Bite

Bande sonore : Serge Gainsbourg – L’alcool.

…Il faut que je te le dise, j’ai une petite bite. L’évaluation n’est pas biaisée, c’est vraiment un micropénis. Il faut que tu le saches avant d’aller plus loin, je suis un noir avec un phallus de vers de terre. Big black cock, chez moi c’est ultra rikiki. En outre, l’animal est assez fainéant, lent à la détente, un petit paresseux de la famille des Bradypodidae. Tu vois le genre…

Okayyy… Bon… Beh.. Merci de ta franchise.. C’est.. Euh.. Hum… Je te souhaite une bonne fin de soirée alors..

Toi aussi et beaucoup de plaisir hein.

(Sourire nerveux) Merci.. Bonne chance à toi ! (Sourire +/- rictus, il est minuit et des poussières, quelques hectolitres d’alcool dans le sang, la perception est un peu brumeuse)

Melissa s’éloigne presque sur la pointe des pieds, se faufilant parmi les silhouettes morcelées en petits groupes qui encombrent l’espace exigu de l’Étalon d’Or – le bar très fréquenté de la rue Ste-Catherine. Quelques instants plus tôt, c’est Marissa qui prenait la poudre d’escampette. En début de soirée, Marie-Ève, mi lesbienne mi hétéro, de façon intermittente bi, et Golden Shower à ces heures perdues, filait à l’anglaise. Je crois que je ne baiserai pas ce soir. Une intuition.

Karim, trentenaire, gueule italo-latino, arabe de souche, musulman quand la famille et imam sont dans le décor, embobine une ado dans la vingtaine. La blonde, filiforme, petits seins et au cul agréable à mâter – bien entendu sans pousser jusqu’au regard qui viol, rit à ses blagues connes. Il tient son affaire. Son prochain Next pose une main sur lui, elle lui caresse légèrement l’avant-bras. Laurence, seul vagin sortable sans être baisable – amie comme on dit, pour se faire entendre dans cette ambiance musicale assourdissante hurle « Ça tu vois, c’est le Contact, quand une fille te touche comme ça dès la première rencontre dis-toi que tu lui plais physiquement, c’est sûr elle a envie de se le faire ! ».

Laurence, on la prend avec nous quand on fait la tournée des bars pour plusieurs raisons. D’abord, cela paraît bien, un message peu subliminal, une caution morale, deux mâles accompagnés d’une femelle dans un bar réputé pour être un site en chair et en os de rencontres sexuelles cela est rassurant, nous ne ressemblons pas à des désespérés et à des pervers. Ensuite, une femme est une conseillère stratégique indispensable lorsqu’il s’agit de détecter, de cibler, et de capturer sa proie – pour le coup le féminin est adéquat. Synergologue, experte en linguistique et communicatrice, speechwriter, profiler, gestionnaire de crises, démineuse, influenceuse, son apport est essentiel. Enfin, si ça tourne mal, genre aucune prise estimable dans sa besace, Laurence fait office de bouche-trou.

Que l’on se comprenne, le bouche-trou qu’est Laurence dans des situations de disette ou de projets avortés ne saurait être considéré comme un simple jouet ou un accessoire sexuel, un sextoy sous la main, Laurence c’est le chewing gum, on la mastique non pas pour masquer ou prévenir la mauvaise haleine mais parce qu’il faut bien s’occuper. Avoir quelque chose à croquer. C’est une bonne amie. On l’aime beaucoup. Bien sûr, c’est réciproque, sinon que ferait-elle là, à traîner avec Karim et moi. Grâce à nous, elle a pu réaliser son fantasme du threesome, un long soir d’hiver, avec tout ce que cela comporte de double pénétration et autres. Il nous le rappelle souvent, comme une réinvitation. Sauf que, autant pour Karim que pour moi, certaines parties de jambes en l’air ne méritent pas une suite. Nous n’avons pas le côté « étirer la sauce » de Hollywood ou ce côté Harry Potter qui n’en finit plus de J. K. Rowling, je veux dire cette espèce de masturbation pénible à la Alien de Ridley Scott, vous voyez le tableau. Une fois suffit, tout y est. Laurence n’est pas disgracieuse, je tiens à le préciser. Pas une tête à la Dora Maar massacrée par un Pablo Picasso au sommet de son art. Laurence sans être le summum est convenable, plusieurs infections urinaires dans son curriculum vitae, quelques maladies vénériennes que l’on retrouve chez les jeunes d’aujourd’hui, beaucoup de saloperies d’usage à son actif, rien de bien dramatique. Si elle n’est pas baisable, c’est parce qu’elle baise comme une pierre. Ou une croix. C’est tout. Donc, c’est une amie. Indispensable. Essentielle.

