Dave bronze la nuit

Ce regard qui dégaine en fusillade kalachnikovienne vient percer ma cuirasse ébène, je n’ai pas la peau aussi dure qu’un bouclier Captain America, certains endroits de ce cuir tanné au soleil ont une perméabilité de gruyère. Ce n’est pas toujours la même blessure, quelques fois c’est douloureux, et d’autres, juste insupportable.

Rageur. Je serre les dents et je mords la langue jusqu’au sang, comment combattre un regard qui tue, comment riposter sans paraître barbare, comment parvenir à encaisser sans réagir telle une cible immobile condamnée à n’être que le défouloir de la bestialité de l’autre. Je ne suis pas Lao Tseu, mon esprit est encore humainement primitif, et mes émotions si immanquablement sauvageonnes. Je ne suis pas Confucius, mon âme erre encore sur terre, et ma placidité est traversée par des violences orageuses.

Ce regard assassin, pire qu’une parole meurtrière, aussi imbécile qu’ignorant, décharge sur moi toutes les immondices que peut produire une conscience. Je suis l’idéal dépotoir, où l’on déverse les horreurs radioactives accumulées dans l’obscurité des pensées interdites, celles qui sont clandestines parce qu’au grand jour elles se feraient écrabouiller par le marteau des juges. Ce regard prédateur, affamé, verrouille sa cible. Je suis foutu.  Et c’est tous les jours ainsi, je me meurs, à force je finirai bien par lasser l’ombre faucheuse, mourir chaque jour pour vivre l’immortalité. Cela n’a pas l’air si mal que ça, en fin de compte.

Icitte, c’est l’illicite, carniste, matérialiste, syphilis. Les intelligences ségrégationnistes illuminent les cieux de bêtises compartimentées, fragmentées, à chacun son bout de ciel comme son bout de connerie. Les étoiles filantes se prennent souvent un mur, s’écroulent telles des météorites et souvent sur le baiser vénérien des amoureux allongés sur la mauvaise herbe. Celle qui n’est pas marijuana, celle qui ne se fume pas et qui en enfume beaucoup. Chacun son trip dit-on. Je suis celui d’un regard qui a commencé son festin.

Le paysage est magnifique. Tout ce gâchis sorti de la poubelle et qui finira à la poubelle, c’est triste comme un dépotoir, c’est lamentable comme de l’art contemporain, mais cela vaut son pesant d’or. Magnifique. Toute horreur est capitalisable, surtout si c’est une horreur, cela a quelque chose de libidinale, et parait-il on baise mieux quand on ne s’inquiète plus de la propreté des draps. J’ai lu ça sur un beau cul dénudé qui faisait la couverture de Psy’Cause Mag. La feuille de chou de freudiens amateurs d’anulingus rappelait aux esprits pas encore assez torturés que le bonheur était dans l’immondice de soi, celle qui se trouverait dans la crasse en soi, « Soyez la pourriture que vous êtes ! » évangélisaient-ils. Maintenant, tout le monde peut bien devenir la pourriture qu’il veut, c’est cela être sain d’esprit. Une promesse tenue du monde libre.  

En même temps, je me dois de voir le bon côté des choses, certaines pourritures servent de ferment à d’autres, un cycle bio, une alimentation saine. Les pourritures en fleurs, des coquelicots en plastique et autres trèfles à un million de dollars. C’est formidable. Et comme Mickey 3D l’a chanté : Respire. C’est bon, ça pue.

Du moins, je l’espère. Même si, une voix en moi, murmure « Mille autres mauvaises herbes derrière les belles pourritures en fleurs ». La terre, notre fosse, commune, à purain, ne déçoit jamais personne. Je n’écoute pas cette voix jalouse de ma respiration. Je remplis mes poumons de ce frais monoxyde de carbone, l’air toxique m’oxygène, le regard m’a tué, il ne le sait pas je suis désormais immortel.

Immortel et déshumain. Comme désincarné.  Décharné. Sans chair, sans os, sans sang, sans sans et avec tout sens. Je suis translucide, évanescent, intemporel, le regard m’a libéré.

Et je n’oublie jamais quelle est ma place, de l’autre côté du rideau de fer qu’est l’horizon qui s’étale à perte de vue. Je n’oublie pas où je dois être, ce que je dois être, qui je suis, cette chose que l’on dit que je suis, devant ces immenses murs qui touchent le ciel et comme qui dirait couchent avec. Je sais maintenant, le regard ne me l’a pas dit, il me l’a indiqué en me tuant. Je sais désormais l’être substantifique détachée de l’humain lui servant de sarcophage. Je vois dorénavant la nudité de chaque pierre de ces murs gigantesques, je regarde aussi à mon tour les mains esclavagées qui les ont bâtis et je ne leur en veux pas. Parce que cela est fait. Parce que je ne suis plus. Je n’est plus.             . Rien. Mickey 3D chante : Respire. Il n’y aura plus personne pour te laver les mains.

