Je ne suis pas un salaud d’Emmanuel Finkiel


Nicolas Duvauchelle est paumé et lâche. Dénué de talent. Ou qui ne s’en rappelle plus. Hormis, peut-être, celui de se complaire dans la posture du déclassé qui se trouve toutes les excuses pour ne pas se sortir de la fange sociale dans laquelle il est plongé, jusqu’au cou. C’est un loser. Parfait. En d’autres mots, pathétique et obsessionnellement médiocre. Increvable d’inexistence, falsificateur de sa propre réalité, noirceur errante ici et là d’un rien à un autre. Dès la première séquence, il apparaît dans l’entièreté du misérabilisme. Aucun relief, du dépérissement, un tombeau qui respire, à peine. Ce qui, avant, relevait du surréalisme et qui l’est moins aujourd’hui. Face à la caméra, Duvauchelle est à la dérive, sans envie ou simplement en processus d’abandon, de décomposition, avancés, la personne face qu spectateur est un déclin de soi, pour lequel il n’éprouve ni peine ni humanité. Son mépris est des plus violents. Nicolas est un pauvre type. En ce sens, le personnage est indéniablement une réussite totale.

L’anti héros du troisième long-métrage d’Emmanuel Finkiel bouscule et prend le titre de l’œuvre à contre-pied. Il est un salaud. Moralement dégoûtant. Foncièrement malhonnête. Quelque chose cloche chez lui, le spectateur ne sait pas quoi, il en sera de même jusqu’au bout. Le réalisateur laisse quelques indices çà et là, c’est un jeu de piste habile, d’autant plus qu’il est agaçant. Chaque spectateur choisira son chemin qui le mènera à une explication qu’il pourra supporter. Finkiel, lui, ne dévoilant rien des racines du mal, construit une histoire dans laquelle la morale se vit comme une frustration. S’exprime avec colère. Exige que quelqu’un paie, pour cette vie du supplicié aussi inaudible qu’insupportable dévorant l’être. Dans ce rôle contemporain de la détresse socio-psychologique qui devient le salaud, ordinaire, Duvauchelle est d’une incontestable crédibilité et d’une authenticité bluffante.

L’histoire qu’offre Finkiel débute dans une ruelle anonyme où l’épave Duvauchelle raccompagne, après avoir lourdement insisté, une minette banale n’ayant aucune intention de s’envoyer en l’air avec. Dans ce lieu déserté, d’une banlieue compliquée comme tant d’autres de ghettos français, un gamin, une petite racaille déjà toute faite, un voyou en devenir, dévalise une voiture. Duvauchelle s’interpose, malgré les protestations de la demoiselle, dans un acte qui relève à la fois du courage et du suicide. Le petit caïd n’est pas venu seul, sa meute rapplique, des gaillards que l’on n’aimerait pas généralement emmerder. On laisserait cela aux flics. Du moins, c’est ce qu’une personne normale ferait. Mais Duvauchelle n’est pas normal. Il ne sait pas passer son chemin, aller plus loin, composer le 911, signaler ce vandalisme, assurer sa sécurité. Le chômeur démotivé, en reconversion professionnelle forcée dans un centre d’emploi, jeune père célibataire maladivement amoureux d’une ex qui aimerait sans doute passer à autre chose, alcoolique désabusé, joue les héros et se retrouve la gueule défigurée, roué de coups, battu à mort, littéralement. Avant de tomber dans les pommes, la caméra saisit son regard qui a cette lueur terrible, ce mec ne tient pas à la vie. Il veut en finir. La minette, elle, a foutu le camp, l’instinct de la personne raisonnable. Duvauchelle perd connaissance. Il se réveille à l’hôpital, le visage cubiste, le corps meurtri comme l’esprit avant lui. Et c’est le début des emmerdes.

L’autre protagoniste de l’histoire est Driss Ramdi. Un jeune de banlieue, talentueux et ambitieux, voulant s’en sortir en restant sur les voies de la vertu dans un environnement social qui ne l’y encourage pas, décroche un boulot « prometteur ». Il a tout du mec qui prend ses responsabilités. Amoureux et futur père, engagé auprès d’une fille s’interrogeant et cherchant à être rassurée, souhaitant quitter ce ghetto où la France a su parquer toutes ces âmes dont elle ne veut vraiment pas, qui ne sont plus très utiles, et qu’elle ne considère pas comme faisant partie de la famille, cet « Ahmed » dont Finkiel brosse le portrait sans le bon sentimentalisme affligeant du bobo parisien primaire est un individu qui a la gnaque. Duvauchelle incarnant un « Eddie » un peu, beaucoup, minable, va voir en Ramdi – qu’il lui aura été présenté comme un modèle lors de la séance de formation à pôle-emploi ouvrant le film – l’opportunité de faire payer à quelqu’un pour tout ce qu’il est, un rien du tout. Eddie va identifier Ahmed comme son agresseur. Ahmed est innocent. Eddie le sait. Il veut juste qu’il paie. Pour Ahmed, c’est le commencement du cauchemar. Pour Eddie, un semblant de renaissance, de retour à l’existence avec une ex qui le reprend, un enfant dont il se rapproche davantage, un emploi proposé qu’il accepte malgré lui – car pas à la hauteur de ses aspirations que l’on peine à saisir, pour contenter une ex qu’il ne veut plus perdre. Finkiel ne signe pas une œuvre contestataire. En lieu et place du propos critique et acerbe sur une injustice, de portrait rêche d’un désarroi, l’auteur de Voyages filme une déchéance, humaine et sociale. Et c’est sublime.

À la fin de la projection, le spectateur, au bout de l’épilogue qui ne surprend guère, doit choisir entre la rage et le questionnement. Ou tenter de se frayer un chemin dans toutes les émotions vives provoquées par cette photographie exceptionnelle de cette existence postmoderne, en souffrance, solitaire, décapitée, capitulée, que le spectateur croise chaque jour, soit en observant l’autre, soit en se regardant dans le miroir. Cette existence de salaud qui prétend, à tort ou à raison, le contraire.

 

 

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