Karim pianote sur son téléphone, même s’il est à plusieurs mètres de Laurence et moi, il se devine aisément qu’il enregistre le numéro de téléphone de la blonde filiforme. Ou fait semblant. Avec lui, tout est possible. Laurence m’a rejoint immédiatement après le départ discret d’une Mélissa traumatisée. Elle veut que l’on fasse le point.

Qu’est-ce qui s’est passé ?!

Je lui ai dit que j’avais un micropénis.

Hein ?! Voyons donc !

Quoi ?! Aurais-tu aimée que je mente ??

Non ! Mais était-ce nécessaire ?!

Beh ouais ! Les filles qui sont turn off à la vue d’un pénis qui n’a rien d’une star porno, ça va ! Ce n’est pas toi qui te tape leur consternation, leur regard dépité quand elles constatent qu’il y a erreur sur la marchandise !

Je comprends, mais ce n’est pas nécessaire…

Mais si !

T’es décourageant ! Combien de fois faut-il que je te le dise ?! Hein ?! Tout est dans le rêve que tu vends ! L’envie ! Le fantasme, criss !

Mouais, j’suis pas Don Traper…

Avant que Laurence ne s’élance dans une des remontrances dont elle a le secret, Jennifer rentre en scène. Brune, coupe capillaire soignée avec des extensions qui de visu ne proviennent pas de cadavres indiens. Elle a une paire de lunettes de marque derrière laquelle des yeux sans félinité brillent comme une boule à facette des soirées disco. Jenny, pour les intimes, est une LSD, ou c’est moi qui suis trop grand, néanmoins cela ne me donne pas l’impression d’être un pédophile. En ce sens, Jenny n’est pas Kathy, l’éternelle babyface rencontrée sur Bad-Ouf ! avant l’invasion des escortes et des faux profils que créent de vrais malades mentaux. Kathy a un visage et un corps qui n’ont jamais été plus loin que la troisième année du secondaire, mais assez vieille pour m’envoyer dès le premier « Hello » une photo d’elle enfonçant quatre de ses doigts dans son Origine du monde. Lors de notre rencard, assis en face d’elle, Kathy m’a dit : Moi j’aime les hommes mûrs. Je me suis senti comme un fruit prêt à être cueilli. Elle m’a dévoré. Englouti. Faut dire, avec un micropénis il n’y a rien d’étonnant. Si avec Kathy je ressemblais à son ancêtre, ou à un vieux dégueulasse – pour paraphraser Bukowski, à côté de Jenny l’apparente jouvencelle au look intello chic je semblais ne pas faire scandale.

Bande sonore : Earl Sweatshirt – Chum.

Hey ! Moi c’est Jennifer !

Laurence s’est éclipsée en me jetant un regard tel un ferme avertissement « Joue pas au con cette fois ! ». Copy that. Jenny déballe sa story. Avocate, femme super occupée, diplômée d’une grande université privée, propriétaire d’un condominium dans les nouveaux quartiers bourgeois de Montréal, adorant grimper des montagnes et prenant son pied en sautant dans le vide, est allée à Tsarabanjina, Cayo Santa Maria et Negril  pour ses derniers congés, souhaite visiter Rome et Paris «…pour mes vingt-cinq ans », se marier sur une plage au sable opalescent dans un paradis fiscal, écoute du Justin Bieber parce que « Tsé, Love Yourself, c’est positif » (je me pense dans ma tête « Comme un test VIH/SIDA »), a pour ambition de devenir « Associate Partner » dans le cabinet où elle pique plusieurs grosses et solides dépressions hebdomadaires, veut s’acheter une Audi car sa BMW actuelle commence à dater (payée quasi comptant, voiture de l’année à l’époque, désormais trop vieille – « elle fait dure » précise-t-elle), attend avec impatience les fins de semaine (« quand j’ai le temps ») pour aller dans son chalet quelque part situé dans les Laurentides avec sa « gang de chums de filles », et… a un gosse. Généralement, cette dernière info ferait détaler n’importe quel mec dans ce type de soirée I’m-Here-To-Fuck. Jenny le sait, elle doit en avoir l’habitude. Je ne sais pas pourquoi j’ai de la misère à prendre mes jambes à mon cou. Le paresseux en moi sans doute. Ou mon éducation gentry. Ou le fait d’envisager le retour de Laurence, la mère supérieure très fouettarde, pas d’humeur au sadomasochisme. Devant Jenny, je ne bouge d’un iota.

