Bains de minuit


Ma torpeur s’offre des bains de minuit sous une lune voyeur, elle court nue et plonge dans les eaux sombres. 

De cette ignorance qui nourrit mes craintes, de cet inconnu qui plante son décor dans le mien et que je ne reconnais plus, de cet étranger avec toutes ses couleurs ses odeurs qui telle une obstruction à mon bonheur jadis vierge et monochrome, jadis si beau, mélange mes repères et me perd.

De cet enfer dont le langage le vocabulaire l’accent m’étourdit en brûlant flammes incendiaires cette pureté de la parole des vrais gens d’ici.

De ces voiles jetés dans les rues comme des navires corsaires sur la mer qui viennent détrousser mes joyaux identitaires, de ces dieux nombreux qui comme les nuages dans mon ciel autrefois si bleu avalent désormais le soleil de mon athéisme, le monde n’est donc pas figé dans ma modernité,  dans mon passé, par mes idées, par mes pensées; le temps n’est donc pas prisonnier de ma nostalgie, quand tout était si évident monocorde et d’une seule nuance colorée. Je suis déçu. Je suis en colère. Torpeur. 

J’ai des sueurs froides en ce printemps, je grelote et je frisonne. Mon monde a tellement changé, la neige a fait pitié, à peine tombée déjà évaporée, l’été arrive et se donne sans être encore là des airs rebelles. La rébellion des beaches. Juste ciel.

Que l’on me traite de conservateur ou d’inhumain je n’ai au fond que faire, le monde change et ce n’est pas mon affaire, je veux mon enfance avec ses images-souvenirs sans ce trop plein de couleurs, ma jeunesse avec ses visages d’une pâleur si sage, mon village et ses vieillards qui ont défié l’âge, qui pouvaient se balader dans les belles rues propres sans qu’une horde de barbares leur saute dessus en menaçant de les égorger, mes racines et ses noms prononçables qui voulaient dire quelque chose, héritage de ces ancêtres qui ont planté cette croix mémorielle au-dessus de mon histoire, comme on grave dans le marbre les promesses d’immuabilité. 

Je veux ce chez moi éternel que j’ai peut-être pris à d’autres, ceci n’a pas d’importance, des cloches qui sonnent le dimanche, et des repas de famille où tout le monde est comme les petits pois dans la dégustation du porc.

Je veux des esclaves pour du travail de nègre, les coups de fouet à presque zéro dollar de l’heure, du dressage animal pour qu’ils baissent socialement les yeux et n’aient que des rêves qui fixent la poussière en bouffant la terre. Et qu’ils en soient reconnaissants. 

Je veux des arabes sans le croissant de lune, la lune je l’aime pleine et entière éclairant la nuit comme des guirlandes sur le sapin de Noël. Je les veux gentils avec des noms convenables, domptés apprivoisés au goût d’érable. Je les veux rangé dans un coin de la société, sur une étagère ou de préférence dans un placard.

Je veux du juif sans foi, blond et aux yeux bleus, dont le nez n’est pas outrancier et qui saura ne pas le mettre dans mes économies. Je le veux le crâne rasé à la mode Auschwitz, plié par la servitude et gazé comme il faut le cas échéant.  

Je veux de l’asiatique eunuque de son dragon, invisible à mes yeux et fantôme dans les ateliers sans âme. Les lèvres déchirées par ce sourire invariable et stupide que j’aurais dessiné au couteau. 

Je veux de l’amérindien parqué comme du bétail dans sa réserve, ivre de mes drogues, saoul de mon alcool, végétant dans un coin discret où ses esprits animistes ont succombé à ma variole. Errant tel un spectre entre les voitures-bunkers la main tendue et une dignité à nu sur laquelle je cracherai. Je les veux méprisables, j’ai besoin d’eux ainsi, pour me sentir, encore, peut-être pour la dernière fois, pour la seule fois, grand.

Ma torpeur s’offre des bains de minuit, elle court nue et plonge dans les eaux sombres, mes peurs naissent dans la haine qu’est mon ignorance, la lune voyeur m’observe et rougie.

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