Lettre à Yann


Avec environ une centaine de personnes qui s’en vont chaque jour pour l’autre côté de la vie, des souffrances si nombreuses que l’on tend à se dire que nous vivons sans aucun doute sur la même terre mais pas dans le même monde, la Somalie est un cimetière de toute sorte ; un cimetière d’hommes, un cimetière d’espoirs, un cimetière d’humanités.

J’ai peine à dessiner dans les cieux où planent les charognards de magiques arc-en-ciel, je n’en ai pas la force, encore moins l’envie. Nous tentons autant que possible d’être le plus utile, non pas d’aider ces populations dont la volonté de survie nous touche profondément, mais d’être à leur côté afin de leur signifier que nous sommes tous des hommes pareils.

Le monde moderne dis-tu ? Je ne sais pas ce que c’est que la modernité si elle donne l’impression de se définir essentiellement par la barbarie, une sauvagerie des intérêts, des antagonismes idiots, des indifférences meurtrières. Oui l’indifférence est la forme absolue d’inhumanité, voilà à quoi est réduit notre monde moderne, mais bon je ne voudrais pas être déplaisant et moraliste, pardonne cher Yann cet élan, le trop-plein de non-sens vécus au quotidien me pousse à crier des propos que d’habitude je tais pour faire comme monsieur tout-le-monde, pour le savoir-vivre, le respect des sensibilités, ou pour prévenir de cette accusation terrible qu’est l’outrance de l’indignation.

Il y a des jours où l’on se pose des questions sur la nature des hommes, sans le vouloir l’esprit devient au fur et à mesure, un philosophe de la désespérance. Comment ne pas porter le noir, l’embrasser ce ténébreux, lorsque l’on voit chaque jour des caravanes de spectres traverser ce désert brûlant sous une tempête de balles, et venir sombrer dans cet oasis précaire que l’on nomme si maladroitement « camps de refugiés » ?

Comment garder ne serait ce qu’un brin d’optimisme quand autour de soi l’insuffisance des moyens ne sauve pas ces âmes desséchées, que le refuge qui leur est offert n’est en fin de compte qu’un mouroir comme un autre ?

Tu as raison Yann l’humanité n’existe pas. On ne fait souvent que mimer un sentiment inconnu, exécuter un algorithme conçu pour faire illusion, nous sommes des machines, c’est là notre malédiction.

Et que l’on ne me parle pas de la foi qui sauve, du Dieu miséricordieux, je l’ai cherché sur cette terre où sont enterrés des êtres humains assassinés sous son regard, j’ai scruté les cieux et l’infini horizon en hurlant son nom, seuls de sombres charognards ont répondu à mon appel.

Où est donc Dieu lorsque les regards n’ont plus de larmes pour pleurer un enfant qui meurt, d’une mère aux seins vidés, impuissante, d’un homme à genoux les yeux rivés sur son propre malheur ?

Que l’on ne me dise pas que c’est uniquement la faute des hommes si ici tout ce qui respire devient cendres sous le soleil incendiaire, que l’on ne vienne pas me convaincre que ces folies ne sont pas de la compétence d’un Dieu omnipotent, Dieu est aussi responsable, ou il est une non-existence.

A l’aube, nous procédons au décompte morbide de ceux qui n’ont pas survécu à la nuit, de ceux qui restent à l’agonie et dont le nombre d’heures à souffrir est marqué sur leur front terrassé, nous sommes des comptables de la mort, des fins de vie, les derniers témoins des existences anonymes qui partent pour toujours et que nous seuls en sommes la mémoire.

Au quotidien, les gestes deviennent peu à peu machinaux, on s’extirpe du ressenti, on l’envoie en exil pour pouvoir continuer à faire ce que l’on doit faire, nous devenons des spectres, diaphanes, comme si pour survivre à l’enfer il nous fallait devenir fantomatiques, traverser sans un regard les cadavres déposés sur le sable chaud, ne plus prêter l’oreille aux agonies qui n’en finissent plus, analyser et décider de qui doit être sauvé ou pas, aller droit à l’essentiel c’est-à-dire abandonner beaucoup.

Au crépuscule, le vent sec ramène la puanteur d’un humanitarisme aux abois, il claque sur le visage en faisant vaciller tout ce en quoi l’on a cru, les doctrines imbéciles, les convictions ridicules, ce vent-là éclate le cœur et provoque une hémorragie douloureuse qui laisse s’échapper des larmes de sang.

Quelques fois, je me demande à quoi rêve le monde, à quoi rêve les autres. Pour ma part, mon cher Yann, le rêve est un luxe que je ne saurais me permettre, la réalité est suffisante. Suffisamment irréelle.

Je doute souvent que le plus talentueux romancier puisse imaginer ce qui se déroule ici, puisse le sentir, le toucher. Et à quoi servirait-il de témoigner de tout ceci ? A rien.

La plume n’a jamais arrêté l’écoulement de l’hémoglobine, elle a donné bonne conscience à certains. Offert l’illusion de bousculer ce que les intérêts inavouables ont souhaité immuable. Embrasé tels des feux de paille les esprits, créé des générations d’indignés invectivant plus qu’agissant toujours dans un tintamarre assourdissant.

Au final, les non-sens succèdent aux non-sens, des barbaries perpétuelles, des recommencements attendus, sanglants, écarlates. La routine.

Dave

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