Printemps


Le dégel fait du bien. On découvre les cadavres. Beaucoup n’ont pas passé l’hiver, ou l’hiver est passé sur leur corps. Ce n’est pas joli joli, même pour les éboueurs. Marc est l’un d’eux. Son quotidien se résume à débarrasser la ville de ses cadavres. Dès l’aube, ou avant, il est activé et se met en mode collecte de vidanges, il faut que ça sente le propre avant que les peuplades urbaines ne se jettent dans la rue comme d’autres font les invasions barbares.

Il est impératif que les déjections métropolitaines soient évacuées de la vue et du nez de tous, il en va de la pax urbanus, de l’image, de l’appartenance, du sentiment de respirer l’air frais dans un environnement où le monoxyde de carbone est l’unique oxygène. Alors Marc et les autres automates accomplissent des gestes répétitifs mais ô combien salvateurs. Au bout de sa journée, c’est en moyenne, pour l’ensemble de l’agglomération, une trentaine de tonnes de détritus gommés du décor. La ville brille comme un vieux sou. Les hordes sont épanouies. Le maire heureux bombe le torse, les médias sont convoqués tels des huissiers de justice pour que le constat soit fait, il fait de la bonne job.

Marc lui est désactivé pour le reste de la journée, à l’instar des vidanges mises hors de portée de la carte postale municipale. A la Une de la presse, le maire volubile en fait des tonnes, gueule de boxeur, rhétorique de démarcheur, tonalité d’harangueur dans un marché populaire où la foule est composée essentiellement de vieillards atteints de surdité.

Le maire parle, vente, s’évente, se vante, s’éventre. Les huissiers de justice notent tout avec une diligence à faire pâlir les notaires. Leur constat se retrouve dans l’actualité, qui donne une dimension phénoménale à l’image déjà XXL du premier responsable de la citadelle, premier tribun de l’oppidum. Lequel dans un gazouillis les félicitent d’être désormais des notaires accomplis.

Marc, lui, n’a jamais rencontré de notaires de sa vie, quelques fois il lui est arrivé de fricoter avec les huissiers de justice, ceux qui sont mandatés pour vidanger autant qu’il est possible la vie du débiteur aux poches trouées ou défaillant. Marc n’a jamais vraiment su apprécier l’ironie de la situation, il a filé à l’anglaise, du côté de Westmount, pour y vivre comme un riche surendetté et qui sait se démerder pour sauver les apparences.

Mais à Westmount, les bourgeois roturiers sont comme les arrivistes de la partie supérieure de la classe moyenne de Saint-Jean-Sur-Richelieu, ils sont repérables à des kilomètres à la ronde, parce qu’ils n’ont pas encore saisi la différence entre l’éclat et l’ostentatoire, le prestige et le clinquant étalage de l’avoir. Ils leur manquent cette noblesse qui de visu et dans les attitudes fait un contraste marquant, immanquable. Alors ceux-ci, qui sont divertissants un moment, finissent par être mis à leur place, quelque part entre les pauvres, les presque pauvres, les un peu riches, les riches de façade ou factices, et les riches snobés.

Marc le pauvre qui se voulait un peu riche, ou pas pire, de retour à la case départ vidée par l’huissier, a des envies de faire le ménage dans son existence. Il fait la liste de ce dont il a  réellement besoin, une nouvelle vie, prend des résolutions, et dès l’aube se fait activer pour une autre journée d’éboueur.

Marc n’a plus 18 ans. Ce n’est pas un vieux, même si la pénibilité de son travail se manifeste dans son corps par des maux de vieillard. Il a appris que le gouvernement a décidé qu’il devrait exercer sa job au-delà de sa vieillesse. La faute à l’espérance de vie. Aux parents qui n’ont pas pondu le nombre d’enfants qu’il était nécessaire, parce que trop occupés à jouir ou à faire carrière. Les deux à la fois.

En écoutant la nouvelle à la radio, il a voulu crever, mais s’est abstenu en pensant à tous ces cadavres qui sont la partie inférieure de la classe des pauvres, et qui ne connaissent pas une sépulture ou une crémation digne de ce nom.

Les morts coûtent beaucoup d’argent. Les morts pauvres davantage. Le contribuable lambda ne peut tolérer que son fric si durement gagné soit utilisé à cette fin inadmissible. Les morts pauvres n’ont pas mis le Québec sur la mappe, ils n’ont pas fait découvrir Céline, ils n’ont pas donné autant au peuple la fierté d’être de lointains Gaulois.

Cette pensée a découragé le désespoir de Marc. Pour se remettre de ses émotions, il est allé prendre une bière avec sa gang. Jennifer était présente. Brune aux yeux noisette, à croquer, et accessoirement briseuse de couilles. Castratrice, tel que l’on dit sur le Plateau. Marc a senti la douleur. Le maire à la télévision s’offrait un festin médiatique pantagruélique, avec les huissiers en convives, les peuplades retournaient dans leur caverne, les zombies dans leur tombe, et les poubelles sorties comme les cadavres ensevelis sous la neige attendaient le printemps. Marc et les autres.

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