Lettre à Gabriela


Gabriela,

Merci de croire en  mon talent. J’aimerais avoir ta foi.

Pour tout ce qui me concerne, je suis un peu athée. Tu me diras « Dave ne fais pas ton modeste, tu sais que tu es brillant ». Seulement si tu savais. La plupart du temps, je n’ai pas la force de répondre, je crois que c’est perdu d’avance, à quoi bon…

Gabriela, je ne suis pas brillant. J’en ai l’intime conviction. Celle qui se forge à partir d’un faisceau de preuves et qui s’établit au-delà du doute raisonnable. Pour moi, ce que je fais est élémentaire. Je n’y vois rien de particulier. Ce que je fais me parait d’une telle évidence. Cela me fait souffrir, m’exaspère, me met en colère, me rend malade. Dépressif. Et, Gabriela, quelques fois, je suis si découragé. Découragé de ne pas sonner aussi juste que l’extraordinaire, de ne pas écrire aussi juste que l’exceptionnel, de ne pas réfléchir aussi juste que le révolutionnaire, de ne pas concevoir l’incroyable, celui qui jaillit d’un ailleurs presque insaisissable et qui touchant le cœur vient ébranler l’âme. Cet incroyable salutaire, nécessaire. Mais je n’ai que l’évidence. Et Dieu seul sait combien cela me tue. Littéralement.

Tu sais, c’est sans doute là la grande incompréhension entre moi et les autres. Ceux qui sont convaincus que je veux faire différent pour faire différent, alors que ma seule volonté est de ne pas emprunter un chemin qui – ça me prend dans les tripes – n’est pas le mien. Chacun de nous à une manière de se connecter au sensible, certains prennent et passent beaucoup de temps à s’interroger sur ce que cela signifie, ce que cela provoque chez eux et sur les façons les plus authentiques de l’exprimer. Certains non, pour les raisons légitimes qui sont les leurs. J’appartiens à la première catégorie. Le différent est donc tributaire de cette connexion, il n’en est pas le moteur. L’idée, vois-tu, est de transcrire tout ce capharnaüm en quelque chose qui puisse être transmissible aux autres, comme un partage, un don.

Ceux qui me trouvent formidable alors que je crois le contraire. Peut-être parce que formidable cela ne veut rien dire, pour moi. Ce n’est pas une satisfaction, encore moins quelque chose qui hausse l’estime de soi. Ce n’est rien. Ca sonne creux. Je n’en ai cure. Formidable doit avoir une substance sur laquelle on puisse construire quelque chose qui nous transcende. Je ne suis pas formidable.

Ceux qui me trouvent formidable et arrogant alors que ma seule arrogance est celle que j’ai pour la bêtise, la banalité paresseuse, le mimétisme contagieux, la facilité ou le pompeux constipé, tu sais, celui qui n’est pas génial parce qu’il est cette lourdeur qui ne va jamais très loin. D’un autre côté, l’arrogance est toujours dans l’œil qui la voit, que veux-tu que j’y fasse, Gabriela. Je refuse d’être tenu pour responsable de l’interprétation que les autres ont de moi, de leur projection, de leurs attentes. Les mêmes qui claironnent à tout bout de champs que juger et préjuger sont des plaies qu’il faut guérir. Qui vivent mal le retour du boomerang, qui se sentent condamnés par ceux qui n’ont aucune espèce d’idée de l’être qu’ils sont. Que veux-tu que j’y fasse. D’où je viens, on a coutume de dire que les chiens aboient, la caravane passe. Il faut donc laisser les chiens crever dans leur aboiement.

Ceux qui me trouvent médiocre et trop sûr de moi et qui font tout pour me le faire savoir afin peut-être de me remettre à ma place alors que c’est un effort vain, je ne suis nulle part à ma place. Je ne l’ai jamais été. Ils persiflent, me sanctionnent, me rabrouent, me dévalorisent dans l’optique de me faire sentir comme une merde, ou se sentir meilleurs, ou plus rassurés. Ils ne le savent pas, c’est vain, je suis ailleurs. La carcasse devant eux, l’image sur laquelle ils se déchaînent est cadavérique. Et je me rends compte qu’entre eux et moi, il y a plusieurs mondes qui nous séparent.  

Finalement, ceux qui savent à quel point je suis si dur envers moi-même, d’une exigence maladive, d’une sévérité intransigeante, toujours très insatisfait de ma propre production, quelle qu’elle soit. Je n’ai sur moi qu’un regard très critique, très « ce que je fais, c’est de la merde ».  C’est obsessionnel. Cela me ramène à ce que je te disais plus haut, lorsque j’affirmais que je ne suis pas brillant. Gabriela, tu ne le prendras pas mal, je ne veux pas que tu te sentes mal. Je sais que j’ai le chic de provoquer chez les autres des exacerbations qui sont assez curieuses, c’est peut-être mon côté vaudou. Tu me pardonneras. 

Je t’embrasse.

Dave

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