Bête

Bande sonore : Odezenne – Un corps à prendre.

La première fois que j’ai vu ma femme, elle souriait. Elle avait une dentition en dents de scie sur laquelle était déposée une légère couche de ce brun jaunâtre témoignant du peu d’attention qu’elle mettait à son hygiène buccale. Elle m’a tout de suite plu. Elle n’était pas parfaite. Et n’avait nullement cherché à me plaire, ou à plaire à quiconque. Négligée. Peu soignée. Dégueulasse. Dès le départ, j’ai su à quoi m’attendre. Un caractère de merde. Il n’y avait pas de méprise sur la marchandise. Pas de vices cachés. Pas d’arnaque. C’est libre et éclairé que j’ai signé au bas du parchemin. Et nous avons vécu de très belles années. Même si nous n’avons pas eu d’enfants. Nous ne voulions pas en avoir. Être parents nous paraissait une idée si saugrenue. Devenir des esclaves de petits monstres ingrats, être à leur merci, se plier en quatre pour assouvir leur moindre désir, leur nettoyer le cul comme s’ils étaient des vieillards impotents, se taper les réunions de parents d’élèves avec des mères et pères absolument cinglés, les remarques connes de professeurs sous antidépresseurs, subir leurs crises de rebelles pourris gâtés, les avoir dans les pattes jusqu’à leur trentaine et sans doute plus avec les temps qui courent, sourire à leurs copines et autres copains idiot(e)s parce que sinon c’est la crise d’hystérie et la fugue ainsi que la tentative de suicide, le petit chantage de pervers narcissique, l’autre aussi qui dit « Si tu veux que je t’aime, fais ce que je veux », marcher sur des œufs quand leur tête de nœud sortirait tous les lieux communs de la connerie s’étant trouvée une lutte à mener. Etc. Être parents en sacrifiant tout le plaisir qu’offrait l’existence pour quoi ? Un amour intermittent venant d’êtres stupides, baveux, casse-couilles ? Quelques rares moments de fierté et de satisfaction personnelles que l’on pourrait brandir tel un trophée gagné dans une foire agricole devant tous ces losers n’ayant pas su élever le bétail de façon extraordinaire ? Pour quoi ? Dites-le-moi… Non, nous ne voulions pas d’enfants. A bien y réfléchir, j’aurais pu vous dire que c’était par pure conscience écolo-humanitaire-blablabla ne souhaitant pas en rajouter au bordel ambiant, ou vous balancer un truc beaucoup plus profond avec des arguments-tomahawks du type qui vous ouvre le crâne et vous laisse une fracture ouverte, vous m’auriez sans doute regarder avec plus de considération, mais voilà de votre considération honnêtement je n’en ai rien à foutre, gardez-le pour vous et qu’elle vous fasse jouir. Non, ma femme et moi ne voulions pas d’une vie de fardeaux, pas de p’tites bébites qui gambadent partout et autour de nous, pas de nuits blanches forcées, etc. À cette fin, elle s’était faite ligaturer les trompes, moi vider les couilles, elle prenait la pilule et moi je mettais la capote, nous étions le risque zéro. Nous étions tellement heureux.

« Que s’est-il passé ? »

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C’est une bonne question. Je crois qu’il ne faudrait pas avoir d’a priori, et comprendre que la fin de notre histoire était la meilleure possible. Celle qui coulait de source comme on dit. Ne trahissant pas notre conception de l’amour. Imaginez-vous deux êtres absolument fusionnels, à la fois dissouts l’un dans l’autre et existant entités indépendantes de l’un de l’autre, éprouvant l’un pour l’autre des sentiments totalitaristes en même temps acceptant que chacun soit d’abord sa propre propriété dont elle disposait à sa guise, un couple où la transparence était une nudité entière et l’œil voyeur de l’autre un besoin viscéral, une relation de confiance radicale – vous pensez aveugle et vous n’y êtes pas, la confiance comme nous le croyons n’était pas une cécité volontaire, elle n’a jamais crever ses yeux par amour, et moi pareil, nous n’étions pas les Deux amours cruelles de Tanizaki, nous voulions voir l’autre dans toute sa beauté et sa monstruosité, ses ombres et ses lumières, l’entre-deux aux contours imperceptibles, nous avions les yeux bien ouverts et une vision assez claire de l’un et de l’autre, non la confiance était cette assurance d’avoir cerner la bête et de ne laisser aucune place à la surprise, elle pouvait faire ce qu’elle voulait et je savais à quoi m’attendre. De tels actes, de telles pensées, étaient cohérents de manière substantielle avec la personne. Nous étions ce couple. C’est vrai peut-être étrange comparativement à cette normalité à laquelle la plupart des gens sont accoutumés, mais vous savez nous nous trouvions plutôt normaux et ce sont les autres qui dans leur fictivité nous semblait bien… romanesques. Je veux dire observez-les, de grands personnages de romans, qui existent et qui n’existent pas, traversant silhouettes spectrales une réalité crée de toutes pièces, pantins d’une intrigue sur laquelle ils n’ont aucune emprise et dont ils n’ont même pas conscience, destinées écrites par une main aux motivations obscures. Romanesques. À souhait. Puis en refermant le bouquin, généralement rien. De temps en temps, un plaisir, presque une consolation. Une à deux fois, un ébranlement qui ne modifie fondamentalement pas grand-chose, puisque de toutes les façons il faut bien vivre, ou survivre. Se replonger dans l’étang au fond vaseux de la vraie vie. Dans laquelle pour paraphraser cet auteur mal lu ce qu’il importe c’est de paraître plus propre que les autres, quitte à se laver à l’eau sale. Avez-vous déjà vu Money Monster de Jodie Foster ? Avec George Clooney, Julia Roberts, Jack O’Connell, Caitriona Balfe et Dominic West? Le public estomaqué un bref instant et qui retourne à ses moutons comme les lecteurs hommes-grenouilles dont parle Pretextat Tach dans L’Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb. Aussi romanesques que les personnages. Ma femme et moi n’étions pas cette normalité. Nous savions que nous ne pourrions jamais être des personnages fictionnels, cela n’aurait pu nous convenir et nous n’étions pas convenables. Alors nous avons vécu dans notre normalité. Un amour non romanesque. Voilà pourquoi il était nécessaire que cela se termina comme ça. Ce qu’il s’est passé ? Eh bien, qu’est-ce que je peux bien vous dire… Nous avons refusé d’être malheureux et pathétiques comme tous ces couples qui vieillissent mal. Coincés dans un livre comme tous ces personnages. Enterrés vivants. C’est tout.

