Grave de Julia Ducournau


Julia Ducournau est une sadique. Délicieusement sadique. Son film « Grave » – « Raw » en anglais – est un inattendu et savoureux morceau cinématographique. Si quelques fois il a du mal à passer, coincé dans l’œsophage trop étroit du spectateur – à l’appétit gargantuesque, au bord de l’asphyxie, en pleine régurgitation – c’est parce qu’il a cru, ce voyeur aux yeux toujours trop gros, que l’affaire était faite pour toutes les bouches. Pour tous les estomacs. Que nenni. Il l’apprend à ses dépens. Et ce n’est pas forcement joli-joli.

Pourtant, le spectateur dès la première séquence est prévenu, ce qu’il s’apprête à regarder va l’envoyer droit dans un arbre. Il aura le visage écrabouillé, le crâne ouvert et le cerveau à découvert. Mais le spectateur n’y prête aucune attention et s’indiffère de ce « suicide raté » qui tourne mal sur cette longue et ennuyeuse route de campagne. Voilà son crime originel. Il s’installe dans son confort, prend ses aises, soupire, baille un peu, et regarde d’un air détaché la candeur toute juvénile de Garance Marillier faire la moue à chaque respiration. C’est d’une puérilité aussi agaçante que grotesque.

Il se dit que le plat que l’on lui présente est semblable à ce qu’il se fait d’indigeste dans les restaurants miteux des lieux où rien ne subsiste, hormis le rien, justement, dans son état le plus banal. Il regarde la présentation, voit Garance Marillier, végétarienne pour le coup,  recracher une boulette de viande, entendre sa mère pester contre la serveuse sans attrait au service barbare, son père ne pas savoir s’il faut s’en foutre ou s’en battre les couilles, de la serveuse, de la boulette de viande, de ce rien d’une tristesse comme on en trouve un peu partout où tout a foutu le camp.

Le spectateur, gourmet, ou simplement goinfre, piaffe, prend son téléphone, appuie sur l’icône d’un réseau social pour se laisser distraire par un fil d’actualité dans lequel les selfies succèdent aux photographies ridicules de bouffe, où il est question de statuts dépressifs de gens qui n’ont pas encore osé le silence pour ne pas totalement disparaître, où les vidéos d’un humour trumpien sont aussi virales que la gale au Front National, où les infos de presse se ressemblent tout en rivalisant de médiocrité. Las de ce fil d’actualité, il revient à ce plat qui, a priorine vaut pas tripette.

Garance Marillier a survécu à la boulette de viande. Le spectateur en est attristé. Le film de Julia Ducournau ne sera pas le plus court de l’histoire. La réalisatrice n’aura pas le talent de l’intelligence qui s’est abrégé les souffrances du spectateur. Merde.

Garance Marillier est encore vivante. Donc. Désormais, la néo adolescente, surdouée, admise à une école pour vétérinaires en devenir, est prisonnière d’un bizutage où des hordes de rookies rampent tels des animaux domptés par le fouet sauvage de jeunes maîtres pervers.

L’école est un baisodrome crasse, Garance Marillier est une pucelle avec une forêt amazonienne entre les jambes, une sœur – Ella Rumpf – qui tente tant bien que mal sa déforestation en y laissant un doigt, un colocataire gay qui quand il ne copie pas sur elle lors des examens passe le temps à se faire sucer ou à se masturber devant des vidéos pornographiques.

La petite étudiante plongée dans ce monde insensé qu’est tout campus qui se respecte, est bousculée, brutalisée par un environnement hostile au point d’en arriver, naturellement, à se questionner sur son identité. C’est initiatique. Of course. Le spectateur se reconnaît, il est, a été, étudiant. Jeune. Vierge. Hostile. La première bouchée du plat tue l’a priori. Il a un certain goût.

Le spectateur croque, mâche, avale. Ce goût, il le reconnaît, c’est celui du sang. Celui de la viande crue. Non pas mal cuite ou peu cuite, mais crue. Littéralement. Interloqué, décontenancé, il lui vient des envies de recracher le tout, comme Garance Marillier acceptant d’ingurgiter un rein de lapin pour ne pas être mise au ban de la société – celle composée de ses futurs con-frères et con-soeurs – pour ne pas déplaire aux Aînés. Pour l’acceptation sociale. Comme elle, le spectateur s’abstient. Et découvre que cela lui a ouvert l’appétit.

Il prend une autre bouchée, du saumon cru, le doigt ensanglanté d’Ella Rumpf traînant par-là, un morceau de lèvres d’une bouche sexuellement assaillante, la cervelle d’un accidenté tombé dans le piège du faux suicide d’une âme en perdition, le sexe dévorant et bestial d’un corps en manque. Le spectateur s’empiffre, sa gueule rouge a le sourire d’un clown, et ses yeux qui brillent fixent le plat d’un regard carnassier. Il a faim. Il en demande encore.

Julia Ducournau est sadique. Elle a cuisiné d’une œuvre incontestablement exquise. Avec de faux airs d’un teenage movie, des ingrédients pour le moins sans originalité, un titre sans intérêt, un service indigent, elle a su jouer des attentes du spectateur pour mieux le surprendre, le figer, le faire tressaillir. C’est une horreur jouissive.

La cheffe dans un coin observe le spectateur, prend son pied, à le voir passer par toutes les émotions, finir le plat, et se demander Qu’est-ce que c’est que ça. Comme Garance Marillier tourmentée par ce qu’elle est, cette chose dégoûtante, infecte, absolument dingue. Cette chose inscrite dans ses gênes, qui dans la violence de ce milieu sans innocence, l’école, le campus, se révèle dans un choc qui l’ébranle et la cannibalise. Le spectateur aussi.

Julia Ducournau avec ce plat « Grave » ressuscite la tension, sans subterfuges grossiers, d’un genre qui n’est définitivement pas à la portée de tout le monde. Le spectateur se mord la langue, aime ça, déteste ça, vomira peut-être, fera sans doute des cauchemars. Il n’est pas prêt de l’oublier. Superbe.

 

 

 

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