De la même matière que les rêves


Même le silence a une fin. C’est par Pablo Neruda que j’ai voulu t’adresser ces quelques mots que tu ne liras sans doute pas. Il m’a fallu un certain temps – une éternité sans doute – pour les choisir, pour les remplir de mon trop plein d’émotion, ensuite les vider de ce trop plein, et puis les accorder afin qu’ils sonnent juste à ton cœur.

Je n’ai pas grand espoir que tu me comprennes, je ne cherche pas l’absolution, ni le grand pardon. Seulement que tu les prennes avec toi et qu’ils te servent de refuge, peut-être, lorsque comme chez moi les cieux lâcheront leurs larmes acides.

Il viendra un temps où tu pourras rien qu’en y plongeant, voir ce que renferme mes abysses. Je suis une mer houleuse, noire, rouge, ces mots des navires qui tanguent, chavirent, se noient.  Je n’ai jamais été clair, tu me l’as tant de fois reproché. Comment aurais-je pu l’être.

Si d’aventure dans ces yeux magnifiques, qui ont enflammé chacune de mes secondes, il reste encore une infime affection, rebelle, entêtée, comme il en reste dans mon âme, des traces de toi, comme des empreintes sur mes déserts, si d’aventure si, rejoins-moi. Là où pour la première fois, nos cœurs se sont aimés.

Il te feront sourire ces envolées lyriques, ce sentimentalisme grandiloquent, oui je n’ai pas changé. Je suis resté le même kitsch, passé de mode figé dans un temps révolu. Je suis le même. Proxénète des mots, dealer, comme il se dit aujourd’hui.  Troubadour tel qu’il se disait hier. Rhapsode comme un vent qui se lève et qui souffle dans les lettres inertes afin de donner vie aux épopées dont on ne se souvient plus, dont on n’a oublié les héros, dont on ignore les dieux, ces ordinaires anonymes. Je n’ai pas changé. Et je sais ce que tu me diras : Dave, mon bon vieux Dave.

T’en souviens-tu ? De cet acerbe qui traitait de prolétaire ce vocabulaire de banlieusard, de quartiersard que tu affectionnais tant, juste pour le titiller. Tes répliques assassines sur ma constipation d’aristocrate élitiste borné, incapable de s’adapter à l’évolution du langage et des codes culturels.

De ta détestation de la musique classique au point d’abandonner quelque part dans tes voyages mon disque préféré, celui de Sébastien Bach offert dans le but – je conviens présomptueux – de te convertir à ma religion musicale.

De nos mots échangés dans une telle passion que tout semblait s’effacer, le monde et le temps. De ta logique implacable et de ta capacité si surprenante à détourner mes paroles pour te donner raison.

De ce patois inconnu que tu m’apprenais avec la patience extraordinaire d’une institutrice face au pire des cancres.

Des nuits entières passées à discuter du présent et de l’avenir, du débat incendiaire autour du prénom Melchisédech, une de mes trouvailles bizarroïdes, celui de cet enfant que l’on n’a jamais eu.

Et que dire de tes bouderies attendues et de nos escarmouches légendaires lorsque tyran fou, Caligula de salon, j’imposais à ton addiction télévisuelle « Gossip Girls » des débats politiques, des ennuis philosophiques ou des découvertes National Geography. Des navigations Thalassa.

T’en souviens-tu ? Ou est-ce que les bras d’un autre ont définitivement effacé ces moments-là ? Peut-être. Comme tu le disais quelques fois avec cette malice dans les yeux : La nature a horreur du vide.

Il y a des instants où j’ai juste envie de dormir pour ne plus me réveiller. Je suis toujours le même pessimiste. Le même qui regarde le soleil et y voit un astre éteint. Comme les milliers d’étoiles au-dessus de ma tête, comme toutes les planètes au-dessus de la tienne, là-bas, dans cet ailleurs où tu es. Heureuse. Peut-être.

Souvent, il m’arrive de te parler et de m’imaginer tes réponses, de sentir ton souffle sur mon cou, tes cheveux balayant mon visage pour y faire disparaître la tristesse du désespoir. Quelques fois, j’ai l’impression de t’entendre, dans les murmures lointains, de t’apercevoir dans l’aube qui illumine le monde, encore, un peu, endormi. Certaines fois, je t’aperçois dans une silhouette fugace, au coin d’une rue, sur un quai de métro, au détour d’une ruelle, dans une voiture qui vient à ma rencontre et qui ne s’arrête jamais. Je t’invente. Et chaque fois, je veux y croire.

Les mots m’ont manqué pour te dire ma souffrance, toi que j’ai tenu à l’écart, toi qui en a été fortement blessée. Tes colères, tes frustrations, tes pleurs me sont parvenus, par les moyens dont tu disposais, mais je suis resté emmuré.  Le silence. Sans mots. La souffrance indicible. Je n’ai pas appris à parler le langage de la guérison, ce patois reste inconnu, ce n’est pas de ta faute, je ne suis qu’un cancre. Je n’ai pas changé.

Même le silence a une fin. Mais qu’il est difficile de lever le rideau, de déchirer le voile. Que d’appréhension et d’angoisse. J’ignore ce qu’il adviendra de moi, de toi. Je ne sais pas ce que j’espère.

Et si jamais tu lis ces mots, je t’attendrai là où nous nous sommes jurés l’éternité, cette promesse stupide que se font tous ceux qui s’aiment, trop. Je serai là avec l’unique rose qui ne s’est pas fanée, et je resterai là jusqu’à la fin des temps. Et s’il le faut, même au-delà. Parce que je suis comme ça, celui que tu as connu, celui que tu sais. Parce que tu as fait de moi cela. Mais surtout, sache-le, parce que personne d’autre n’est faite comme toi. De la même matière que les rêves.

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