Bande sonore : Odezenne – Vodka

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« Que ressentez-vous maintenant ? »

Rien. Comprenez bien, pas quelque chose qui soit difficile à dire, pas une émotion confuse, pas un vide non plus, encore moins une absence. Juste rien. Quelque chose qui n’est pas une chose en tant que tel, ou qui soit plusieurs choses combinées en une. Mais véritablement une chose dont la nature ne se trouve pas spécifiquement désignée par la langue. Malgré sa richesse. Alors rien, ce quelque chose sans attributs. Plus précisément sans attributs identifiés. Voyez-vous l’ironie dans tout ça, c’est que la fictivité n’est pas loin. (Hahaha). Ma femme aimait conter l’histoire du ciel qui voulait descendre sur terre, vous la connaissez peut-être, elle me l’a sortie dès le premier rendez-vous, j’ai trouvé la chute complètement pourrie comme la pomme. Elle n’a pas ri, moi aussi, et c’était drôle. En fait, c’est le rien presque parfait son histoire de ciel souhaitant enfin être sur terre, cela est dicible en perdant de sa substance, parce que celui qui la raconte est obligé d’utiliser un langage compréhensible pour évoquer quelque chose qui va bien au-delà, et l’autre qui écoute se construit un réel totalement à côté de la plaque, au final les deux sont largués, baisés quoi. Ce n’est pas la difficulté de dire, c’est l’impossibilité de dire car il n’y a pas de medium qui convienne. Certains parleraient de la justesse du verbe qui capte et saisit la substance, cela est intéressant. Mais ça implique que le verbe exista et que la justesse fusse trouvée, or le premier n’est pas, dès lors le second, beh, n’est même pas envisageable. Bref, vous comprenez au moins où je veux en venir, non ? Sinon, oubliez tout ce que je viens de dire, toutes ces élucubrations ou ces arguties. Retenez seulement ceci : je ne ressens rien.

« Même pas des regrets ? »

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Des regrets ? Je vous en prie, ne soyez pas vulgaire. Vous me semblez être une personne beaucoup plus distinguée que toute cette obscénité qui utilise des mots galvaudés pour parler de sentiments dont la majorité ne sait même pas ce qu’ils sont véritablement.

« Aucun regret donc ? »

Rien.

« Elle ne vous manque donc pas ? »

Le manque est une manifestation de l’insatisfaction. Ce que j’ai me comble pleinement.

« Et qu’avez-vous ? »

Tout.

« Mais encore ? »

Nous étions l’intensité d’une histoire irremplaçable. J’ai la satisfaction de l’avoir terminée sans la trahir. J’ai été la bête qui ne l’a pas surprise. Oui. Ce sentiment d’être soi est enivrant. Il n’y a pas d’entourloupe. J’ai ça. Moi. La bête.

« Qu’est cette bête ? »

(Hahaha) Vous en posez des questions vous.

Bande sonore : Odezenne – Vilaine.

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Dans Split de M. Night Shyamalan, James McAvoy explique à Betty Buckley qu’il existe en lui une bête qui va bientôt se manifester, elle a été invoquée par deux d’entre lui et est surhumaine. Betty Buckley est assez sceptique ou a du mal à visualiser, conceptualiser, cerner, une telle créature. Cette faiblesse de sa part lui sera fatale. Dr Fletcher, ma femme comme je vous l’ai dit avait cerner la bête, elle la voyait, terrée au fond de moi, avant même que je ne la ressente, à l’instar d’une mère sentant naître la vie dans ses entrailles. Elle m’avait vu avant que je ne vienne au monde. Elle m’aimait parce qu’elle savait. Lorsque nous nous regardions dans le miroir, nous étions le reflet de nos visages déformés par ce réel avec ses fêlures, les autres regardaient le miroir lisse et impeccable et voyait une projection conforme à leur illusion. Mais Karen, vous permettez que je vous appelle Karen, je ne vous apprends pas grand-chose. Donc, ma femme savait tout de la bête. Sa furie, son appétit, son indomptable nature. Sauvage pour les esprits prétentieux. Dieu pour ceux qui n’ont rien vu d’autre. Bizarrerie pour ceux ne concevant pas autre chose en dehors de leur fictivité. L’avenir du genre pour les restes. Elle avait confiance en elle. Et quand la grossesse arriva à terme, c’est elle qui provoqua l’accouchement et mit au monde le monstre. Comme tous les nouveau-nés, il était moche. Je me souviens d’ailleurs que la vue de cette horreur la fit vomir. Sans doute comme c’est le cas de presque tous les parents, il y eut un peu du syndrome de Stockholm. Elle l’aima éperdument. Elle m’aima encore plus.

« Et ? »

Vous connaissez déjà la suite.

 

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« Dites-la-moi ? »

La bête la dévora.

 

 

Séquence 13 INT. JOUR. CABINET DU DR KAREN FLETCHER.

Bande sonore : Odezenne – Rien.

Une réflexion sur “Bête

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