J’empoigne les pierres, vaine tentative d’ouverture. Je m’étais dit : Ne sait-on jamais. Les conneries les plus stupides viennent des intentions les plus nobles, cela n’excuse pas, il faut réfléchir avant, surtout quand ce qui doit être fait est juste. Quelqu’un qui n’a point de regard, cyclope à l’œil crevé, s’étonne de ma folie. Il veut me dire quelque chose, sa bouche est un anus constipé et aucune parole n’en sort, même pas une petite flatulence. Et je comprends que ceci est sans espoir.

Plus loin, des regards se fusillent, des morts tombent comme des mouches. De loin, ils ressemblent, inertes et couchés, à du sable fin d’une plage paradisiaque. C’est magnifique. Les beaux-arts.

Plus près, des regards se tiennent en respect, c’est la loi qui veut ça, une façon de pacifier la plage et de laisser les nombreux autres regards les plonger dans le gris de l’océan aux civilisations ravagées comme une peste noire, ils respirent la zenitude, certains font même du yoga. Lao Tseu et Confucius sont à la baguette. Même la sagesse, même la sainteté, même la pureté sont ici capitalisables, et quand on sait bien s’y prendre on finit par être coté en bourse. Lao Tseu et Confucius sont riches comme Crésus. La zenitude, quel business lucratif, fallait juste y penser.

Immortel, je meurs à chaque aube pour renaître au crépuscule. Les regards ne me voient plus, évanescent et translucide, je suis là et nulle part. Ils ne comprennent pas ma nature et réclament une mise aux fers. La chasse au fantôme est ouverte, dans la nuit je suis le prédateur, la nuit m’appartient. Je serai sans pitié.

Les regards tombent une par une comme des mouches. Le sable fin du paradis est un cimetière sur lequel viennent bronzer d’autres. Sous leur parasol les protégeant du soleil mauve, il y a des attitudes à l’agoraphobie sélective, des étiquettes collées sur des peaux empoisonnées comme des crèmes contre les coups de soleil et qui rappellent à ceux des autres qui l’aurait oublié : chacun sa case et son ghetto varsovien.

Le bronzage est plus beau la nuit. Les regards n’en savent rien, car la nuit pour eux est en plein jour, ils ne sortent jamais à découvert. Ils n’ont pas encore compris. Le bronzage idéal est l’obscurité nue, avec les étoiles qui brûlent la voûte céleste tels des phares pour les âmes exploratrices, rêveuses, en quête d’une alternative universelle et espérant traverser toutes les dimensions de la réalité. Sans les étoiles là-haut, avec la lune tel un vieux sou miroite aux poches trouées un avenir radieux. Sans la lune refugiée là-haut, juste la noirceur totale d’un calme vide et spleenétique, un toit ombreux sur un temple cabalistique où ceux qui sont comme moi se livrent à des rites au paganisme saturnien. Il n’y a pas de dieux olympiens, ni d’offrandes sacrificielles, pas dieu rédempteur, pas de sauveur né d’une vierge sodomite, il y a des immortels et des translucides, tous bronzent la nuit.

Et moi. Mon regard sans regard, mon bronzage, de couleur, de religion, de pauvreté, de prolétariat, d’obésité, de laideur, de manque de style et d’absence de cool, de tête de turc, de tête de con, du handicap, hétéro et éthéré, gay-savoir et gaie-rasoir, lesbienne et lèche-bien, transsexuel sans genre et avec jarres, de la deaf-férence et de lin différence. Moi. Qui n’est pas celui du monde. Moinde. Moins de monde. Mo-inde. Boudha avec trop de mots, remplis de silence. Moi. Je riz jaune comme on rirait cantonais, avec une pointe d’humour gras et noir, pour éviter de faire rire ceux qui ne savent plus rire avec les couleurs, et qui sont sans le savoir comme aujourd’hui, dans les abysses où plus aucune lumière ne va. Et ils appellent ça vivre.

Et mes mots. Mes lettres, mes calligraphies, de longueurs, de lourdeurs, de matador métaphores, de glissantes périphrases, de fantasques fantaisies, de métonymies opaques, du terre-à-terre poussiéreux comme une terre aride où même les pluies acides ont fini par lâcher l’affaire. Et mes maux. Voyelles en lévitation stratosphérique, shootés aux paradis artificiels et aux enfers en toc. Consonnes en apnée, sans respiration, sans oxygène, plombées telle une ancre qui descend, descend, descend jusqu’aux mondes en-dessous, les mondes immergés, les im-mondes.  Et mes mo. Métalliques blancheurs, atomiques et en fusion, sans ce i petit comme un micropénis mais sans lequel Hiroshima et Nagasaki n’auraient pu changer le cours de l’histoire.

Je vois rouge comme on s’incendie sous les tropiques, avec une pointe de surréalisme qui fond sans lune et sans étoiles, loin des regards qui ne savent plus voir. Ma réalité s’est prostituée, celui avec lequel elle baise ce soir est comme mo-i, il bronze la nuit.

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