La Grande Avenue


Il rêvait d’une vie de paillettes, des strass tombant sur lui comme une pluie d’étoiles. Il a terminé videur dans un des clubs huppés de la Grande Avenue.

Lui et moi avions cela en commun, avoir plané haut et maintenant si loin de nos illusions. Il venait d’une île perdue entre ici et rien du tout. Moi, je venais d’un mouroir à ciel ouvert, où la révolution se faisait au printemps, quand il fait moins froid, et là-bas, nous avions cette fâcheuse propension à ne point couper la tête de nos rois. Ce qui tuait les révolutions. Certes, ailleurs, raccourcir les monarques n’avait pas empêché les têtes couronnées de repousser, rois républicains, princes parlementaires, mais au moins ailleurs l’on avait fait semblant que tout était mieux. La perception du mieux est fondamentale pour maintenir les gens dans le rang. De leur donner le sentiment qu’ils comptent. Le grand mythe. Qui fait du bien. Là-bas on s’en foutait. Nulle perception sur laquelle s’accrocher, le réel te disait ferme ta gueule ou crève, on optait généralement pour la première option, une question d’instinct de survie.

Lui et moi partagions aussi cette terrible manie de faire l’amour sans préservatif. Notre détestation des corps intermédiaires était plus grande que le sentiment d’irresponsabilité. Le full contact, l’acte nu, le contact charnel entier, le sexe non-aseptisé, originel, pur. Nous étions des puristes. Mortellement puristes. Comme le vieux dicton le disait, « tu te protèges, tu meurs. Tu ne te protèges pas, tu meurs », avec une telle fin inévitable, nous avions choisi de prendre en queue notre mort.

Il souriait chaque fois que nous abordions le sujet, rire caustique qui laissait pantois Jane, la superbe blondeur moralisatrice, notre bonne conscience fashionista.

Jane. Ma dose quotidienne de bourgeoisie. Aussi indispensable à mon réveil que le café pourri acheté dans un dépanneur asiatique. Essentielle.

Je l’aimais aussi beaucoup, lui. Différemment. Il m’arrivait de rester des heures en sa compagnie, l’écouter vomir sa haine, son fiel, sa rancœur. Avec ses lèvres calcinées par une surconsommation de nicotine, il débitait des flots de noirceur qui avec le temps ont fini par jaunir ses dents et pousser ses rares amis à la désertion. Quand ta gueule devient moche, tout fout le camps. Dure loi de la nature. Dura lex, sed lex.  

Il était une sorte de black panthers sans les couilles. « The » trouillomètre. Un physique aussi brut que brutal, taillé dans la pierre par un dieu flemmard, ou peu doué. Je l’écoutais, longuement, cigarette après cigarette, faire la révolution, imaginer des réalités alternatives, celles des « Et si ». Tard dans la nuit, ivre mort, il continuait dans ses rêves, cette fois-ci tout seul. Le lendemain, il recommençait. Inlassablement.

Un matin lessivé, un de ceux que fait l’aurore quand elle a un peu trop fêté la nuit, un coup de fil m’annonça qu’on l’avait retrouvé baignant dans son sang, la gorge tranchée. Il l’avait fait lui-même. Sans doute, la chose la plus courageuse de lui dont je me souvienne.  L’acte le plus révolutionnaire qu’il aurait pu s’offrir. D’après le légiste, sa main n’avait pas tremblé. Selon la profondeur du trait, la conviction y était. Ferme. Il s’était greffé des couilles. De toute beauté.

Peu de temps après, un autobus écrasa quelqu’un sur la Grande Avenue, la tête broyée, la cervelle étalée sur le bitume, les membres mâchés par l’impact, une mouffette dans une route de campagne. Les témoins affirmèrent à la police qu’il s’était jeté sous le véhicule. On mit rapidement un terme à l’enquête. Les éboueurs  nettoyèrent le foutoir pour que les touristes prennent de belles photos, afin que le maire puisse être réélu, et que les urbanoïdes puisse vaquer sans faire la tronche à leur occupation. Un appel téléphonique m’informa que Jane venait d’avoir un accident auquel elle n’avait pas survécu. Elle venait de se faire une pédicure et les faux-cils. Je crois qu’il n’y a aucune justice ici bas.

J’ai cru apercevoir mon ami le videur dans la longue file d’attente qui mène au Tartare. Les révolutionnaires sont en enfer jugés comme de grands criminels. Paraît que depuis Lucifer, c’est la norme. Il me faut vérifier ça avec Dieu. Il a promis, dès qu’il le pourra, de me rendre une petite visite, un roi comme les autres. Par contre, je cherche encore Mahomet et ses mille vierges. Pas vu dans les parages. J’ai regardé les nouvelles il n’y a pas un attentat à l’horizon. J’espère qu’il se ramènera bien assez tôt. Une partouze dans l’au-delà, j’en ai souvent rêvée. J’ai déjà une érection post-mortem. Mon odeur corporelle de mouffette écrabouillée doit y être aussi pour quelque chose. 

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