Chronique caniculaire du pur délire


Nous vivons une époque ahurissante et hallucinante. Entre les insignifiances ordinaires érigées en sujets capitaux et les arguties brandies telles des vérités à la sacralité indiscutable en passant par les commentaires insipides d’inutilité publique, le quotidien de nos existences est une course folle à l’irrationalité la plus crasse, d’autant plus qu’elle est à la fois l’ignorance qui s’assume telle quelle, s’entête et s’obstine, se présente comme l’expertise dont l’objectivité se fonde sur un biais dissimulé, et la simple bêtise décomplexée qui justifie sa prise de parole permanente par le droit de tout dire, le devoir de parler au nom de ceux qui ont au moins le mérite de la fermer parce que le contraire n’en vaut pas la peine, parce qu’ils ne savent pas trop comment s’exprimer et cherchent, peut-être, le verbe approprié, parce qu’ils se renseignent et réfléchissent d’abord tournant ainsi sept fois la langue dans leur bouche avant d’émettre leur avis, parce que dans tout ce délire contemporain se taire devant la connerie qui s’expose, se targue, invective, nargue, est la seule attitude intelligente. On n’argumente pas avec la folie.

Nous vivons une époque désaxée et démente. Les médias institutionnels, les intellectuels, les spécialistes, les financiers, les révolutionnaires bouffent ensemble, couchent ensemble, se cooptent, et font le nécessaire pour que l’ordre politico-social défini loin de la légitimité démocratique, s’impose à tous, sous les acclamations de cette large portion de citoyens désincarnés, panurgiques et égotiques. On parle comme les autres, on pense comme les autres, on se refile les mêmes insanités en changeant à peine le vocabulaire, on perpétue le conformisme de la pensée, des actions, des attitudes tout en se convaincant de faire et d’être différents. Les différences qui se ressemblent, qui sortent du moule, des tartes consommables par un public consumériste sans exigences. Sans rien. Rien d’autre que la goinfrerie qui remplit la panse, pour le fun, pour l’acte de s’empiffrer, cela ne nourrit pas l’esprit, mais qu’importe, le besoin est autre.

Les médias, les « Majors », nous refont encore le coup des « Fake news », ces désinformations qui pullulent de nos jours sur les réseaux sociaux et qui sont responsables pour beaucoup de la montée des populismes. C’est la grande traque aux « Fake news », on prodigue des conseils aux publics pour qu’ils puissent les détecter, on se veut alarmiste car il s’agit de sauver la démocratie, la même que l’on vomit quand le peuple – cette ignorance pitoyable et sous-rien – a l’outrecuidance de voter à l’opposé de la consigne médiatique. Brexit, Trump, etc. Les « Fake news » ou le branle-bas médiatique, les « professionnels de l’information » qui ne racontent jamais de conneries, ne privilégient pas les bonnes histoires aux faits et autres questions de fond, éclairent une conversation publique nullement fixée dans ses cadres (et financée) par les mécènes qui en sont propriétaires ou les politiques qui en choisissent les responsables, les « professionnels » se mettent en marche, s’excitent, s’émeuvent, de ces « faussetés » que les peuples consomment en longueur de journée. C’est un peu comme si un fraudeur crierait « Fake fraud » pour dénoncer une entourloupe qui n’est pas directement l’objet, le fruit, de sa propre production. « Fake fraud » dangereuse, Mesdames et Messieurs ne vous laissez point berner, soyez vigilants et choisissez la « Fraud » 100% garantie par nos services pro. Cela a au moins le mérite d’être risible, si ce n’est ridicule.

En parcourant le site d’ACRIMED, on peut se faire une idée de la bouffonnerie ambiante. Les analyses de cette espèce de journalistes en voie de disparition laissent songeur. Nous avons atteint des hauteurs himalayennes en matière de malhonnêteté, d’absence d’intégrité, de manque de courage et de perte de noblesse. ACRIMED jette un regard critique sur un milieu absolument hors contrôle, mais en même temps terriblement assujetti. Le coup d’œil et la lecture en valent le détour. Dans la même veine, Le Monde diplomatique. Un vestige du journalisme qui n’a pas renié sa mission et ne s’est pas compromis. Les actualités sont intelligentes, écrites dans un style qui ne fait pas honte à la langue, vérifiées et vérifiable puisque les sources sont disponibles, accessibles. S’il y a un parti pris, il est fondé et clairement avancé, on peut être idéologiquement en désaccord, mais on n’est pas pris pour des cons. Les arguments et contre-arguments sont solides, on parle des questions essentielles, on met en perspective, on croise, on aborde le fond des choses avec un sérieux – qui à l’heure actuelle n’est pas le caractère commun à tous les amuseurs publics du microcosme médiatique – sans être dénué d’un certain humour. Lire Le Monde diplomatique est plaisant, un non-abrutissement. C’est le journalisme authentique, celui qui n’est pas « un enfant de chœur », dont le « rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses », qui n’a pas pour métier de « faire plaisir, non plus de faire du tort », mais définitivement de « porter la plume dans la plaie ». Albert Londres en serait ravi. Le citoyen pas encore totalement désaxé et dément aussi.

