Écharpe rouge


Je n’ai pas de nom. Mon histoire n’est pas exceptionnelle. Si j’en parle, c’est pour ne pas oublier. Oublier que j’ai vécu, ici, au bas des escaliers. Que j’ai vu les autres monter. Toujours plus haut. Certains redescendre, rapidement, lentement, chuter. D’autres, jamais jusqu’à moi, et souvent pour mieux voir ce qu’ils avaient du mal à regarder depuis leur hauteur. Je suis ce que l’on appellerait une insignifiance, c’est ce que le regard des autres m’a dit. Ou, quelques fois, une pitié à qui l’on jette des sous, dans un geste d’humanité, de compassion, qui se donne bonne conscience. Je ne sais du monde que les souterrains, les ruelles inquiétantes, les ordures répugnantes, la crasse des lieux abandonnés, les poubelles qui regorgent de l’obésité du gâchis. Que je dispute avec des rats, des chiens, des chats, des errances toutes comme moi à l’abandon, à la dérive. Condamnés à une invisibilité certaine. À perpétuité.

Pas tous. Certains. Tous les chiens ici-bas ne se valent pas. Une bonne partie vit accrochée à la laisse de leurs maîtres, gentils clébards, bichonnés, mangeant à la même table que les hommes, et plus hommes qu’homme. J’aurais aussi aimé avoir une laisse autour de mon cou, un maître avec qui je jouerais à la balle, qui ramasserait mes crottes, et nettoierait mon cul, seulement je ne suis pas assez animal pour la domestication, insuffisamment humain pour me laisser traîner par un collier, la gueule muselée, et pas entièrement chose pour devenir un gadget, un accessoire, l’objet qui comble un vide, remplit un espace, satisfait un besoin de névrosé. Personne ne viendra me débarrasser de ma propre merde, récurer mon derrière pour qu’il soit aussi brillant qu’un sou neuf. Je suis pauvre. Tout en moi l’est. Tout sur moi. En ce sens, inutile. Ou de manière plus sentencieuse, irrécupérable.

J’ai traîné sur la Grande Avenue ce matin. J’ai cogné à toutes les portes. Du travail pour survivre, n’importe quoi. Mais n’importe quoi, c’est trop demander, c’est beaucoup trop. On m’a dit « Désolé, mais nous n’embauchons pas pour l’instant ! » en se bouchant le nez. On m’a suggéré « Il vous faut un C.V pour ce poste de plongeur ! ». Un C.V. pour plonger mes mains dans une mare dégueulasse, un C.V pour dire le nombre d’ustensiles que j’ai déjà eus à laver, un C.V pour informer de l’infect, de la souillure, que je suis. J’ai rapporté un C.V et l’on m’a dit « Bien, mais apparemment vous manquez d’expérience, nous recherchons un profil avec au moins 15 000 ustensiles déjà lavés en cuisine d’un restaurant étoilé, désolé… ». Quelques mètres plus loin, elle m’a avoué « Vous avez lavé trop d’ustensiles, pour notre petit restaurant nous recherchons une personne qui a une expérience plus modeste, désolé… » J’ai fait la Grande Place et les alentours, des petits bars aux grands magasins, marchant par temps hivernal, sous les flots automnaux, sous la brise printanière, dans la canicule estivale, clopinant, en regardant droit des chemins sinueux, en regardant droit dans les yeux des regards fuyants. Las, vacillant, je me suis assis contre un mur, et l’épave a sombré. Il a commencé à pleuvoir, le monde courrait comme on crierait Tous aux abris!, le déluge allait être brutal. Et j’ai prié pour que la noyade soit rapide.

J’ai survécu au déluge. La pluie a balayé la ville, vidée les caniveaux obstrués d’immondices, elle m’a oublié. La malédiction du paria. Être toujours vivant dans une existence morte. Avoir les mains qui tremblent quand crever semble la seule alternative pour que le supplice prenne fin. Attendre de se faire crever par une méchanceté qui passe par là. Un vicieux, un pervers, un dieu. S’en remettre à une nature déchaînée et revancharde, un coup du sort décapitant, un accident salvateur.

J’ai survécu au déluge. Il ne voulait pas de moi. Lui non plus. J’ai pris ma besace, seul bien, poreux, pouilleux, et j’ai poursuivi mon errance, à la recherche d’une lueur qui remplirait ma panse et libérerait mon esprit. Si j’eus l’âme d’artiste, j’aurais fredonné dans le métro de faux airs de quelques balades qui adoucissent les cœurs, des piastres jetés dans un pot usé, l’assurance que la nuit ne serait pas que cette longue agonie insomnieuse à laquelle mon corps tombant en lambeaux, mon esprit brisé, mon être sale, sont si accoutumés. Mais je chante mal, je ne joue d’aucun instrument. Je fais donc avec ce que j’ai, c’est-à-dire à peu près pas grand-chose. Je tire mon ombre, péniblement, dans la nuit qui s’épaissit. Pas d’étoiles ce soir. Ni de lune. Les seules lumières qui brillent viennent d’aéronefs volant vers cet ailleurs lointain, emportant tous ces gens ayant la chance de respirer un air qui n’a pas la lourdeur d’ici-bas. Un air léger. Je les regarde s’élever, s’échapper, et mes soupirs les accompagnent.

Je suis couché au bas des escaliers. À ma place habituelle. Rien d’exceptionnel. Je ne dors pas parce que j’ai cessé de rêver. J’écoute la nuit et ses extinctions. J’entends ses hurlements et ses aboiements. Des pas qui passent, qui montent, qui descendent, des chutes qui s’écrasent, tout près. Je noue mon écharpe rouge autour du cou, mes mains ne tremblent plus.

 

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