Ah oui ?? Quel est son âge ?

Jenny est soulagée, « Il n’a pas crissé son camp ».

Deux ans et demi.

Il doit être adorable…

Jenny, heureuse comme la Vierge constatant que Joseph a effectivement gobé son histoire d’ange procréateur, sort son téléphone intelligent afin que je puisse confirmer à quel point son petit monstre est réellement monstrueux. « Wow, il est vraiment adorable ! Cute… comme sa maman ! ». Jenny a les joues en feu. La boule à facette tournoie dans tous les sens, c’est Saturday Night Fever.

Bande sonore : Death Grips – Guillotine.

L’appartement de Jenny est une double page léchée d’Interiors Magazine. Ikea, impeccable, aseptisé, chiant. Pas de jouets qui traînent. Il est chez son père, me sécurise-t-elle. Sur les murs des portraits du monstre, seul, avec sa mère. Oui, j’ai eu ma période blonde, m’informe-t-elle en remarquant mon air surpris devant un cliché abominable d’un professionnel manifestement de merde.

Qui est le photographe ?

Ah, un artiste du Mile End, il a exposé l’année dernière au MAC, si tu veux je peux te donner son courriel…

Oui, je veux bien, s’il te plaît.

Jenny tamise l’éclairage, part une playlist Energy FM avec des slows datant de l’ère Britney Spears, allume des bougies parfumées. L’ambiance calque celle d’un ashram que l’on a construit au milieu d’un bordel singapourien, la prostituée titulaire s’excuse et va se « mettre à l’aise ». Il ne faut pas être devin pour comprendre qu’elle va changer sa petite culotte, s’épiler ou rafraîchir l’affaire pour laquelle je suis là, et peut-être ranger rapidement sa chambre. Si c’est le cas, affalé dans son confortable divan écarlate en cuir, les pieds massés par un tapis en peau de lama, je dois lui reconnaître qu’elle est soucieuse. Jenny n’est pas Kathy, la crasse assumée d’une chambre d’étudiante bordélisée avec un consciencieux irréprochable. Je ne baiserai pas ce soir dans un dépotoir.

Laurence m’envoie un message-texte. « Alors ? Vous fourrez déjà ?! ». Je ne réponds pas. C’est comme demander à une personne endormie ou supposément endormie si elle dort, le silence ou le ronflement suffit. Laurence par contre ne doit pas encore être passée à la casserole. En quittant l’Étalon d’Or, je l’ai vue assiégée par deux barbus hipsters tatoués comme une façade vandalisée du Sud-Ouest montréalais. Elle m’a fait un clin d’œil, « Good ! ». Karim, lui, avait déjà fugué avec sa blonde filiforme, pas d’appel à témoins dans le Journal du Montréal – « Une jeune Québécoise radicalisée par un Arabe portée disparue », rien d’inquiétant.

 

Bande sonore : Salut c’est cool – Le jardinier magicien.

Jenny est à la bonne hauteur. Ses doigts défont ma ceinture, descendent ma braguette, font tomber mon jeans jusqu’aux chevilles, baissent mon slip zébré. Le spectacle que je lui offre est digne d’un Kinder surprise.

Ta-bar-nak !

Bande sonore :  Jacno – Rectangle.

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6 commentaires sur « Bite »

  1. Bon jour Dave,
    Un texte « tiré au cordeau » 🙂
    J’ai écouté les différentes chansons (avec traduction (google, pas le top, je sais) (suis une tanche en langue) pour certaines). En fait Gainsbourg est ma préférence. 🙂
    Max-Louis

    1. J’aime lire les textes à haute voix. Je prends plaisir aux tiens même s’ils demandent du « travail » dans le sens où il y a de l’anglais parfois. (et donc je vais voir sur google – encore – et il y a une icône qui permet d’écouter, ainsi je reprends le texte avec une bonne intonation – quoi que sur la voix de traduction c’est une femme et donc avec  » I’m-Here-To-Fuck » c’est fort … désirable) (rire).
      En ce qui concerne le « tu », y a pas de problème, je suis un peu réservé sur ce genre de support. Mais je prends note.
      Merci à toi, Dave 🙂
      Max-Louis

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