S’il est un magazine télévisuel francophone permettant de voir à quel point nous sommes dans un monde ahurissant et hallucinant, c’est bien Cash Investigation (prix Pulitzer 2017) présenté par Élise Lucet, la très perspicace journaliste française. Des enquêtes percutantes sur le « monde merveilleux des affaires » allant des magouilles des multinationales, des connivences des acteurs publics et privés, de la corruption quasi systémique dans un univers – à l’instar de la finance – qui ne connait ni véritables limites et semble au-dessus de tout, des manipulations et autres mensonges du marketing, des impostures des relations publiques, du gangstérisme chez les lobbyistes, du crime contre l’humanité qu’est l’évasion fiscale, de cette ombre mafieuse des nouveaux grands empires supranationaux que sont les GAFA, les NATU, etc., bref de tous les sujets du moment, des problématiques contemporaines et d’importance, que pas grand monde ose traiter avec éthique, équilibre, solidité, intelligence et pertinence. Et qui n’intéressent pas vraiment le « grand public ».

 

 

Si vous souhaitez être crédibles, arrêtez de dire « Les GAFA » – Les GAFA n’existent pas. Essayons de comprendre pourquoi cette expression n’a pas de sens en 2017.

Les sujets que veut le public, ce sont des « enquêtes » sur l’immigration, l’islam et l’arabophobie, l’insécurité racialisée, la fraude des pauvres, le malheur des petites gens, les chiens écrasés, les péripéties de people. Ce sont des « infos » sur le dernier « potin », la dernière vidéo du crétinisme forcement « relax ». Enquêtes dites de « proximité », « proches de la vraie vie ». Racoleuses, simplistes, biaisées. Le grand public a soif de divertissement, les médias ont inventé l’infotainment, information-spectacle, info-show, tout y est réduit : le clash, le buzz, la polémique du jour, la chronique et l’éditocratie, les petites histoires personnelles, les inepties d’usage, la bêtise cool.

Nous vivons quelque chose d’unique. La déshumanité. Au-delà de l’indifférence. De l’insensibilité. Une époque qui s’indigne parce qu’un enfant enrôlé de force dans un conflit imbécile, torturé à son jeune âge avec la complicité de son pays, et ce, durant de longues années, est enfin reconnu dans ses droits (de victime), parce que le gamin devenu un jeune adulte meurtri a un nom et une origine ethnique suscitant des réactions épidermiques d’un type situé entre le hérissement et la chair de poule. Une époque qui réclame l’indulgence pour des filles voulant avoir la vie facile et se sont rendues complices d’un trafic de cocaïne, car elles ont pour toute circonstance atténuante un visage cute et un beau cul. Une époque qui ressent de la compassion pour un terroriste ayant massacré une dizaine de personnes musulmanes pendant leur prière, parce que le jeune « fou » est de souche et s’est attaqué à ses « barbares » envahisseurs menaçant cette nation qui se voit avant tout comme monochromatique. Une époque qui cautionne le vol de certains riches, mais qui est prête à raccourcir par la guillotine le déclassé social dont la dignité vaut des peanuts. Une époque qui veut jouir de l’État providence sans en payer le prix, et qui tant que ses intérêts personnels sont préservés n’en a rien à cirer du bien-être général. Une époque déshumanitaire.

Dernièrement, je lisais un article de Martin Gibert publié dans la revue québécoise Nouveau Projet (une belle découverte estivale). Il y était question de racisme sexuel, la discrimination raciale dans les préférences sexuelles (le texte vaut sa lecture), par exemple sur les sites de rencontres et autres plateformes numériques. Je vous en parle surtout à cause du livre sur lequel s’appuie le propos, Dataclysm : Love, Sex, Race, and Identity – What Our Online Lives Tell Us About Our Offline Selves de Christian Rudder. Ce dernier a accès à une immense base de données que vous et moi fournissons de manière abondante en informations personnelles, en actes de navigation, de recherche, d’interactions, en production – le fameux « Big data », et qui en disent long et sans doute vrai sur qui et ce que nous sommes quand « personne ne nous voit » (Patrice Leroux sur ce thème fait un intéressant compte rendu du livre de Stephens-Davidowitz, Everbody Lies. Big Data. New Data. And what the Internet can tell us about who we really are). Surfer sur l’Internet laisse des traces même si nous nous sentons relativement anonymes, nous ne ressentons pas la même pression qu’est l’acceptation sociale de la « vraie vie », ce qui accentue une forme de liberté, de laisser-aller. On s’assume car « personne ne nous regarde ». Rudder analyse donc nos données et en arrive à des constats assez… édifiants. C’est ironique et sans l’être. Nous sommes de fieffés menteurs, racistes, sectaires, pornographes, voyeurs, aux orientations sexuelles refoulées ou peu assumées, violents, pervers, primaires et primitifs, en d’autres mots des horreurs. C’est ironique dans le sens où on a l’impression de redécouvrir l’eau chaude, et ça ne l’est pas dans la mesure où les données sont, en les contextualisant bien naturellement, implacables. Mieux et plus fort que les études sociologiques. Toutes proportions gardées. Ceci me ramène à ma remarque liminaire, nous sommes une époque ahurissante et hallucinante. Du pur délire.

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