Ma tête est une foule de visages oubliés


Laisse-moi dans le couloir. N’aie pas trop pitié. Je suis un brouillon sur lequel quelqu’un a laissé traîner des pensées mal écrites. Des paroles mal dites. Il a voulu bien faire, mais bien faire ne suffit pas toujours, cela ne pardonne pas. Cela n’excuse rien. De rien. Je t’en prie. 

Le couloir ressemble à une mort certaine, ceux qui l’empruntent ont déjà perdu quelque chose, ils ne le savent pas, ils le sentent, et ils vont à sa recherche. Ils marchent, courent, volent, trébuchent et se ramassent, tant bien que mal. Et moi, vieux manuscrit, je ne sais plus qui ils sont, l’ai-je seulement une fois su? Je ne me souviens plus. Ni d’eux. Ni des autres qui viendront, qui feront leur part dans cette intrigue complexe qu’est la destinée, où tous les genres sont autorisés, le polar, le roman de gare, la comédie, le réalisme, le surréalisme, le romantisme, la tragédie. Tous des personnages, tous des acteurs, jamais irremplaçables. Et chacun meurt comme il peut. Ou se laisse mourir, faute de mieux. Je les vois tous, se mouvoir dans ce couloir trop exigu pour leurs rêves, trop étroit pour leur existence, ils passent, reviennent, toujours avec des visages différents. Au point de ne plus les reconnaître, de me tromper, sur chacun d’eux. Comme on se souvient mal. Ma mémoire est une foule sans visages. 

Si je perds la boule, comme on perd la raison, il ne faudrait pas s’inquiéter, bientôt je serai bête et tu en seras libéré. Dans le couloir, je serai la bête noire, celle dont l’ombre terrifie les rêves d’enfant, celle dont l’épouvantail apeure les rêves d’adulte. Ceux qui vont et viennent comme des feuilles qui cassent, ceux qui font la course avec le temps sans dire au revoir, sont de bien tristes journées qui à ma vue ressentent ce soulagement terrible de pouvoir afin s’évanouir dans le crépuscule. La bête noire est une ombre crépusculaire. Il ne faudrait pas m’en vouloir, si dans cette obscurité je ne sais plus qui tu es, ma mémoire est ténébreuse, et ma tête est une foule de visages oubliés. 

Laisse-moi dans le couloir. N’aie pas trop pitié. Bientôt je serai bête, et je t’aurai oublié. 

Publicités

Alors?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s