosophiques. Plus rien des conflits idéologiques. Même les charognards de l’anti-conformisme ont trépassé en laissant le soin à la nature de recouvrir de poussière ce qui survivait encore après l’apocalypse de la raison.

Voilà vous êtes donc libérés de tout, même de la liberté. Le possible infini et si linéaire, dépouillé de surprises puisque tout serait permis – s’ouvre à votre réel comme à votre imaginaire pour discourir le long de l’éternité sur des superficialités que vous vous ferez plaisir de greffer à votre identité, ou d’assouvir quelques appétits que la chair exigera de la manière la plus ferme et incontestable.

Les comptes ont été soldés pour cette existence ainsi que pour l’immortalité, plus de dettes envers qui que ce soit, plus d’obligations, plus d’imposition, plus de pétitions à signer pour sauver les malheureux, plus de compassion envers les miséreux des mondes à part, plus de prières pour les martyrs du juste, plus de mobilisations pour tirer des flammes de la bêtise les apôtres et disciples du droit à la différence,  seulement de l’insouciance à l’abondance et la jouissance à portée de cœur.

Avant, cette plume aurait dissertée sur les problématiques de la justice, aurait crachée des laves de frustration en voyant chaque battement de cupidité et d’avidité accélérer la marche à l’envers de la Civilisation. Elle aurait fustigée l’indifférence de ceux qui sont le monde, de leurs comportements moutonniers et affligeants, elle aurait embrasée l’univers de quelques éclairs de conflictualités philosophiques, et soumis à la torture les opinions contraires jusqu’à l’expiation complète. Mais cela n’est plus.

Dorénavant, elle se prélasse à l’ombre des béni oui oui, savourant chaque sottise avec l’attention que l’on doit à ces chefs d’œuvres d’inintelligibilité.

Désormais, la paresse se travaille accompagnée du nectar bacchusien et de tabac séché non sous le Soleil de Satan, celui du meilleur des hommes.  

Aucun scandale ne viendra troubler ce paisible repos paradisiaque, même pas le lynchage des hommes d’honneur et leur caravane bruyant de revendications égrenées dans des porte-voix enrhumés. Ou pris en grippe.

Le temps des partouzes à n’en plus finir est à présent le seul qui vaille, le temps de respirer la jovialité existentielle et de la mordre sans état d’âme.

La doxa est morte. La crise morale aussi. L’évangélisme, le retour à la source authentique des croyances chrétiennes, les Écritures Saintes, s’est laissé corrompre par la faiblesse de ses propres mages, ses impostures flamboyantes, ses mystificateurs du dimanche. Il n’est que l’ombre de ce qu’il a toujours prétendu devenir et qu’il n’est jamais devenu, une chapelle dont les fondations prennent racine dans l’empire des morts.

Quant à cette Eglise engluée dans une orthodoxie rigide, essoufflée par ses aspirations phalliques, l’épine du péché laisse couler la sève écarlate de sa perdition. La Tradition a sombré dans la semence de l’éjaculateur, sous des draps où des murmures jadis interdits bercent la nuit des épicuriens décomplexés. Et les petites forteresses de l’austérité érigées pour rappeler aux âmes errantes la voie du Salut ont subi le même sort Sodoméen et Gomorrhéen.  

A présent, que sonnent jusqu’à surdité les trompettes du désir, que retentissent les tambours du libertin, les portes hermétiques ont été brisées, quelques uns ont ouvert la boîte de Pandore et ont déchaîné la vie, quelques uns ont dit le sésame et la caverne a donné le Saint Graal. La peur a changé de camps, elle est désormais dans les cieux.

Les clochards peuvent crever dans leur pisse, les jeunes filles se dénuder devant leur camera et poster leurs courbes sur le mur facebookien, instagraméen, cet ascenseur moderne de la reconnaissance populaire, le voyeurisme et l’exhibitionnisme. Il y aura toujours des milliers d’yeux goguenards pour s’extasier et se soulager devant cette contemplation numérique d’une viande livrée aux loups. La revendication féministe de la libération du corps est aussi passée par là, et c’est essentiellement la plèbe masculine qui jouit.

Les jeunes hommes, eux, peuvent maintenant devenir les nouveaux Claude Chabrol en réalisant des sex tape très inspirées, la Nouvelle Vague au talent étalé sous le regard hypocritement embarrassé du monde.

Le crépuscule de la raison offre une foultitude d’horizons divers. Chacun dans son intériorité peut prétendre à quelque chose, sans craindre d’être absurde, blasphématoire, immoral ou banal. La vierge sodomisée et amatrice de fellation, la belle ointe de l’onction de respectabilité et insatiable de coucheries empilant conquêtes sur conquêtes, le mari attendrissant père affectueux et bisexuel refoulé, le macho tendrement sexiste offrant son postérieur aux assauts d’arches tendus, tous peuvent quitter les convenances pour s’avancer vers eux-mêmes. Les barrières sont tombées. Les masques aussi.

Il n’y a plus désormais de soumission à l’oppression humanitariste, les sirènes du politico-sentimentalisme citoyen ont les cordes vocales tranchées. L’égoïsme a cessé d’être un crime. Nul n’est plus habilité à émettre des fatwas, à culpabiliser l’homme dans son attentisme, à dire ce qui est bon et mieux pour lui.

Personne ne viendra placarder les bras des enfants estropiés par la sale guerre sur l’autel où des amoureux échangent leurs vœux de bonheur matérialisés par des alliances en diamants de sang.

Plus de matraquage sur la déglaciation des pôles, des océans qui meurent, de la météorologie qui s’affole et des forets qui disparaissent, l’on peut désormais polluer en paix.

Plusieurs s’éteignent sur des grabats, tant que cette puanteur reste à distance, hors de vue ou que cette laideur se fait discrète, tout va bien. A présent, chacun a le choix,  de passer son chemin ou de changer de trottoir.

L’argent a rejoint l’olympe des nouveaux dieux et préside aux destinées de cette époque glorieuse qui a assassiné à la Brutus l’Histoire et la conscience, son ombre presque siamoise. Même cette plume dont naguère les graffiti dégradaient les murailles de l’insouciance a fini par se lasser du maquis. Elle a rejoint la civilisation des hommes.

La Civilisation du néant.

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