Lina


La pièce est montée sur deux étages. Le troisième est un petit bout qui surplombe, majestueux, l’ensemble. Cette partie que l’on remarque à peine est la plus essentielle de l’œuvre. La pièce maîtresse. La cerise sur le gâteau. Lina est cette cerise.

Généralement, on la met de côté, comme on prête une attention distraite à l’accessoire, lorsque devant soi il y a tant à consommer. Souvent, on la consomme parce qu’il faut bien en faire quelque chose, un geste pour se débarrasser. C’est seulement quand on prend le temps de la déguster qu’elle se révèle dans toute son exquisité. Ce qui fait un grand bien à l’âme. Lina fait du bien à l’âme.

C’est surprenant comme les petites choses peuvent avoir de la grandeur au point de rendre lilliputien l’imposant ensemble monté sur plusieurs étages de nombrilisme, de gigantisme égocentrique. La petite Lina, à la silhouette enrobée et généreuse, d’un stylisme qui ne s’encombre jamais du superfétatoire ou de la boursouflure, est un effet hautement enivrant de ce que la fraîcheur et l’authenticité peuvent, combinées en une personnalité, produire. C’est une respiration, en hauteur, en profondeur, qui à une époque de pollution permanente devient inévitablement une oxygénation. Lina B. comme Breathe. Ou plus justement, Breathless.

Elle a les yeux raisins des belles saisons de Tunis, celles qui rappellent, quelques fois, fugacement, ce que fût Catharge au zénith de sa puissance. Une cité où le grandiose était cette norme inaccessible qu’enviaient tous ces peuples suffisants de l’autre côté de la Méditerranée. Lina est Carthage. Sans l’invasion des barbares. Intacte malgré les tentatives répétées, les assauts avortés, des mercenaires. Platonique dans la fureur cannibale des désirs impérialistes. Vestale dans sa religiosité. Solide et inébranlable dans ses fondations qui sont faites des plus nobles convictions.

En ce sens, Lina, comme Carthage, n’a pas besoin de se faire glorieuse, les hommes n’élèvent pas, le temps oui, car il sépare toujours le bon grain de l’ivraie. C’est pourquoi Lina ne se fera jamais glorieuse, elle restera dans son coin, dans l’ombre des gigantismes et des présomptueux, à l’abri des folies ordinaires de l’insignifiance qui sature, jusqu’au moment où tout le vacarme des tonneaux vides se taira en faisant place à la respiration, à l’oxygénation, la hauteur et la profondeur, la puissance tranquille. Alors, les voix qui se sont tues se tourneront vers elle, et n’en reviendront pas. C’est le côté trou noir de Lina.

La vérité sur Lina se dit de loin et s’examine de près. Très près. Cet examen télescopique est une aventure d’un littéraire rocambolesque dans laquelle l’ode homérique s’étend sur un divan freudien en racontant sur un ton faussement et grossièrement flaubertien des impressions branlantes. Sur fond de Sébastien Bach, en pleine Badinerie en Si mineur. Lina la vraie est quelque part entre tout ça.

Elle est dans le mot qui se cherche tant bien que mal, qui se heurte, hésite, se retient, pense bas, abandonne, puis contre toute attente fuse sans crier gare. Elle est la parole qui retient les chevaux ou qui baisse les bras parce que le désespérant scie quelques fois les jambes. Ou les cordes vocales. Celle qui murmure pour ne pas trop attirer la lumière sur elle, celle qui s’excuse pour un rien parce qu’elle se croit toujours de trop, celle qui ne s’impose pas parce qu’elle est fluette, délicate, et gênée de ne pas être aussi certaine du sens qu’elle porte et qui se tient sur le bout de la langue comme on se tient au bord du précipice. La parole timide devant la foule qui juge impitoyablement. La parole intimidée par la brute qui ne sait pas quelle tortionnaire elle est. Le silence de la pudeur, le silence de la parole recroquevillée, dans un coin du grand théâtre des conversations. Lina est l’espace blanc entre les mots, le désert entre les phrases, ils passent pour un rien pour ceux qui ne savent pas lire.

Lina est beaucoup dans tout ça.

Le rire aussi. Truculent. Comme une joyeuse soirée aux rythmes jazzistiques, avec Duke Ellington et John Coltrane In sentimental mood. Ce rire qui la libère de sa gêne, naturelle. Le rire communique mieux que le mot, il en dit davantage que la parole, on le saisit dans ce qu’il est et en cela il révèle la pensée, réelle, l’émotion du cœur, au moment précis où il s’exprime.

Lina est son rire. Joyeuse, jazzistique, une soirée sentimentale avec l’amour de sa vie dont elle est si fière et si loin, le piano dans l’If I ain’t got you d’Alicia Keys qui se passe de mots. Et en ces instants-là, elle a le sourire. Exquis. Comme la cerise sur le gâteau.

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