Lettre à Mireille


Désolé de répondre si tard.
Oui « dé-progrès », un néologisme ou un barbarisme c’est selon, signifie pour moi déconnexion graduelle du progrès actuel, non pas dans un esprit de conservatisme, mais de construction alternative. Dé-progrès technologique. Dé-progrès social. Dé-progrès, tout court.
Je conçois le progrès présent comme une déliquescence. Au lieu de mener à un état supérieur de conscience, une dignité véritable, une liberté indéniable, il est une régression pure et simple, un esclavagisme plus ou moins soft, une annihilation de l’esprit et une salissure de l’âme.
Les maux qui rongent notre contemporanéité découlent essentiellement de notre connexion, fusionnelle, avec ce progressisme, foncièrement matérialiste et superficiel. Nous croirons améliorer la condition humaine, mais nous rendons plus parfaite sa tragédie. L’être ontologique, celui qui est au-delà de l’objet, de la nature, de la perception, de cet entendement réduit à une simplification opportune, a disparu des préoccupations, il a été extirpé du cœur de la Civilisation, au nom de toutes sortes de raison.
La fameuse question de l’être, volée par les prélats, brûlée sur le bûcher par le mysticisme des abjections, celui qui exige l’avilissement plus que l’élévation en laissant convaincre du contraire, détournée par les nouveaux anciens cultes qui écrivent les Évangiles pour des masses communes, univoques, des Évangiles qui parlent d’humanisme laïc, de transhumanisme technoprogressiste, du travailler plus pour gagner plus, du libre comme faire ce que l’on veut dans l’espace et les codes déterminés, de l’accessibilité de la connaissance pour ces masses qui ne savent plus vraiment lire, qui n’ont plus le temps d’apprendre, tout ça et bien d’autres.
Les Évangiles nouveaux, écrits sur des papyrus tactiles, parlent d’accès universel sans s’intéresser à l’accès à l’universel, disent « épanouissement individuel et collectif » en faisant semblant d’ignorer que le je épanoui n’est pas sine qua non au nous, que le nous n’est pas seulement une coalition de je, que l’épanouissement est d’abord une libération à laquelle on donne un sens pour avancer, ainsi n’est qu’une étape et non pas une finalité.
Des Évangiles qui veulent soigner le mal, celui qui mine la condition humaine, qui empêche l’approfondissement de la dimension humaine, tout en se limitant aux symptômes, aux effets. Qui hurlent « démocratisation » comme on s’écriait « panacée » alors que nous le voyons, nous le savons, c’est une fumisterie. Nous sommes dans l’absurde, nous sommes absurdes. C’est dans l’ère du temps.
Le progrès construit à partir de ces Évangiles est celui des attributs, des propriétés, de la substance bien plus que la substance elle-même. Celui de l’être humain sans le premier ni réellement le second. Au fond, de ce tout qui est ce vide auquel nous avons été habitués, qui est notre réalité normative. Un peu comme une fourmi qui n’aborde le réel que de façon bidimensionnelle, nous avançons dans le quotidien de nos existences transformées en inexistences sans avoir toujours conscience de la vérité de notre état.
Certes, le progrès actuel a d’indéniables bienfaits, comme dans toute chose, quand on s’efforce à en trouver. Seulement, sur la balance de l’Évolution, en fin de compte, cela ne pèse pas si lourd.   Sommes-nous moins primaires, ignorants qu’autrefois? Sommes-nous plus libres, égaux, fraternels que jadis? Sommes-nous plus Lumières qu’obscurantistes qu’hier? Sommes-nous plus modernes que notre primitif d’à côté? Je relisais ces derniers jours Lipovetsky, Jaccard. Ils ont tout compris.
Bref, Mireille, en gros, c’est cela le « dé-progrès » dont la première étape consiste à une déconnexion par étapes, structurée, du paradigme dans lequel nous nous définissons et nous agissons. Les nouvelles technologies, les réseaux sociaux, le téléphone. Les Évangiles. Les cultes. Les mysticismes. Du discours progressiste « postmoderne » en général. De sa fausse conversation où le dialogue est un ensemble de monologues juxtaposés. C’est lent, c’est dur, cela paraît impossible au début, mais voilà, on y arrive et les choses ne sont plus pareilles. La finalité, c’est l’être, la substance. Pour quoi faire? Peut-être pour redécouvrir le soi, la vie. L’Idéal. Le verbe. La pensée. L’humanité. 
Je dé-progresse donc. 
Dave
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