Errer à voix haute


Dans mes Errances Livresques, je me suis toujours juré de ne faire la critique que des livres qui m’auront particulièrement ébranlé tant sur le fond que sur la forme. De tels livres devraient être des « non classiques », c’est-à-dire des œuvres qui ne soient pas reconnues ou connues comme des chefs d’oeuvre immémoriaux à l’instar de l’ensemble du répertoire de la littérature classique (mondiale).

Pourquoi? Parce que tout a été dit et redit, objectivement, subjectivement, intellectuellement, brillamment, médiocrement, nul besoin d’en rajouter. 

Je me suis promis aussi que les livres dont je parlerais seraient relativement contemporains, ou modernes. De ce fait, les ouvrages qui ont pour thématique des problématiques remontant à Mathusalem ou un cadre narratif situé avant le début des années 1990 ne feraient pas l’objet d’une critique.

Pourquoi? Parce que comme lecteur, je ne vois aucun intérêt à parler d’un livre qui malgré toutes ses qualités relatent des questions que je ne me pose pas ou plus, qui sont datées, qui ont été déjà été abordées et vidées. On dit que le passé se conjugue au présent, de ce fait certaines thématiques sont universelles et intemporelles, je suis d’accord avec ça. Sauf que, quand vous avez lu une tonne de livres sur la seconde guerre mondiale, sur les Trente Glorieuses, etc., il y a comme une saturation.

Et même un sentiment que le monde de nos jours, ou les mondes actuels, sont soit inintéressants soit indéchiffrables, au point que personne n’ose réellement s’y attaquer comme l’aurait fait un Proust, un Arhtur Miller, un Ionesco, etc. Nous avons donc de bons écrivains, d’excellents et formidables écrivains, et aucun grand génie. Aucun mouvement littéraire significatif. Des lignes directrices qui vont dans tous les sens, qui n’aboutissent pas ou peu à l’Apothéose. Des écritures déconcertantes qui n’ont quelques fois que pour seul vrai intérêt le culot. Rien. Nous sommes doués, très doués, et rien. 

Le début des années 1990 et les deux dernières décennies qui lui succéderont, ne passionnent pas beaucoup. Pas grand monde ne s’y intéresse, vraiment.  Ou l’écrit comme il faut. A croire que nos écrivains n’ont pas encore trouvé le rythme, le style, l’encre de notre postmodernité. Ils calligraphient le temps présent en tenant une plume empruntée au passé, ou à un avant-gardisme qui demeure somme toute une mastubation. Quand j’ouvre un livre aujourd’hui, généralement ce que je lis c’est un reliquat, une copie, d’un style éprouvé, ou d’un style si recherché qu’il se perd lui-même.

Un regard m’est proposé, il est original, il est souvent cannibale des choses, ou il est avec exquisité un trou noir. Ou un regard aux couleurs pastel, tendance littéraire urbaine anglo-saxonne de ces dernières années, flat comme un design, rétro comme un underground qui ne sait plus se réinventer.

Un regard ailleurs, parce que le ici n’est pas très inspirant. Un regard consumériste pour les besoins du marché et la nécessaire adaptation à un public qui veut lire des livres comme on regarde un blockbuster. Un regard pédant à l’excès pour calibrer avec les prix littéraires, côtoyer les salons de l’entre-soi culturellement élitiste.

Un regard humaniste pour le plaisir lacrymal et la prise de conscience éphémère sur ces réalités qui révoltent d’autant plus qu’elles ne menacent pas notre confort. Un regard sans regards, comme une agrégation de toutes les nuances de la vacuité, juste pour remplir de son Moi insignifiant un paysage déjà saturé. Tous ces regards sont la littérature de nos jours, chacun y trouve son bonheur, et pour la mémoire et l’histoire c’est un vide sidéral. 

Je ne suis ni un réac ni un nostalgique. J’ai horreur du discours qui croit que avant-hier c’était mieux. Je n’ai pas lu tous les livres de ces trente dernières années. Qui peut le prétendre? Mon propos n’est pas non plus péremptoire, au contraire c’est une errance à voix haute. J’ignore où tout ça me mènera, ce que j’espère c’est me tromper. Un pessimiste qui tient à avoir raison est dangereux. Comme un optimiste qui s’aveugle. 

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En effet, la littérature contemporaine, comme l’art contemporain, ne saurait se réduire à une définition, une forme, une problématique. Elle est au contraire traversée par des courants, des lignes directrices, des errements, des singularités et des lignes de fuites.

La période contemporaine est marquée par une grande dispersion, il faut donc affronter la pluralité. Les périodes précédentes connaissaient bien sûr une grande pluralité mais elles étaient marquées par des lignes théoriques, des courants, des écoles, des avant-gardes, toutes choses qui ont aujourd’hui disparu.

On pourrait à grands traits tenter une histoire de la littérature moderne et contemporaine en suivant les remarques de Philippe Forest. Ce dernier distingue trois périodes à propos du roman :

— Un premier 20ème siècle exprimant le monde et la condition humaine (assumant souvent une fonction réaliste) : on irait de Proust, Céline à Sartre, Camus, c’est-à-dire d’une expérimentation de la pensée dans la littérature à l’expression de l’engagement ou de la révolte, voire une littérature qui embrasserait la totalité des éléments du réel.

— Un second 20ème siècle serait celui des utopies avant-gardistes dans lesquelles on retrouverait le surréalisme, le nouveau roman, Tel Quel ou le théâtre de l’absurde, et quelques autres.

— Enfin, un changement de paradigme s’opère depuis trente ans, depuis les années 80. On constate un épuisement des théories et des avant-gardes dans la littérature, une plus grande dispersion des formes et des expérimentations.

[…]

Dans un geste panoramique, Dominique Viart distingue trois lignes directrices pour envisager la littérature contemporaine :

— Une littérature consentante. Elle est du côté de l’imagination romanesque, elle pioche dans un réservoir fictionnel et globalement demeure dans la répétition du connu.

— Une littérature concertante. C’est une littérature qui serait dans les clichés du moment, dans le bruit culturel contemporain entre scandale calibré et formules répondant au bain du spectacle ambiant. La préoccupation n’est pas ici l’écriture, mais plutôt le coup ou le bruit de fond médiatique.

— Une littérature déconcertante. C’est une littérature qui déplace l’attente, qui échappe au préconçu, au prêt-à-penser culturel. Elle s’extrait du simple régime de la consommation (la consommation des signes du spectacle et du spectaculaire). L’enjeu de ces écritures, déranger les consciences d’être au monde, tenter de dire ou signifier le réel, la violence du monde, ou de l’intimité sans céder sur les questions d’écriture : de nouvelles significations impliquent de nouvelles formes, de nouvelles syntaxes.    – Sébastien Rongier, Qu’est-ce que la littérature contemporaine?, 28 novembre 2008 

vapor

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